Les Monnaies d'Athènes
I.es monnaies d’Athènes ont toujours été pour les modernes un sujet d’étonnement. On s’est demandé comment une ville où les arts ont brillé du plus vif éclat a frappé des pièces aussi simples, d’un type uniforme, parfois négligé, tandis que des villes ou chétives ou obscures mettaient en circulation de véritables chefs-d'œuvre, tandis que les colonies de la Sicile et de la grande Grèce offrent à notre admiration des monnaies incomparables.
Eckhel a très-justement marqué (a) la cause de cette différence, que je ne puis apfieler une infériorité; je me réserve de protester plus tard contre un tel blâme. Pour les Athéniens, la monnaie garda jusqu'à la fin son caractère propre, qui est de servir au commerce et aux besoins de la vie. L’étendue de leur commerce exigeait une émission immense; ils s'attachèrent à émettre avec le moins de frais possible la monnaie la plus digne d’ctrc recherchée. Or, ce qui fait rechercher les monnaies, ce ne sont point les belles représentations qu'on y grave, c’est la pureté du titre, la commodité des divisions,
(I) M. Daniel * dtwiru' et §ml toute* le* planche*. (?) Doctrina ntmorom referont, II, p. îit.
la notoriété des types qui sont comme les armes parlantes d une grande cité. Athènes conquit promptement cette notoriété. Dans toute l'étendue du monde grec et même cher, les Barbares, ses tétradrachmes eurent cours, la-s peuples qui ignoraient la langue grecque reconnaissaient aussitôt les chouettes (yLaCx^) et les jeunes filles (x-çai), c’est-à-dire les têtes de Minerve (i) et s'empressaient de livrer en échange leurs blés, leurs vins et leurs pelleteries. De même les tortues d’Egine (ytXSwi ) les pégases de Corinthe (xuXti) étaient célèbres, et l’on ne remarque point que ces villes si commerçantes aient jamais abandonné leurs vieux symboles pour des compositions plus riches. Corinthe voyait sans crainte ses colonies créer des monnaies magnifiques, et les splendeurs de l'art syracusain étaient admirées assurément par l'antiquité, mais sans être pour cela plus répandues sur les marchés.
la: commerce a des habitudes que l'intérêt seul et non point le sentiment de l'art peuvent changer. Dans les villages perdus de l’Orient , le dernier pâtre sait aujourd’hui distinguer les pièces espagnoles qui jHtrleut deux colonnes. Beu lui importe que ce soient les colonnes d’Hereule, et la devise nec /ilus ultra n’a peut-être jamais frappé ses yeux. Il sait seulement que les pièces sont de l’argent le plus fin et au titre le plus élevé; il veut des entonnâtes, comme les habitants du Bosphore cimmçrien voulaient des chouettes. Athènes fit donc sagement de ne point toucher aux symboles qui lui ouvraient les |>orts les moins hospitaliers , de même qu'elle eut la prudence de ne plus frapper de stateres de deux drachmes, qui n'auraient pu lutter avec les statères plus pesants de tous les Etats où régnait le système éginétique. Elle garda même les lettres ABF. , indication de son nom, quand l’H aurait du prendre la place de l’F. (ABHNAIDN) (a), afin de ne point emlrarrasscr les Barbares. Aussi les tétradrachmes circulaient-ils par millions; ils remplissaient le trésor des rois, qui peu à peu adoptèrent le système attique : Alexandre fut imité en cela par ses successeurs. De bonne heure les tétradrachmes pénétrèrent à Sparte. L'esclave deGylippe avouaitauxéphores que
(I) Poilus furtom., IX, 7à ) cite dre un d'Euripide (•lansson Sklrait) où le mot mftfvw est substitué a Ksi ts; pb iÇij, siiov âv 6i£w; l«,
Tà; U îvr»«*pé?'‘ ai il xittl nnAptr»
♦otTwavv îtrsorw ftlotm 84
Ta; tt ’AOr.vârv «afftûout. fun flottât.
(2) ëcMh'I relève la puérile interprétation d'Il&rdouin, qui lit HE (•), II, p. JH. De même Tht-bes uarda
1rs lettres HE pour HH. Cette lois HE ne peut paraître l'abréviation du HRA. Ix-* formes archaïques ont été conservées longtemps cl*c* 1rs litec*. Le* vases peints aussi bien que les médaille* et d'autres monuments en fournissent de nombreux exemples.
CAltACTEBK 1>KS MONNAIES ATTIQltS
tl
son maître cachait sous son toit io,ooo chouettes; c’étaient «les |>ièces d'Athènes rassemblées dans les diverses provinresde l'Asie. Aux derniers jours de la liberté grecque, on portait des vases remplis de tétradrachmes à la suite des triomphateurs romains; Flamininus en rapporta 84, ooo (t); Aeilius,
1 1 3,ooo (a); Régillus, 34, 700 (3); Scipion l’Asiatique, isj,ooo (4). Tous étaient du système attique, ce qui laisse croire. qu'il yen avait beaueoup d’Athènes. Aujourd'hui encore, en effet, les tétradrachmes se découvrent en grand nombre, non-seulement en Attique, mais dans les pays où le commerce athénien avait jeté une quantité considérable de numéraire. En Thessalie et en Thrace les aehats de blé en avaient versé avec! une telle abondance, que Cousinéry affirme avoir vu dans ces deux contrées plus de tétradrachmes atticpies que de monnaies de tous les anciens rois du pays réunis (5).
