Ibid., p
monastère les occupations les plus basses, et surpassait tous les frères par son assiduité à cultiver les jardins, où, tout en travaillant, il apprenait par cœur le Psautier^ .
Après quelques années de séjour, pendant lesquelles sa liaison avec Amat devint la plus tendre intimité, les deux amis quittèrent Luxeuil où, pour une cause qui est restée inconnue, ils s'étaient attiré Tanimadversion de l'abbé Eustaise. Avec son consentement toutefois, ils se rendirent ensemble dans le domaine que Romaric s'était réservé. Le Castnim Hahendi, ainsi que s'appelait son alleu, avait été autrefois une forteresse romaine : on y voyait encore, comme à Luxeuil , les débris d'un temple, des statues et quelques tombeaux, sur le haut d'une montagne très escarpée, située entre deux vallées et dont la base est arrosée par deux affluents de la Moselle. Ils y édifièrent une église et semèrent jusqu'à sept chapelles sur ses flancs-, puis ils y fondèrent le plus grand monastère de femmes qu'on eût encore vu en Gaule. Amat en prit le gouverne-
1, lllos deniqiie servulos quos cliidum ministros habuerat, socios sibi detondens plerosque adjunxit; et eflfectus est illorum subditus, quorum priusdominuspreepotens fuerat... Vita S. Romarici,\)AOO.
2. Voir pour ces détails l'excellente Étude historique siir l'abbaye cleRemiremont, parM.A. Guinot, curédeContrexéville, Paris, 1859, l'une des meilleures monographies qui aient été publiées sur un sujet monastique.
ment, dont il se déchargea peu après sur Romaric, et la maison s'appela bientôt, d'après celui-ci, Remiremont* .
Dans cette célèbre abbaye, que les deux fondateurs soumirent tout d'abord à la règle de saint Golomban, tout fut mis sur le pied le plus magnifique, grâce à l'afïluence des religieuses et à la munificence des rois et des seigneurs austra siens. Glotaire II donna en une seule fois à la fondation de son ancien leude la somme énorme de deux cents pièces d'or. Remiremont fut bientôt pour les femmes ce que Luxeuil était déjà pour les hommes. Le nombre des religieuses permit d'y organiser la Laiis perennis, au moyen de sept chœurs qui chan-
1. Romarici mons .Mais l'abbaye de Remiremont porte, dans tous les monuments primitifs, le nom de monasterium Hahendense. Ce premier monastère, bâti par Amé sur le Saint-Mont, fut renversé par les Huns. Rétabli par l'empereur Louis III, au delà de la Moselle et au pied de la montagne, il devint le noyau de la ville actuelle de Remiremont. Plus tard les religieuses furentchangées en chapitre de chanoinesses nobles, mais toujours sous la règle de saint Benoît. L'abbesse seule faisait des vœux solennels et devait observer la clôture. Les autres pouvaient rentrer dans le siècle et se marier, —Les preuves de noblesse que l'on exigeait pour y être admis étaient si difficiles,que Remiremont comptaitp:irmi leschapitres lesplusillustresde l'Europe. Pour marquer la différence entre les divers chapitres de filles à cette époque de décadence, où les-fjlus vénérables instilulions de l'antiquité catholique avaient perdu le véritable sens de leur création, on disait : lesf/amcsde Remiremont, les /ey»mc5 de chambre Aa Poussay et les lavandières A! É'^màX, et ce, nonobstant qu'il fallût huit quartiers paternels, et huit maternels pour être admis même à Épinal. L'abbesse de Remiremont était princesse du Saint-Empire depuis le temps de Rodolphe de Habsbourg.
taient alternativement les louanges de Dieu dans sept églises ou chapelles différentes. La ferveur et la régularité de toutes, ces vierges méritèrent au site occupé par leur communauté le nom de Saint-Mont, qu'il a gardé pendant plusieurs siècles.
Romaric la dirigea pendant trente ans. Avant d'entrer à Luxeuil il avait été marié et avait eu trois filles : les deux puînées prirent le voile dans le monastère de leur père. L'aînée, qui s'était mariée sans le consentement de Romaric et sans dot, essaya de revendiquer une part de l'héritage paternel. Elle envoya donc à son père son premier enfant, qui était une fille, dans l'espoir que le cœur de Romaric se laisserait fléchir, et qu'il rendrait à sa petite-fille ce qu'il avait refusé à sa fille. L'aïeul la reçut avec joie, mais ne la renvoya plus, et la fit élever par les rehgieuses, dont elle devint plus tard abbesse. Alors la mère, ayant eu un fils, le fit porter, avant même d'avoir été baptisé, à son grand-père, toujours dans l'espoir que celui-ci en ferait son héritier. Mais Romaric en agit de même qu'avec sa petite-fille : il garda l'enfant dans son monastère, et ne lui laissa d'autre succession que celle de la dignité abbatiale dont il était revêtu' .
