EUGÈNE MANUEL
Dans l’étroite mansarde où glisse un jour douteux, La femme et le mari se querellaient tous deux. : Il avait, le matin, dormi, cuvant l'ivresse, Et s’éveillait, brutal, mécontent, sans caresse, Le regard terne encore, et le geste alourdi, Quand l'honnête ouvrier se repose, à midi.
Il avait faim ; sa femme avait oublié l'heure ; Tout n’était que désordre aussi dans sa demeure ; Car le coupable, usant d'un très simple détour, S'empresse d’accuser, pour s'absoudre à son tour. ‘J'en suis las ! tous les jours, c’est dispute nouvelle, Et c'est par trop souvent me rompre la cervelle. Beau ménage, vraiment, que le nôtre, après tout ! Je prends, à vivre ainsi, l'existence en dégoût. Rien ne m'attire plus dans cette chambre sombre Où la chance est mauvaise, où des malheurs sans nombre M'ont accablé." La femme aussitôt : ‘Je t’entends. Eh bien, séparons-nous! d’ailleurs, voilà longtemps Que nous nous menaçons. — C'est juste! En conscience J'ai déjà trop tardé ! — J'eus trop de patience ! — Une vie impossible. — Un martyre. — Un enfer ! — Va-t'en donc!’ dit la femme, ayant assez souffert ; ‘Garde’ta liberté; moi je reprends la mienne ! C'est assez travailler pour toi ! Quoi qu'il advienne, J'ai mes doigts, j'ai mes yeux : je saurai me nourrir ! ‘Va boire ! tes amis t’attendent : va courir ! *” Et les voilà, prenant les meubles, la vaisselle, Examinant, pesant ; sur leur front l’eau ruisselle ; La fièvre du départ a saisi le mari :
Muet, impatient, et sans rien d'attendri, Ouvrant chaque tiroir, bousculant chaque siège, Il presse ce travail impie et sacrilège.
Fout est bouleversé dans ce triste taudis, Dont leur amour peut-être eût fait un paradis !
Confusion sans nom, spectacle lamentable !
Partout, sur le plancher, sur le lit, sur la table, Pêle-mêle, chacun, d'un rapide regard, Entasse les objets et se choisit sa part.
‘‘Prends ceci; moi cela. — Toi, ce verre ; moi, l'autre! —Ces flambeaux, partageons.—Ces draps, chacun le nôtre!‘ Et tous deux consommaient, en s'arrachant leur bien, Ce divorce du peuple, où la loi n’est pour rien. Le partage tirait à sa fin; la journée, Froide et grise, attristait cette tâche obstinée, Quand, soudain, l’ouvrier, dans le fond d'un placard, Sur une planche haute, aperçoit, à l’écart, Un vieux paquet noué, qu’il ouvre et qu'il déplie : ‘Qu'est-ce, cela?’ dit-il; ‘‘ du linge qu'on oublie ? Voyons!...—Des vêtements?...une robe?...un bonnet?...'" Leur regard se rencontre, et chacun reconnaît, Intactes et dormant sous l’oubli des années, D'une enfant qui n’est plus les reliques fanées. Ils s'arrêtent tous deux, interdits et sans voix Leur cœur est traversé d’un éclair d’autrefois ; Leur fille en uri instant revit là, toute entière, Dans sa première robe, hélas! et sa dernière !… ‘* C’est à moi, c’est mon bien!” dit l’homme en la prenant. —"" Non, tu ne l’auras pas!” dit-elle, pâlissant ; ‘Non; c’est moi qui l’ai faite et moi qui l’ai brodée !.… — Je la veux. — Non, jamais, pour moi je l’ai gardée, Et tu peux prendre tout! laisse-moi seulement, Pour l’embrasser toujours, ce petit vêtement. O cher amour! pourquoi Dieu t’a-t-il rappelée, Depuis trois ans tantôt que tu t’en es allée, Si bonne et si gentille !... ‘Ah! depuis ton départ, Tout a changé pour moi : maintenant, c’est trop tard ! ‘’ Et. d'un pas chancelant, elle prit en silence Les objets qu'il lâcha sans faire résistance. Elle arrêta longtemps sur ces restes sacrés, Immobile, et rêrant, ses yeux désespérés ; Embrassa lenter..ent l’étroite robe blanche, Le petit tablier, le bonnet du dimanche ; Puis, dans les mêmes plis, comme ils étaient d'abord. Sombre, elle enveloppa les vêtements de mort,
En murmurant tout bas : ‘‘? on! Nos! c'est trop d'injure ! Tu te montres trop tard! — Trop tard? Enes u sûre? ‘* Dit l'homme en éclatant : ‘: Et puisque notre enfant Vient nous parler encore, : qu'elle nou: défend
De partager la robe où nous l'avons connue,
Et que pour nous gronder son âme est revenue,
Veux-tu me pardonner ? Je ne peux plus partir.’
Il s'assit. De ses yeux coulait le repentir,
Elle courut à Jui: ‘‘Tu pleures?... Ta main tremble?" Et tous deux, sanglotant, dirent : ‘: Restons ensemble ! ‘
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