P. DELAPORTE
‘Non, ne va pas en mer aujourd'hui, maître Jacques ! Viens, c'est le jour de Dieu, c'est dimanche, c'est Pâques, C'est l'heure où de la mort le Seigneur s'éveilla 6 Viens! les cloches là-haut chantent l'alléluia ! ‘*
Les cloches, aux échos de la côte isolée,
Dans leur vieux clocher bleu balancent leur volée :
La mer est toute en fête, et l'horizon lointain
Jette des reflets d'or au soleil du matin.
Dans ses plis onduleux, au gré du vent qui passe, Comme des fleurs d'argent qu'il sème dans l'espace, L'écume tout à coup monte, éclot, éblouit,
Retombe, et, dans le flot qui vient, s'évanouit …
Par la grève pierreuse où la Manche frissonne,
Le peuple accourt en foule à la messe qui sonne.
Dieu, sur ces cœurs normands, garde encore tous ses droits : Ce peuple, en ses rochers, plante encore la Croix :
Il sait qu’en vain, d'en bas, le blasphème l'outrage, Qu'elle enchaîne à ses pieds le blasphème et l'orage : Que, pour briser le monde, il faut au Dieu vivant,
Un mot, un signe, ou même un simple coup de vent. Or, près du quai, parmi vingt barques à l'amarre,
Un vieux canot s'ébranle, uu homme est à la barre,
En habit de travail, ramenant ses filets
Qui sèchent, étendus sur deux rangs de galets,
Seul, de tous ces chrétiens qu'il fuit et scandalise,
Cet homme a désappris le chemin de l'église ;
Cet homme brave Dieu depuis plus de trente ans :
Il jure, de sang-froid, même aux jours de gros temps. Il n’a qu’un fils, hélas! mais tous deux font la paire, Le fils est un vaurien qui ressemble à son père :
Côte à côte, on les voit, couple impie et hardi,
Pêcher tout le dimanche et dormir te lundi.
‘Jacques, *" lui cria-t-on! ‘‘ prends garde, Dieu se venge ! Laisse-là tes filets! — Mais il faut que je mange !
— C'est fête, songes-y ! — Fête? Ah! raison de plus! Festoyez, vous, richards, fainéants ou perclus ; Moi, je suis gueux, j'ai faim, la mer est ma cuisine ! - Et ton fils! — 11 m'attend sous la roche voisine ; 11 pêche depuis neuf ou dix heures du soir !...*" Puis, d'un revers de main, poussant l'ancre au bossoir : ‘* Allez ouïr là-bas le curé qui sermonne, Vous, et demandez-lui que ma pêche soit bonne !.….. Jacques, en ricanant, saisit le gouvernail.
‘‘ Ami," dit un vieillard, ‘‘ Dieu maudit ce travail ! Diet n'est pas loin, prends garde; et, quand on le méprise. S'il t'envoyait un grain... — Un grain! par cette brise !.… Avec tes oremus tu m'en garantiras !
Va! moi, je dois pêcher, tandis que j'ai deux bras! La brise d'est soufflait dans sa voile carrée ; Le vieux pêcheur partit, aidé par la marée, Son vieux canot rasait une roche à fleur d’eau, Quand la foule, à l'église, entonna le Credo. ‘‘Tiens,’’ dit-il, ‘‘aujourd’hui j'ai la messe à ma porte ! Je l'avais refusée et le vent me l'apporte !
Soit ! la place est superbe et le moment choisi ! Puisque la messe vient par mer, assistons-v.
Voyons, le fretin saute et la vague étincelle. À l'œuvre!‘ Au flanc du roc amarrant sa nacelle, Î1 lance, en l’étalant, un filet à gros nœuds : ‘Va, cherche au fond, ”" dit-il, ‘‘ l’endroit est poissonnieux ; 1 nou; faut de la sole, au moins de la lamproie.”’ Et Jacques s'est penché pour surveiller la proie ; A l'avant de la barque, il s'étend de son long, Et tire : ‘’ Ho! ce filet pèse comme du plomb! Le vieux contait, là-bas, que c’est aujourd’hui fête ; Le vieux n'avait pas tort, même il était prophète, Car j'aurai pêche double et double ration ! ”’ La cloche aloi tintait pour l’Élévation. Jacques sonde de l'œil l’abîme où ses bras plongent, Mais en vain : l’eau jaillit des mailles qui s’allongent, Ou le varech mouvant flotte et fouette le bord. Enfin le lourd filet cède au dernier effort : Jacques l’embarque et l’ouvre: ‘Hé! qu'est-ce que j'amène?"" Ses yeux troublés au fond voient une forme humaine,