1. Vita s. Adelphi,Siy. Boliand., t. III Sept., p. 813. — Nupsit nobilissimo splendidissimoque cuidam e Sicambroruni gente, ciii Bithjlinus nomen. Ibid., p. 811.
Car il y avait à Remiremont deux monastères, l'un de moines et l'autre de religieuses, tout à fait rapprochés, mais avec un supériem^ spécial pour chacune des deux communautés. Il en fut de même à Jouarre, à Faremoutier, et partout où il y avait de grandes fondations pour les femmes. Quelquefois, comme à Remiremont, l'abbé avait la suprématie; ailleurs, comme nous le verrons en Angleterre et en Belgique, c'était l'abbesse. La prohibition du concile d'Agde en 506' était, par la force des choses, tombée en désuétude. Chaque jour grossissait les rangs de ce clergé féminin dont l'Église se complaît, dans sa liturgie, à louer le sacrifice'. Il fallait bien à la fois protéger et guider la faiblesse de ces épouses du Christ, réfugiées dans les forêts ou les déserts, et entourées de bêtes féroces ou de tribus barbares ou semi-païennes. Au vu^ siècle, et encore plus tard, l'Église ne fit qu'encourager cet usage, qui disparut en son temps et avant qu'aucun scandale en eût signalé les inconvénients, dans ces annales monastiques qui disent tout avec une si rude et si minutieuse franchise. Aux ennemis systématiques de la discipUne catholique, aux scep-
1. Monasteria puellarum longiiis a monasferiis monachorum , aut propter insidias diaboli, aut propter oblocutionts hominum, collocenlur. Can. 28.
2. Ora pro populo, interveni pro clero, intercède pro devoto femineo sexu.
tiques qui seraient tentés de sourire, rappelons le touchant et si noble spectacle, si admiré et si vanté mille ans après la fondation de Remiremont que donnèrent les solitaires de Port-Royal pendant leur séjour auprès des religieuses de la célèbre vallée. Écoutons d'ailleurs une voix non suspecte : « Le rapprochement des monastères », a dit M. Michelet, (( dont on a certainement exagéré les abus, créait entre les frères et les sœurs une heureuse émulation d'étude aussi bien que de piété. Les hommes tempéraient leur gravité en participant aux grâces morales des femmes. Elles, de leur côté, prenaient dans l'austère ascétisme des hommes un noble essor vers les choses divines. Les uns et les autres, suivant la noble expression de Bossuet, s'aidaient à gravir le rude sentier* . »
Ce monastère d'hommes, soumis comme Tautre à la règle de Golomban par ses deux fondateurs, n'en demem^a pas moins peu favorable à l'esprit irlandais. Quand Agrestin essaya d'organiser parmi les disciples déjà si nombreux de saint Colomban
1 . MiCHELET, Mémoire sur l'éducation des femmes au moyen dge, lu à la séance des cinq Académies, le 2 mai 1838. — M. Varin, dans un Mémoire déà cité (p. 345), attribue aux relations des Iles-Britanniques avec l'Orient l'origine de ces doubles monastères, que Colomban propagea en Gaule, et dont la fondation de Fonte vrau^t par Robert d'Aibrissel, au douzième siècle, a été la dernière apparition dans l'histoire.
LES SAINTS DE REMIREMONT. (i49
un soulèvement contre les traditions de leur maître et contre la discipline de Luxeuil, confondu par Eustaise au concile de Mâcon, et repoussé par Burgundofare, qu'il avait été trouver à Faremoutier, il se rabattit sur Remiremont (623-625). Il y fut bien accueilli par Amat et Romaric, déjà indisposés contre l'abbé de Luxeuil, et mieux encore par leurs religieux, qui se montrèrent unanimes à vouloir repousser les institutions de Golomban'. Il ne fallut rien moins pour les ramener que des accidents funestes et nombreux dont furent victimes plus de cinquante religieux, les uns mordus par des loups enragés ou frappés par la foudre, les autres poussés au suicide ou morts de frayeur. Tous ces malheurs si rapprochés parurent des avertissements d'en haut, et la mort honteuse d'Agrestin lui-même acheva d'ouvrir les yeux. Amat et Romaric, rentrèrent en communion avec Eustaise. Le premier continua à surveiller l'administration des deux maisons dont il avait abdiqué la direction immédiate. Il poursuivait surtout chez ses enfants spirituels le vice de la propriété individuelle. « Moucher et très (( doux frère, » dit-il un jour à un moine qui passait près de lui, « je crains fort que la subtilité « de l'ennemi ne t'ait inspiré quelque chose de