‹ Les Monologues Lassalle [microforme]Chapitre 36 sur 230 · MOISSON D'ÉPÉES · texte numérisé non relu

MOISSON D'ÉPÉES

FRANÇOIS COPPÉE

Dans un bourg sur la Loire, on conte que naguère La Pucelle passa sur sa jument de guerre Et dit aux habitants : ‘‘ Armez-vous et venez Se Un échevin suivi de vieillards consternés, Lui répondit : ‘‘ Hélas! pauvres gens que nous sommes ! Les Anglais ont tué les meilleurs de nos hommes. Hier, ils étaient ici. Le cheval de Talbot Dans le sang de nos fils a rougi son sabot.

Seuls, nous leur survivons, vieux, orphelins et veuves, Et notre cimetière est planté de croix neuves.’ Mais la brave Lorraine, aux regards triomphants, S'écria : ‘* Venez donc, les vieux et les enfants." L'homme reprit, les yeux aveuglés par les larmes : ‘Hélas! les ennemis ont pris toutes nos armes, La dague avec l’estoc, les flèches avec l'arc. Nous voudrions vous suivre, Ô bonne Jeanne d'Arc, Mais nous n'avons plus même un couteau." La Pucelle Joignit alors les mains, tout en restant en selle, Et, quand elle eut prié :

‘Tu m'as bien dit, je crois, Que votre cimetière était rempli de croix ?

rare — Eh bien, done, allons au cimetière." Et la vierge, entraînant la foule tout entière Où déjà plus d'un front rougissait de remords, Piqua sa jument blanche, et vint au champ des morts. Or, monsieur Saint Michel exauça la prière Que murmurait tout bas la naïve guerrière ; Et, quand elle arriva dans le lieu du repos, Les croix que l’on avait, pour ses nomuoreux tombeaux, Faites hâtivement de deux branches coupées, Par miracle et soudain, devinrent des épées, Et le soleil brillait sur leurs gardes de fer, Si bien qu'en ce moment chaque tombe avait l'air,

Avec l’ordre du ciel étant d'intelligence, De présenter une arme et d'implorer vengeance. Alors, Jeanne, aux chrétiens à ses pieds prosternés, Répéta simplement :

‘‘Armez-vous et venez !

Car Dieu fera cesser par moi votre souffrance, Et la grande pitié du royaume de France.”

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