HENRY BATAILLE
Rien n'est plus merveilleux que la beauté des morts. Si l'on vous dit jamais que la balle, en frappant, Que l'obus, en fauchant, avaient meurtri leurs corps, Assez pour qu'on n'y vit que la terreur du sang,
N'en croyez rien! Ce n'est pas vrai. Graves, superbes, Sculptés par le génie insensé de la mort,
Tous ces soldats raidis se sont couchés dans l'herbe, Comme des rois, vêtus de fer, de pourpre et d'or.
On vous dira : ‘* Hachés, mutilés, c'est à peine
Si l'on voyait, de la couverture de laine,
Émerger le point noir de leurs souliers à clous.‘ Ou bien : ‘‘ Ils étaient droits, au contraire, debouts.
Mais démantibulés! Plus des hommes. Des choses ! On aurait voulu les secouer pour qu'ils bougent,
Et que, rectifiant la tenue, ils imposent
La beauté du linceul à leurs pantalons rouges.
Car la mort est grotesque, abjecte. Elle profane Et du plus noble fait une caricature !...""
Ce n'est pas vrai! C'est un blasphème, je le jure. Fronts d'ivoire, profils sereins, chairs diaphanes,
Ils semblaient façonnés par quelque Praxitèle, Avec des majestés augustes, sans souillure, Ayant bien su tomber pour la pose éternelle... J'en suis certain. J'ai soulevé la couverture.
Depuis plus de mille ans, rien ne fut aussi beau ! Jamais plus de grandeur calculée ne donna Semblable majesté aux choses du tombeau.
D'ordinaire, le sang, c'est de l'assassinat.
Ce fut une splendeur de gestes et de poses !
Il faut croire au hasard correct de la beauté,
Qui sait tout ordonner, et place à côté De l'enfant gracieux le vieillard grandiose,
Qui fait tout comme il faut, couvre, atténus, efface, Compose, simplifie et met tout À sa place.
Cette fois-ci, ce fut du sublime agrandi.
Ceux qui l'auront nié, comme Pierre, ont menti !
Mères! Mères en deuil! Mères dé mon pays!
Que l'indicible horreur de votre cœur s'arrache !
[ls étaient là, très doux, très sages, très petits, Avec leur jouc «1 fleur, tous ces enfants sans tache.
Ce n'est pas vrai qu'on ait abimé leurs figures !
Mères, rassurez-vous. Écartez vos deux mains
Du visage qui fuit la vision. Je jure
Qu'ils avaient, tous, la face empreinte du divin.
Pas un, entendez-vous, pas un qui ne fût tel! I] faut le croire. Il fant. J'en atteste le Ciel. Mères, levez le front, J'en viens! Je les ai vus! Tous vos enfants éiaient 1ussi beaux que Jésus.