CHAPITRE V
x à vu, dans notre introduction historique relative à l’histoire du Sud de l’Inde, qu'une dynastie importante, celle des Chalukyas, régna du sixième au treizième siècle dans le Mysore et une partie de l’empire actuel du Nizam. Les monuments édifiés par elle sont assez caractéristiques pour qu’on ait voulu en faire un style spécial, le style chalukya. Malheureusement ces monuments sont bien rares; ceux des villes que cette dynastie occupa, telles que Bijapour, ayant été détruits par les Musulmans, les monuments connus de cette période
sont restreints aujourd’hui à des spécimens presque uniques, comme les temples d’'Hullabid et de Bailur.
Il est cependant probable que le Mysore contient d’autres monuments. Il y a longtemps que Fergusson a signalé l’insuflisance extrême de nos connaissances sur l'architecture de cette vaste région. Les photographies des monuments cités plus haut, et qui sont connus depuis fort longtemps, m’ayant montré tout l'intérêt d’une semblable étude, j’avais rangé le Mysore parmi les régions que je me proposais d’explorer. Malheureusement cette exploration devait être ma dernière, et, quand je songeai à l’entreprendre, la saison était tellement avancée que je dus y renoncer. Si jamais il m’arrive de retourner dans l’Inde, je ferai certainement une étude spéciale du Mysore. Cette région, presque vierge, offrira sûrement une abondante moisson aux explorateurs. Pour aujourd’hui, j'en suis réduit, comme Fergusson et comme les auteurs qui m'ont précédé, à borner ma description des monuments du Mysore à la reproduction des photographies que j'ai pu me procurer des temples de Bailur et d'Hullabid (fig. 258 à 264).
Baïlur et Hullabid, successivement capitales des rois chalukyas, sont désertes aujourd’hui, et ne possèdent plus que les ruines de leurs temples, édifices du douzième siècle de notre ère et dont je donne ici les détails les plus remarquables. Au point de vue de l’ornementation, ces édifices n’ont été surpassés par aucun peuple et à aucune époque. On ne peut rapprocher de ce merveilleux travail que les colonnes de marbre des temples du Mont Abou. Le temple d’Hullabid, de même d’ailleurs que celui de Bailur, est entièrement couvert de statues représentant les divinités du Panthéon hindou, de bas-reliefs d'éléphants et de cavaliers, d'épisodes du Râmäyana, etc.
Fergusson, grand admirateur du temple d'Hullabid, fait observer que ce n’est pas seulement
par la patience du travail que ce monument est remarquable, mais que la façon de rompre la façade par de larges masses, donne des jeux de lumière et d'ombre fort supérieurs à ce que savaient obtenir les architectes gothiques. Il fait remarquer aussi avec raison que si les frises sculptées s’étendaient sur des surfaces planes, elles perdraient beaucoup de leur effet, tandis que les angles, tout en n’interrompant pas la continuité, donnent de l'élévation et de la force à toute la composition.
Le Mysore est habité par une population parlant une langue spéciale, le canarais, et elle diffère comme race des autres habitants du Sud de l’Inde. Son architecture et ses arts, à défaut d’autres documents, suffiraient à prouver qu’on se trouve en présence d’une race différente.
Ce n’est pas seulement par quelques variétés de plan et de formes extérieures, que les monuments du Mysore diffèrent de ceux des régions voisines. Ces différences se manifestent dans les moindres détails d’ornementation : colonnes, frises, etc. Tout indique immédiatement, même à un œil peu exercé, un peuple fort différent des autres régions du Sud de l’Inde. Mais c’est surtout dans les statues que les divergences s’accentuent, non seulement dans le costume, mais dans la physionomie, le geste, les formes du corps. Les personnages sont plus ramassés, plus vigoureux, les costumes plus luxueux et plus gracieux, la physionomie plus noble. Et il ne s’agit pas là d'effets accidentels qu’on pourrait attribuer à l'emploi momentané d’artistes étrangers. L’originalité et les formes spéciales observées dans les temples du Mysore, nous les retrouverons, non seulement dans les édifices modernes dont nous donnons quelques types (fig. 265 et 266), mais aussi dans tous les objets d’art. Un coffret moderne sculpté du Mysore reproduit souvent des personnages dont le costume, la physionomie, l'allure générale sont ceux des statues des temples d'Hullabid et de Bailur, au point qu’on pourrait supposer qu’ils ont été exécutés par les mêmes mains. Il semble que l’âme inconsciente qui guide le ciseau de Partiste l’oblige à reproduire certains types invariables qui sont le langage spécial de sa race.