‹ Les moralistes français au dix-huitième siècleChapitre 15 sur 16 · SUITK ET FIN) LE MORALISTE · texte numérisé non relu

SUITK ET FIN) LE MORALISTE

Après avoir raconté la vie de Volney, il nous reste à examiner sa philosophie morale et politique. Cette philosophie est développpée ou résumée en deux ouvrages importants, dont j'ai marqué la place dans la biographie de l'auteur, mais qu'il nous faut maintenant reprendre pour les étudier :Les Ruines, ou Méditations sur les Révolutions des Empires, livre publié en 1791, au moment où l'Assemblée constituante, dont Volney était membre, faisait place à la Législative, où il ne pouvait être appelé à siéger; et le Catéchisme du citoyen français, publié par Volney en 1793, à son retour de la Corse et avant son emprisonnement. Ce dernier ouvrage est, comme vous le verrez, destiné à servir de complément au premier ; mais celui-ci lui est infiniment supérieur, non-seulement par le mérite de la forme, mais encore par l'enthousiasme révolutionnaire qui l'anime et en relève la doctrine fondamentale. Aussi est-ce celui sur lequel je m'arrêterai avec le plus de complaisance.

Le but poursuivi par l'auteur se montre déjà dans l'invocation aux ruines par où s'ouvre l'ouvrage. Ce

ne sont pas de stériles contemplations , niais des leçons utiles qu'il leur demande. Voici en effet comment se termine cette invocation :

c Ah! quand le songe de la vie sera terminé, à quoi auront servi ses agitations si elles ne laissent la trace de futilité? ruines, je retournerai vers vous prendre vos leçons Je me replacerai dans la paix de vos solitudes ; et là, éloigné du spectacle affligeant des passions, j'aimerai les hommes sur des souvenirs; je m'occuperai de leur bonheur, et le mien se composera de Vidée de Vavoir hâté. >

Il s'agissait donc pour Volney de travailler au bonheur des hommes par ce livre des Ruines, comme il y travaillait dans le même temps par ses actes en qualité de législateur.

Mais quelles sont ces leçons utiles qu'il veut tirer du spectacle des ruines sur lesquelles il médite ? C'est ce que nous indiquent nettement ces paroles du chap. IV :

« Je demanderai à la science des législateurs par quels mobiles s'élèvent et s'abaissent les empires; de quelles causes naissent la prospérité et les malheu r s des nations; sur quels principes enfin doivent s'établir la paix des sociétés et le bonheur des hommes. »

Préoccupation du bonheur des hommes dans l'état social et recherche des principes les plus propres à Fassurer, telle était précisément l'idée que Volney avait portée partout avec lui dans son exploration de l'Egypte et de ta Syrie, comme il le rappelle au chapitre 1 er , intitulé le voyage :

« Portant toute mon attention sur ce- qui concerne le bonheur des hommes dans l'état social, j'entrai* dans les villes et j'étudiais les mœurs de leurs habitants; je pénétrais dans

-. palais, et j*ubservais la conduite de ceux qui gouvernent;

je m'écartais dan* les montagnes,. et j'examinais la condition des hommes qui cultivent »

Mais quel spectacle s'offrait à ses regards et à ses méditations ? Il ne voyait « partout que brigandage et dévastation, partout que tyrannie et misère ; » et cela eu des lieux où avaient fleuri jadis de grands empires et des cités opulentes, comme Palmyre, dont les ruines firent sur lui une impression qu'il a si admirablement décrite :

c Et j'arrivai à la ville û&Hems, sur les bords do l'O.'onto ; et là, me trouvant rapproché de celle de Palmyre, située dans le désert, je résolus de connaître par moi-môme ses monuments si vantés ; et après trois jours de marche dans «les solitudes arides, ayant traversé une vallée remplie de grottes et de sépulcres, tout à coup, au sortir de cette vallée, j'aperçus dans la plaine la scène de ruines la plus étonnante : c'était une multitude innombrable de superbes colonnes debout, qui, telles que les avenues de nos parcs, s'étendaient à perte de vue en files symétriques. Parmi ces colonnes étaient de grands édifices, les uns entiers, les autres demiécroulé?. De toutes parts la terre était jonchée de semblables débris, de corniches, de chapiteaux, de fûts, d'entablements, de pilastres , tous de marbre blanc, d un travail exquis. Après trois quarts d'heure de marche le long de ces ruines, j'entrai dans l'enceinte d'un vaste édifice, qui fut jadis un temple dédié au Soleil, et je pris l'hospitalité chez de pauvres paysans arabes , qui ont établi leurs chaumières sur le parvis même du temple; et je résolus de demeurer pendant quelques jours pour considérer en détail la beauté de tant d'ouvrages.

