‹ Les Monologues Lassalle [microforme]Chapitre 100 sur 230 · LA CARMÉLITE · texte numérisé non relu

LA CARMÉLITE

FRANÇOIS COPPÉE

Dans la paisible rue où je passe souvent,

Un jour d'hiver, devant la porte d’un couvent,

Je vis avec fracas s'arrêter des carrosses.

Tous les chevaux portaient, ainsi que pour des noces, Une rose à l'oreille ; et les laquais poudrés

Et superbes, tout droits sur leurs mollets cambrés, Se tenaient à côté des portières ouvertes

D'où sortaient, de velours et d'hermine couvertes, Des femmes au regard de glace, au front hautain. Je vis descendre aussi, sur ce trottoir lointain,

Des vieillards abritant de lévites fourrées

Leurs poitrines de croix et d'ordres chamarrées, Des prélats violets, un cardinal romain,

Enfin ie monde aeltier du faubourg Saint-Germain. Tous ces patriciens, aux grands airs durs et roides, Se firent sur le seuil des politesses froides ;

Puis, après maint salut pour se céder le pas, Entrèrent à l'église, en mettant chapeau bas.

Et, lorsque fut enfin la foule disparue

Et qu'il ne resta plus dans la petite rue

Que les carrosses lourds aux panneaux blasonnés, En écoutant causer deux drôles galonnés,

Je sus qu'il s'agissait d'une prise de voile.

Ainsi c’est ton rayon suprême, Ô pure étoile, C'est, Ô candide fleur, ton suprême parfum,

Qui réunissent là tout un monde importun !

Que t'apporte-t-il donc? Une pitié banale.

Lorsqu'offrant à Jésus ton Âme virginale

Tu viendras, le front pâle et les membres tremblants, Felie qu'une épousée, en tes longs voiles blancs ; Lorsque tu jureras, d'une voix frémissante,

D'être pauvre, toujours, chaste, humble, obéissante,

Et que tu sentiras un frisson dans tes os, Au froid contact, au bruit sinistre des ciseaux Coupant brutalement tes boucles parfumées, Que se passera-t-il dans les âmes gourmées De ces heureux du jour, de tous ces contetités Qui jusqu'aux pieds de Dieu tra’nent !e urs vanités ? De quel enseignement sera ton sacrifice ?

L'un à quelque folie et l'autre à quelque vice Retourneront sans doute au sortir de ce lieu, Pauvre fille, où tu viens de dire au siècle adieu, Ce soir, lorsqu'ayant bu jusqu'au fond le calice, Lasse d'être à genoux, saignant sous ton cilice, Et laissant jusqu'au sol tes mains jointes tomber, Tu frémiras, craignant un jour de succomber Sous le faix écrasant de tes saintes fatigues, Ces hommes replongés déjà dans leurs intrigues, Ces femmes se parant pour un plaisir nouveau, T'oublieront dans ton cloître ainsi qu'en un tombeau. Mais j'ai tort, Ô ma sœur! Mon âme peu chrétienne Ne sait pas s'élever au niveau de la tienne, C’est parce que le monde est justement ainsi, Que ta jeunesse en fleur va se faner ici.

Pour tout le mal commis par les hommes impies, Tu t’offres en victime innocente et l'expies. Dansila stricte balance, au dernier jugement, Tu crois qu'il suffira peut-être seulement, Pour voir se relever le plateau des scandales, Du poids de tes cheveux répandus sur les dalles. Tu vas veiller, jeûner, languir, mais tu le veux. Dans toute leur rigueur accom:15 donc tes vœux, Le farde-1 des péchés du monde est rude et grave, Ma pauvre sœur! Pour tous les tyrans, sois esclave : Sois chaste, Ô sainte enfant, pour tous les corrompus : Bonne, pour les pervers ; sobre, pour Îles repus ; Sois pauvre, l’on voit tant d’a rarices vantées ! Souffre, il est des heureux ; prie, il est des athées ! Comme à Marie a dit l'archange Gabriel :

‘Sois béaie !*’ Hit quand même, affreux soupçon, le ciel Vers qui tu tenids tes bras suppliants serait vide, Quand ce serait en vain, cœur d'idéal avide,

Que pour les égarés et les impénitents,

Étant noble, étant belle et riche, ayant vingt ans, Tu viendrais d'accepter cette lente agonie,

Pour ton erreur sublime, Ô ma sœur, sois bénie !

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