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ET LES BÊTES FAUVES. 41i
pour apprendre le psautier par cœur. Puis, son maître mort, il A a rejoindre Émilien, qui lui lègue son ermitage (f o76), où Ton vint le chercher pour rétablir la discipline déjà relâchée à Menât, ce vieux monastère dont on admire encore Téglise mutilée sur les bords pittoresques de la Sioule ' .
Mais le plus souvent ces rencontres avaient pour résultat des donations ou des fondations inspirées à la munificence des princes et des grands par le souvenir des impressions diverses et profondes que laissaient dans leur âme le langage et l'aspect de ces hommes de paix et de prière, ensevelis dans le plus épais des bois. Presque toujours leur intervention en faveur des animaux que poursuivaient les puissants chasseurs, Tespèce de droit d'asile qu'ils avaient étabh pour le gibier de leur voisinage, amenaient des incidents qui se racontaient au loin, se transformaient, s'embellissaient à plaisir en se gravant dans la mémoire des peuples, et s'associaient
1. Nomine Bracchio qiiod ineorum lin^ua interpretaturw>,s/ catulus... Video te in grandi elegantia compositum... Sus illœsus silvas petiit... Secretius inteirogabat noniina litterarum... Greg. Turon., Vitx Pair., c. 12. Malgré l'autorité de Grégoire, il est permis de croire que Bracchio (en vieux allemand hracke) veut dire le petit du chien et non de l'ours. — Menât est aujourd'hui un chef-lieu de canton du Puy-de-Dôme. Il reste de l'abbaye de Menât, rétablie au septième siècle par saint Ménelé, une église encore belle et curieuse, préservée d'une reconstruction vandale, de 1843 à 1847, par l'intelligence et le dévouement du curé M. Maison.
par im lien indissoluble à la renommée et à la grandeur des nombreux monastères dont l'origine remonte à ces traditions sihestres.
Tandis que les chefs et les clients de Fainstocratie gallo-franque ne pénétraient que par intervalles, et pour le seul plaisir de la destruction, sous ces ombrages où s'écoulait la vie entière des moines, ceux-ci vivaient naturellement dans mie sorte de familiarité avec la plupai^t des bêtes fauves qu'ils voyaient bondir autour d'eux, dont ils étudiaient à loisir les instincts et les mœurs, et qu'il leur était facile, avec le temps, d'apprivoiser. On eût dit que, par une sorte de pacte instinctif, ils se respectaient les uns les autres. Dans les innombrables lé2:endes qui nous dépeignent la vie religieuse au sein des forêts, on ne voit aucun exemple d'un religieux qui ait été dévoré ou même menacé par les animaux même les plus féroces ; on ne voit pas non plus qu'ils aient jamais songé à se livrer à la chasse, fussent -ils même poussés par la faim, dont ils ressentaient souvent les dernières extrémités. Gomment donc s'étonner qii'en se voyant pom^hassé et atteint par d'impitoyables étrangers, le gibier allât chercher refuge auprès de ces paisibles hôtes de la solitude qu'ils habitaient ensemble? et surtout comment ne pas comprendre que les populations chrétiennes, accoutumées pendant la suite des siècles à
trouver près des moines aide et protection contre toutes les violences, aient aimé de bonne heure à se rappeler ces touchantes légendes qui consacraient, sous une forme poétique et populaire, la pensée que la demeure des saints est le refuge inviolable (le la faiblesse contre la force ' ?
L'un des premiers et des plus curieux exemples de ces relations entre les rois et les moiues, où les Ijêtes des bois servent d'intermédiaire, est celui de Childebert et du saint abbé Karileff. Karileff était un noble Arverne qui, d'abord moine à Menât, puis compagnon de saint A vit et de saint Mesmin à Micy, dans l'Orléanais, avait fini par se réfugier avec deux compagnons dans une clairière fertile des bois du Maine. Tout en cultivant ce coin de tei-re inconnu, il y vivait entouré de toutes sortes d'animaux, et, entre autres, d'un buffle sauvage, dont l'espèce était déjà rare dans cette contrée, et qu'il avait réussi à apprivoiser complètement. C'était un plaisir, dit la légende, de voir le vénérable vieillard debout à côté de ce monstre, occupé à le caresser en le frottant doucement entre les cornes ou le long cle ses énormes fanons et des plis de chair de sa robuste
1. Charles Louandrc, tiaiis un article inlitulé VÉpopcc des animaiioc (lU'VUC des Deux .Mondes du 15 décembre 1853). a parfaitemeii l compris et décrit les relations des moines avec les bètes fauves dans les forêts de la Gaule.
oncoluro; après quoi, ]a bête reconnaissante, mais fidèle à son instinct, regagnait au galop les profondeurs de la forêt.
Childebert, le tîls de Glovis, est, comme nous l'avons déjà dit, le grand héros des légendes monastiques ; il devait aimer aussi passionnément la chasse que pas un de ses ancêtres ou de ses successeurs, car dans presque toutes les traditions où il est question de lui, on le voit occupé à cet exercice. Arrivé dans le Maine, avec la reine Ultrogothe, pour s'y livrer à sa récréation ordinaire, il apprend avec bonheur qu'on a vu dans les environs un buffle, animal déjà presque inconnu en Gaule. Tout est disposé, dès le lendemain, pour que cette chasse extraordinaire réussisse à souhait : les arcs et les flèches préparés à la hâte, la piste de la bête recherchée avec soin dès le point du jour, les chiens d'abord tenus en laisse, puis lâchés et donnant de la voix à plein gosier : l'historien du solitaire donne tous ces détails avec tout Fentrain d'un veneur (^onsommé. Le buffle éperdu court se réfugier auprès de la cellule de son ami, et quand les chasseurs approchent, ils voient Thomme de Dien debout devant la bête comme pom* la protéger. On va prévenir le roi, qui accourt incligné, et, à la vue de Karileff en prière et du buffle tranquille auprès de lui, s'écrie d'un ton furieux : « D'où vous vient
« cette audace, misérables inconnus, d'envahir (( ainsi une forêt de mon domaine sans concession, <( et de troubler la noblesse de ma vénerie? » Le moine essaye de le calmer et proteste qu'il n'est venu dans ce site inhabité que pour y servir Dieu loin des hommes et nullement pour mépriser F autorité souveraine ou troubler le gibier royal. — <( Je (( t'ordonne, » reprend le roi, ce à toi et aux tiens, (( de vider ces lieux sur-le-champ :malheur à vous, (( si l'on vous retrouve ici ! » Gela dit, il s'éloigne avec mépris ; mais à peine a-t-d fait quelques pas, que son coursier s'arrête; il a beau labourer de l'éperon les flancs saignants du cheval, il ne peut avancer d'un pas. Un fidèle serviteur l'avertit de se calmer. Ghildebert l'écoute, puis se retourne vers le saint, met pied à terre, reçoit sa bénédiction, boit du vin d'une petite vigne que le solitaire avait plantée près de sa cellule, et, tout en trouvant ce vin assez mauvais, il baise la main vénérable qui le lui offre, puis finit par lui faire donation de tout le domaine du fisc royal dans ce canton, afin d'y construire un monastère. Le saint refuse d'abord la donation, mais consent plus tard à accepter l'espace de terrain dont il pourra faire le tour en une journée monté sur son âne ; et c'est dans cette enceinte que s'éleva l'abbaye qui est devenue la ville actuelle de Saint-Calais * .