c Chaque jour J3 sortais pour visiter quelqu'un des monuments qui couvrent la plaine; et un soir que l'esprit occupé de réflexions, je m'étais avancé jusqu'à la vallée des sépulcres, je montai sur les hauteurs qui la bordent, et d'où l'œil domine à la fois l'ensemble des ruines et l'immensité du désert. — Le soleil venait de se coucher; un bandeau rougeâlre marquait encore sa trace à l'horizon lointain des monts de la Syrie ; la pleine lune à l'orient s'élevait sur un

fond bleuâtre, aux planes rives de PEuphrate; le ciel était pur, l'air calme et serein; l'éclat mourant du jour tempérait l'horreur des ténèbres ; la fraîcheur naissante de la nuit calmait les feux de la terre embrasée, les pâtres avaient retiré leurs chameaux, l'œil n'apercevait plus aucun mouvement sur la terre monotone et grisâtre, un vaste silence régnait sur le désert ; seulement à de longs intervalles on entendait les lugubres cris de quelques oiseaux de nuit et de quelques ch<tcal8. L'ombre croissait, et déjà dans le crépuscule mes regards ne distinguaient plus que les fantômes blanchâtres des colonnes et des murs... Ces lieux solitaires, cette soirée paisible, cette scène majestueuse, imprimèrent à mon esprit un recueillement religieux. L'aspect d'une grande cité déserte, la mémoire des temps passés, la comparaison de l'état présent, tout éleva mon cœur à de hautes pensées. Je m'assis sur le tronc d'une colonne ; et là, le coude appuyé sur le genou, la tête soutenue sur la main, tantôt portant mes regards sur le désert, tantôt les fixant sur les ruines, je m'abandonnai à une rêverie profonde.

Ici, me dis-je, ici fleurit jadis une ville opulente ; ici fut le siège d'un empire puissant. Oui ! ces lieux maintenant si déserts, jadis une multitude vivante animait leur enceinte ; une foule active circulait dans ces routes aujourd'hui solitaires. En ces murs où règne un morne silence, retentissaient sans cesse le bruit des arts et les cris d'allégresse et de fête ; ces marbres amoncelés formaient des palais réguliers; ces colonnes abattues ornaient la majesté des temples; ces galeries écroulées dessinaient les places publiques...

« Et maintenant voilà ce qui subsiste de cette ville puissante, un lugubre squelette ! Voilà ce qui reste d'une vaste domination , un souvenir obscur et vain. Au concours bruyant qui se pressait sous ces portiques a succédé une solitude de. mort. Le silence des tombeaux s'est substitué au murmure des places publiques. L'opulence d'une cité de commerce s'est changée en une pauvreté hideuse. Les palais des rois sont devenus le repaire des bêtes fauves ; les troupeaux parquent au seuil des temples, et les reptiles immondes habitent les sanctuaires des dieux I »

Volney se demande quelle peut être la cause d'un tel changement et d'où viennent ces révolutions, qui ont

détruit dans cette même contrée tant de cités opulentes dont il a visité le théâtre maintenant désolé, Ninive, Babylone, Persépolis, Jérusalem, Tyr, Sidon; il se demande si les empires qui fleurissent aujourd'hui ne subiront pas un jour le même sort, i Qui sait si sur les ruines de la Seine, de la Tamise ou du Zuyderzée, là où maintenant, dans le tourbillon de tant de jouissances, le cœur et les yeux ne peuvent suffire à la multitude des sensations ; qui sait si un voyageur comme moi nes'assoierapas unjour sur de muettes ruines, et ne pleurera pas solitaire sur la cendre des peuples et la mémoire de leur grandeur?* Est-ce donc qu'une aveugle fatalité se joue de la destinée des hommes, ou bien un Dieu mystérieux a-t-il porté contre eux un secret anathème ?

