‹ Les Monologues Lassalle [microforme]Chapitre 217 sur 230 · LE BIJOUTIER EN FAUX · texte numérisé non relu

LE BIJOUTIER EN FAUX

HENRI ROULLAUD.

Deux sortes de conseils entourent les monarques : Ceux-ci viennent de Dieu, ceux-là droit des enfers : Des suprêmes faveurs les uns portent les marques,

Les autres sont payés par l'exil ou les fers.

Homme obscur, je m'adresse aux puissants de la terre : Je me tairai bientôt, quand moñ cœur sera froid. Voudront-ils m'écouter? voilà tout le mystère !

Peu m'importe, après tout ; je chante, c’est mon droit !

Dans certaine cité... je ne puis vous répondre

Si c'était à Paris ou si c'était à Londres,

Mais ce sera demain, si ce n’était hier...

Vivait le bijoutier le plus fameux du monde :

Tous vantaient son talent, sa main sûre et féconde, Tous admiraient en lui l'artiste heureux et fier. Mais, par excès d'orgueil, vous me croirez à peine ! L'orfèvre novateur avait pris l'or en haine ! Souvent il répétait : ‘‘ L'or est un préjugé,

L'or est une chimère, et j'en suis corrigé.

Je suis prêt à montrer, devant l'Europe entière, Que ma pensée à moi prévaut sur la matière :

Tout est dans la façon, le reste importe peu,

Sous la main du génie une cuvette est dieu :

Dans mon premier travail, j'en donnerai la preuve, En façonnant, sans or, ::1e couronne neuve..."

Et bientôt il reçut, d'une cour en renom,

D'une reine, je crois, dont j'ignore le nom,

La commande et le prix d'un riche diadème.

Mais, au lieu de l'or pur, fidèle à son système,

De son vieil ennemi songeant à se venger,

Il prit du maillechort ou du métal d'Alger,

Dont, la dorure aidant, l'apparence est la même. Cependant, il rendit un bijou si parfait,

Si finement ouvré du sommet à la base,

La ciselure avait tant de grâce et d'effet,

Que tous les courtisans crièrent, en extase : ‘Qu'il est beau ! mais voyez ce globe de cristal ! Cette croix de clinquant... un bijou sans reproches ! Un peu léger, c’est vrai. fi de l'or, vil métal! Ilest bon pour les juifs... mettons-le dans nos poches." Le bijoutier en faux se gonfla de dédain :

Mais voyez quel mécompte il éprouva soudain.

Lorsque ses compagnons vinrent, à tour de rôle, Soumettre leurs chefs-d'œuvre aux poinçons du contrôle, Le maître expert lui dit : ‘C'est vraiment un malheur, De dépenser tant d'art, tant de soins et de veilles, A faire un rien charmant, merveille des merveilles. Mais les bijoux sans or n’ont aucune valeur. '' O vous qui m'écoutez du fond de vos boutiques, Suivez bien ce conseil, joailliers politiques ! Vainement vous perdez main-d'œuvre et capital, A forger, d'un impur et vulgaire métal, Et non pas d'or massif, la royale enveloppe Qui doit ceindre le front de notre reine Europe ; Sa Majesté demande une couronne d’or, De lui donner du faux n’ayez pas l’espérance. On vous dira d’en haut : ‘‘ C’est à refaire encor! '‘ Le maître expert, c’est Dieu, et l’or pur, c'est la France.

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