Je n’oserais point affirmer que des considérations d'économie fussent de quelque poids aux yeux des Athéniens, même lorsqu’il s'agissait d’une fabrication aussi vaste. La main-d'œuvre était à très-bas prix dans l’antiquité. Nous voyons que les sculpteurs qui travaillèrent à la frise de l’Kreelithéion, recevaient fio drachmes pour une figure, et 130 drachmes pour un groupe (6). Les figures, il est vrai, n'étaient que des appliques d’un pied de hauteur. Toutefois, si les graveurs étaient peu payés, ils étaient payés souvent, puisque les anciens ignoraient l'art de treuqier l'acier et de faire des matrices. Ijeurs coins, rapidement usés, étaient sans cesse renouvelés, et ces dépenses, répétées à l’infini dans des ateliers aussi actifs que l’étaient ceux d'Athènes, devaient atteindre un chiffre considérable (7), Dès lors il n’était point indifférent d’employer un petit nombre d'artistes, adroits plutôt que célèbres, et exercés à graver toujours le même type.
Athènes ne considéra donc point les monnaies comme des bas-reliels en argent qu’il convenait de faire variés et magnifiques. Entraînée par le mouvement de son commerce, elle n’v vit qu’une matière précieuse marquée au sceau de l’État et destinée aux transactions. Thucydide ne va-t-il pas [dus loin encore dans cet ordre d’idées, lorsqu'il fait dire à Périclès que la draperie d’or de Minerve pourra être fondue, si les besoins de la guerre l’exi-
(l> Tite-I.ive, XXXIV, SI. (7)Pauw, dans *e* Recherches jihilosophirptrt %nr /et
(J) /rf., XXXVII, 46. tirer* (tone I, wncoodr partie, «oct. vf$3) prétend que
(3) lit., XXXVII, SK. Iwlrraorier* ne payaient point awex le» article», «t que
(4) M„ XXXVII, ML le» Imn» graveurs ne voulaient point travailler pour 1rs
(5) Owincry. Monnaie* rie ht Itçttr aehéennr, p, lot. Athénien». Ëckhel rejette celte opinion qui pourrait refit) Vny V Acropole rt' Athènes, tome II, p. TB j. pendant être soutenue, (II. p. TM.)
geftt (i)P Cette partie du chef-d’œuvre de Phidias ne paraissait qu’un capital réservé.
la» Athéniens étaient très-fiers de leurs monnaies. Aristophane vante celles du grand siècle comme les seules bien frappées, bien sonnantes, belles par-dessus toutes les autres (a) aux yeux des Barbares aussi bien que «les Grecs. Dans les siècles où le goût s’altère, nous verrons que les nouveaux tctradraclimes furent copiés dans maintes villes grecques. Une loi de Solon condamnait à mort les faux-mounayeurs, loi qui était encore en vigueur au temps de Démosthènes (3). Cela veut-il dire que la pureté du métal fut I 11nique mérite de la fabrication attiqne ? Zenon comparait les rhéteurs trop soignés dans leur forme aux monnaies d’Alexandre ou plutôt des successeurs d’Alexandre (4), rondes, d’un aspect agréable, mais qui n'en valaient pas mieux; tandis que les orateurs d’une simplicité un peu rude lui rappelaient les vieux tctradraclimes d’Athènes, frappés au hasard et d'une coupe grossière, mais excellents et toujours préférés (5). Sa critique porte sur leurs contours et non point sur leur style. L’examen d'un grand nombre de ces monnaies nous apprend, en effet, que l’irrégularité de la coupe n’excluait point la beauté des types. J’espère le prouver par des exemples sensibles ; seulement il faut tenir eompte de la différence des époques. La tête «le Minerve et la chouette se transforment peu à peu ave*’ le progrès et la décadence de l’art : rudes d’abord , puis «l’un noble caractère, bientôt d une ex«piise perfection, sans renoncer aux tendances archaïques; plus tard le besoin d’élégance affaiblit l’énergie de l’expression; enfin le goût de la richesse crée une profusion d’ornements «pii se perpétuent à travers rabaissement de l’art.
Ainsi qu’on peut le remarquer dans les séries monétaires de la phqiart des villes grecques , c’est au moment où l’altération des vrais principes triomphe, que la numismatique d’Athènes offre le plus d’intérêt. Alors elle nous montre, à côté de ses types moins 1mm ux mais rajeunis, une variété «le symboles accessoires et d’inscriptions «pii pépient la curiosité. Il semble
(!) Thucydide, 11, IJ,
(7) An»i«|»h. CrcHomUtf . v, 731 el Aimants. XenophoA, Itifl si pn»*, 3.
(3) Dêmustlit net» cuntre. l/rptmt, p. 506; contre TtmoertU*. p. 765.
(A) Comment supposer qui- Zenon nit critique le» Mit*
monnaies d'Alexandre? Le» pitre* frappe» aprt * la mort d'Alexandra répondent mieux a « comparaison (i) Diogène Laert., Vil, 1, U. Eckhel {II, p. 310) voit dan* oe paaaage une critique de» têtradrachme* atliques par Zénou ; n est-ce pas tout le contraire, si je comprends bien la pensée de l'auteur'