Volney feint qu'un fantôme, le génie des tombeaux et des ruines, lui apporte la réponse à ces questions; mais ce n'est là qu'une forme figurée dont il revêt sa propre pensée , qui seule nous importe ici, et que l'on peut résumer ainsi, en lui empruntant son langage : ce n'est ni la fatalité du sort, ni la malédiction divine qu'il faut accuser; c'est l'homme même, c La source de ses calamités n'est point reculée dans les cieux : elle est près de lui sur la terre ; elle n'est point cachée au sein de la divinité : elle réside dans l'homme même ; il la porte dans son cœur. » Mais Yignorance trouve plus commode de dire que tout vient d'une aveugle fatalité qui verse le mal sur la terre sans que la prudence ou le savoir puisse s'en préserver, ou que tout vient de Dieu , qui se plaît à tromper la sagesse et à confondre la raison; et la cupidité ajoute : a Ainsi j'opprimerai le faible et je dévorerai les fruits de sa peine, et je dirai: c'est Dieu qui l'a décrété, ou c'est le sort qui l'a voulu.»

Puisque c'est l'homme même qui est l'auteur de toutes les misères sociales de l'humanité, en méconnaissant dans son ignorance ou en violant dans sa cupidité les lois de sa propre nature, il faut lui rappeler quelles sont ces lois et sa condition dans 1 ? Univers (chap. V).

Malheureusement ces lois et cette condition, c'est à la philosophie de Condillac, ou à ce que l'on, a nommé justement la philosophie de la sensation , parce que la sensation y est le principe primordial et unique de toute la connaissance et de toute l' activité humaines, c'est à cette superficielle, étroite et insuffisante philosophie que Volney en emprunte l'idée. Le génie qu'il fait parler est un pur eosdiUacien. La sensation engendre Y amour de soi, ou le désir du bien-être et Y aversion de la douleur, et ces lois essentielles et primordiales imposées à Vlwmme par sa nature mtoie... sont devenues • le principe simple et fécond de ce qui s f est passé dans le monde moral.

Tel est d'abord le mobile qui retira l'homme de l'état sauvage et barbare où la nature l'avait placé, afin qu'il fût lui-même l'artisan de son bonheur (chap. vi, État originel de l'homme). Volney a raison de présenter l'homme comme destiné à être iui-mêuue l'artisan de son bonheur, et de lui attribuer en un sens la qualité de créatewr: l'homme montre, en effet, cette qualité en domptant la nature et en se transformant lui-même; mais il faut pour cela qu'il porte en lui des facultés intellectuelles et morales que la sensation peut bien éveiller, mais qu'elle ne saurait produire; Ici se révèle le vice ou l'insuffisance de la philosophie de Volney.

C'est encore le même mobile, l'amour de soi, qui a été, selon lui, le principe de la société, et ici encore

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se manifeste l'insuffisance du système. Volney fait de la société, qui est aussi ancienne que l'homme même, une institution ultérieure (je ne parle pas, bien entendu, de la société civile, qui est en effet une création ultérieure, mais de la société naturelle). Selon lui, toute société est un fait subséquent, résultant d'une sorte de calcul fondé sur l'expérience conformément au principe de l'amour de soi.

Mais, continue- t-il, « ce même amour de soi qui, modéré et prudent, était un principe de bonheur et de perfection, devenu aveugle et désordonné, se transforme en un poison corrupteur; et la cupidité, Tille et compagne de l'ignorance, s'est rendue la cause de tous les maux qui ont désolé la terre. »

Je suis tout prêt à accorder que l'ignorance et la cupidité sont en eflet les sources principales des malheurs qui affligent les sociétés humaines ; mais quand Volney ajoute que « par elles se sont dénaturées les idées du bien et du mal, du juste et de Y injuste, du vice et de la vertu, tout en lui accordant encore cette proposition, je suis en droit d'arrêter ici le beau génie qu'il fait parler, en lui disant : vous oubliez que vous ne nous avez nullement expliqué l'origine de ces idées, ou vous vous trompez si vous croyez que votre principe de l'amour de soi suffise à les expliquer. Celui qui ne s'élèverait pas au-dessus de l'amour de soi ne saurait jamais ce que c'est que le bien moral, le juste, la vertu. Le caractère de ces idées est précisément d'être impersonnelles, c'est-à-dire de se rapporter à quelque autre chose qu'à notre intérêt individuel.

Volney explique l'origine des gouvernements et des lois (chap. ix), ou de la société civile, comme il a expliqué celle de la société naturelle, par le principe

de l'amour de soi. De même que l'amour de soi a poussé les hommes à vivre en société, de même il les pousse plus tard à établir des lois et un gouvernement au moyen desquels chacun assure ses jouissances en respectant celles d'autrui. C'est ainsi que la cupidité trouve son correctif dans Yamour éclairé de soi-même.

Cette origine déduite, l'auteur pose en principe que si un empire prospère, c'est que les lois de convention y sont conformes aux lois de la nature; c'est que le gouvernement y procure aux hommes l'usage respectivement libre de leurs facultés, la sûreté égale de leurs personnes et de leurs propriétés. Si, au contraire, un empire tombe en ruines ou se dissout, c'est que les lois sont vicieuses ou imparfaites, pu que le gouvernement corrompu les enfreint.

Faisant ensuite aux anciens États l'application de ce principe, incontestable en soi dans son abstraction, mais beaucoup trop vague, l'auteur conclut (chap. x) que « les anciens États prospérèrent parce que les institutions sociales y furent conformes aux véritables lois de la nature, et parce que les hommes y jouissant de la liberté et de la sûreté de leurs personnes, et de leurs propriétés, purent déployer tout,, détendue de leurs facultés, toute l'énergie de l'amour de soi-même. » Il y aurait bien à dire contre cette conclusion, qui est elle-même ou beaucoup trop vague, ou, si on la prend au pied de' la lettre, peu exacte; les considérations historiques sur lesquelles Volney l'appuie sont de celles dont se contentaient trop aisément certains philosophes du xvm e siècle, qui construisaient dans leur tête une histoire de lïjiumanité tout à fait artificielle. Ainsi, sein notre philosophe, « dans l'enfance des nations, l'égalité origi-

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nelle, â défaut de convention, maintenait la liberté des personnes, la sûreté des propriétés et produisait les bonnes mœurs et Tordre. Chacun travaillait par soi et pour soi, et le cœur de l'homme, occupé,

n'avait point de désirs coupables » Je n'ai pas

besoin d'insister ici sur ce qu'il y a de fantastique dans cette manière de concevoir l'enfance des nations : cela saute aux yeux; mais on est étonné de rencontrer de telles naïvetés historiques chez un homme qui avait recherché, sur les lieux mêmes où' ils avaient vécu, les traces des anciens peuples, et qui possédait d'ailleurs incontestablement certaines qualités de l'historien.

Lorsque des causes générales de la prospérité des anciens Etats Volney passe à celles des révolutions qui les renversèrent, ce nouveau chapitre (IX) présente le même défaut que le précédent : il substitue des explications abstraites, ou tirées d'une conception historique artificielle, aux explications qui se fondent sur l'étude de la nature humaine considérée dans sa réalité concrète, ou sur celle de l'histoire inême des peuples telle qu'elle peut être reconstruite à P'\*e de documents positifs. C'est ainsi qu'il regarde le despotisme comme étant toujours l'effet de la décadence des Etats (ce qui est vrai pour les Etats civilisés qui ont joui de la liberté, comme Athènes et Rome), tandis que cette forme de gouvernement remonte souvent à l'origine des Etats eux-mêmes, dont elle semble avoir été la constitution normale (comme l'empire assyrien, l'empire perse, etc.). C'est ainsi encore qu'il présente les religions positives comme une œuvre tout artificielle, créée par c des imposteurs sacrés » pour abuser de la crédulité des hommes, gnorants, méconnaissant ainsi les instincts religieux

de la nature humaine et le rôle de l'imagination spontanée éveillée par ces instincts. (Test ainsi enfin que, dans le même ordre d'idées, tout en relevant avec vivacité et souvent avec beaucoup de vérité les maux et les erreurs engendrés par la superstition, il s'arrête à des explications insuffisantes ou fausses et ne voit pas les raisons des choses. Il est très-bon d'attaquer les erreurs et les maux produits par la superstition : à cet égard la philosophie du xvin 6 siècle avait beaucoup à faire, et l'on ne peut malheureusement pas dire que son rôle soit aujourd'hui tout-à-fait terminé ; mais, en se plaçant au point de vue de l'histoire, j'entends d'une histoire philosophique, cherchant ce que je viens d'appeler les raisons des choses, on trouverait à l'origine de beaucoup d'institutions et de coutumes religieuses autre chose que le mensonge et Y iniquité.

Mais, si la sagacité de Volney est souvent en défaut à l'endroit de l'histoire des anciens peuples, de leurs institutions et de leurs mœurs, parce qu'il ne voit cette histoire qu'à travers certaines idées préconçues, en revanche elle s'exerce parfois admirablement quand, au lieu de tourner ses regards vers le passé, il les porte sur le présent et sur l'avenir. Ainsi, dans le chapitre où il veut montrer les leçons du temps passé répétées sur les temps présents, il trace un tableau, aussi vrai que saisissant, des désordres et des maux qui l'avaient frappé dans l'empire turc et l'avaient transporté d'indignation : la concussion des pachas, la rapine exercée par tous les fonctionnaires à la suite, l'abandon des campagnes, la détresse des villes, la dépopulation, la ruine, etc. ; et il en conclut la chute de cet empire. « L'arrêt est porté, s'écrie- t-il ; le jour approche où ce colosse de puissance,

brisé, s'écroulera sous sa propre masse. Oui, j'en jure par les raines de tant d'empires détruits, l'Empire du croissant subira le sort des États dont il a imité le régime. » La prédiction de Volney ne s'est pas encore réalisée; mais elle se confirme chaque jour davantage, et il n'y a plus guère personne qui doute que l'empire ottoman ne marche à sa ruine K Seulement les complications que doit soulever la chute de cet empire ont pour effet de la retarder, et, en effet, ces complications forment un des plus graves problèmes qui s'imposent à la politique du xix e siècle. Mais laissons la politique, comme nous avons laissé l'histoire, pour rentrer avec Volney lui-même dans la philosophie.

L'auteur des Ruines, qui croit pouvoir prédire la chute de l'empire ottoman, s'élève de là au problème

1. Voici ce que l'année même où je prononçais cette leçon, écrivait un juge compétent, M. Beulé, dans un article de la Revue des deux mondes sur la Crète et la question d*Orient (15 janvier 1867) : c L'empire turc s'affaisse de toute parte; plus l'Europe intervient pour le soutenir, plus elle publie qu'il est impuissant, plus les races diverses qui le composent s'éveillent, se comptent, s'organisent. Le royaume de Grèce est un foyer d'agitation parce qu'il faut qu'il s'agrandisse ou qu'il meure ; les lies de l'archipel sont toujours prêtes à se soulever ; l'Épire et la Thessalie seraient déjà debout , si on ne les avait désarmées en 1854... Les Albanais réclament leur autonomie, et ceux qui pratiquent l'islamisme professent contre les Turcs une haine aussi ardente que ceux qui sont restés chrétiens. La Syrie a failli obtenir en 1860 un chef national ; Tunis ne paie même plus un tribut dérisoire; l'Egypte aurait depuis longtemps rompu le lien qui l'attache à la Porte, si l'Angleterre ne le resserrait avec effort; la Moldavie et la Valachie, en choisissant un prince dans la famille des Hohenzollern , sont entrées dans le courant européen ; elles ont signifié de fait leur séparation au sultan. Enfin il n'est pas dans le monde un esprit sérieux qui ne reconnaisse que la Turquie se dissout et qu'une crise suprême se prépare en Orient. »

g*) DIXIÈME LEÇON

philosophique que soulève dans l'esprit moderne le spectacle de la chute successive des empires : tous les peuples sont- ils destinés à périr, ou V espèce humaine s' améliorer a-t-elle (chap. XIII)? Ce pro blême est un de ceux qu'a posés la philosophie du xviii e siècle, et l'on sait dans quel sens elle l'a résolu : elle n'a point hésité à affirmer le progrès en dégageant cette loi de la nature de l'homme et de l'histoire même. C'est aussi en ce sens que Yolney résout à son tour la question ; mais il faut ici le laisser parler :

« Depuis trois siècles surtout, les lumières se sont accrues, propagées; la civilisation , favorisée de circonstances heureuses, a fait des progrès sensibles ; les inconvénients mêmes et les abus ont tourné à son avantage ; car si les conquêtes ont trop étendu les États, les peuples, en se réunissant sous un même joug, ont perdu cet esprit d'isolement et de division qui les rendait tous ennemis ; si lés pouvoirs se sont concentrés, il y a eu dans leur gestion plus d'ensemble et plus d'harmonie ; si les guerres sont devenues plus vastes dans leurs masses, elles ont été moins meurtrières dans leurs détails ; si les peuples y ont porté moins de personnalité, moins d'énergie, leur lutte a été moins sanguinaire, moins acharnée; ils ont été moins libres, mais moins turbulents ; plus amollis, mais plus pacifiques. Le despotisme même les a servis ; car si les gouvernements ont été plus absolus, ils ont été moins inquiets et moins orageux; si les trônes ont été des propriétés, ils ont excité, à titre d'héritages, moins de discussions , et les peuples ont eu moins de secousses; si enfin les despotes, jaloux et mystérieux, ont interdit toute connaissance de leur administration, toute concurrence au maniement des affaires, les passions écartées de la carrière politique se sont portées vers les arts, les sciences naturelles, et la sphère des idées en tout genre s'est agrandie : l'homme, livré aux études abstraites, a mieux saisi sa place dans la nature, ses rapports dans la société; les principes ont été mieux discutés, les fins mieux connues, les lumières plus répandues, les individus plus ins- ,

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traits, les mœurs plus sociales, la vie plus douce; en masse, l'espèce, surtout dans certaines contrées, a sensiblement gagné; et cette amélioration ne peut que s'accroître, parce que ses deux principaux obstacles, ceux-là mêmes qui rayaient rendue jusque-là si lente et quelquefois rétrograde» la difficulté de transmettre et de communiquer rapidement les idées, sont enfin levés. *

À cette amélioration progressive de l'espèce humaine qu'il vient de déduire de l'histoire même du passé, Volney donne pour couronnement dans l'avenir la réalisation de cette idée du règne du droit substitué à celui de la force dans les rapports des peuples entre eux, c'est-à-dire du règne de la paix substitué à celui de la guerre, qui est le dernier but delà civilisation. Cette idée, qui a été une des grandes conceptions de la philosophie du xvm e siècle et dont Kant devait tracer la théorie quelques années plus tard 1 , est ici exprimée en des termes parfaitement nets :

c Et il s'établira de peuple à peuple un équilibre de forces qui, les contenant tous dans leurs droits réciproques, fera cesser leurs barbares usages de guerre, et soumettra h des tous civiles le jugement de leurs contestations; et l'espèce entière deviendra une grande société, une même famille gouvernée par un même esprit, par de communes lois, et jouissant de toute la félicité dont la nature humaine est capable. »

Mais, en même temps qu'il ouvre à l'humanité cette magnifique perspective, Volney signale (chap. IV) un très-grand obstacle à ce perfectionnement dans les préjugés dont les divers systèmes religieux nourrissent les esprits et dans v l'interdiction de l'examen » ou dans « l'abnégation de notre propre

1. V. mon livre : La morale dans la démocratie, dernière leçon.

222 DIXIEME LEGON

jugement » qui est le premier article de toutes les religions. Toutefois, quelque grand que soit cet obstacle et quelques entraves que l'ignorance et les passions des hommes opposent à leur perfectionnement, l'auteur ne désespère pas ; et, tout plein de l'esprit qui agitait la France et une grande partie de l'Europe au moment où il écrivait, il annonce le siècle nouveau (chap. VI) . Mettant en présence, d'un côté, les privilégiés, noble?, prêtres, ou ce qu'il appelle le petit groupe, et de l'autre, le peuple, laboureurs, artisans, marchands, professions laborieuses et studieuses, ou ce qu'il appelle le grand groupe, et opposant les droits de celui-ci aux illégitimes prétentions de celui-là, il conclut ainsi :

« Et alors le petit groupe dit : Tout est perdu, la multitude est éclairée. Et le peuple répondit : Tout est sauvé; car si nous sommes éclairés, nous n'abuserons pas de notre force, nous ne voulons que nos droits. Nous avons des ressentiments, nous les oublions ; nous étions esclaves, nous pourrions commander ; nous ne voulons qu'être libres, et la liberté n'est que la justice. *

Volney nous montre alors ce peuple libre, affranchi de ses parasites et de ses oppresseurs, déléguant ses pouvoirs à quelques hommes choisis et se faisant ainsi lui-même législateur par le moyen de ses représentants (chap. XVI). C'est ici le commentaire philosophique ou la théorie idéale de la Révolution française, de l'institution de l'Assemblée constituante et de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. N'est-ce pas en effet l'esprit même de cette Révolution que Volney exprime dans le passage suivant, qui pour cette raison mérite d'être cité :

c Et ce peuple, ayant choisi dans son sein une troupe

nombreuse d'hommes qu'il jugea propres & son dessein, il leur dit : c Jusqu'ici nous avons vécu en une société formée au hasard, sans clauses fixes, sans conventions libres, sans stipulations de droits, sans engagements réciproques; et une foule de désordres et de maux ont résulté de cet état précaire. Aujourd'hui nous voulons, de dessein réfléchi, former un contrat régulier; et nous vous avons choisis pour en dresser les articles : examinez donc avec maturité quelles doivent être ses bases et ses conditions ; recherchez avec soin quel est le but, quels sont les principes de toute association; connaissez les droits que chaque membre y porte, les facultés qu'il y engage, et celles qu'il y doit conserver; tracez* nous des règles de conduite, des lois équitables; dresseznous un système nouveau de gouvernement; car nous sentons que les principes qui nous ont guidés jusqu'à ce jour sont vicieux. Nos pères ont marché dans des sentiers d'ignorance, et l'habitude nous a égarés sur leurs pas; tout s'est fait par violence, par fraude, par séduction, et les vraies lois de la morale et de la raison sont encore obscures; démêlezen donc le chaos, découvrez-en l'enchaînement, publiez-en le code, et nous nous y conformerons.... Mais sou venez- vous que vous êtes nos semblables ; que le pouvoir que nous vous conférons est à nous; que nous vous le donnons en dépôt, non en propriété ni en héritage ; que les lois que vous ferez, vous y serez les premiers soumis; que demain vous redescendrez parmi nous, et que nul droit ne vous sera acquis que celui de l'estime et de la reconnaissance. Et pensez de quel tribut de gloire l'univers qui révère tant $ apôtres d'erreurs honorera la première assemblée d'hommes raisonnables qui aura solennellement déclaré les principes immuables de la justice, et consacré, à la face des tyrans, les droits des nations. >

C'est encore le même esprit que commente Volney lorsqu'il appelle la liberté, en vertu de laquelle tout individu est le maître absolu de sa personne, et l'cgalité , qui fait que tous ont les mêmes droits, deux attributs essentiels de P homme, ou deux lois de la Divinité inabrogeables et constitutives, et qu'il y place le principe nécessaire et régénérateur de toute loi et de

tout système de gouvernement régulier (chap. XVII). Il faut lire encore toute la fin de ce chapitre, qui respire l'enthousiasme du temps et nous représente une image saisissante de deux des plus grandes journées de la Révolution : la nuit du 4 août 1789, où les privilégiés firent -l'abandon de leurs prérogatives, et la fédération du Champ de Mars (14 juillet 1790), cette grande fête en l'honneur de la nouvelle Constitution :

« Mais observez qu'il en résultera une grande secousse dans vos habitudes, dans vos fortunes, dans vos préjugés. Il faudra dissoudre des contrats vicieux, des droits abusifs; renoncer à des distinctions injustes, à de fausses propriétés ; rentrer enfin un instant dans l'état de la nature. Voyez si vous saurez consentir à tant de sacrifices.

« Alors, pensant à la cupidité inhérente au cœur de l'homme, je crus que ce peuple allait renoncer à toute idée d'amélioration.

« Mais, dans l'instant, une foule d'hommes généreux et des plus hauts rangs, s 1 avançant vers le trône, y firent abjuration de toutes leurs distinctions et de toutes leurs richesses : c Dictez-nous, dirent-ils, les lois de V égalité et de la liberté; nous ne voulons rien posséder qu'au titre sacré de la juste. Egalité, justice , liberté, voilà quel .sera désormais notre code et notre étendard. »

« Et sur le champ le peuple éleva un drapeau immense, inscrit de ces trois mots, auxquels il assigna trois couleurs. Et l'ayant planté sur le siège du législateur, l'étendard de la justice universelle flotta pour la première fois sur la terre; et le peuple dressa en avant du siège un autel nouveau, sur lequel il plaça une balance d'or, une épée et un livre, avec cette inscription :

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