FEMME (DÉVOUEMENT DE
Lydie fut moins aimée du poëte de Claros (1), et Battir de celui de Cos (2), que tu ne l'es de moi, chère épouse, toi dont l'image est gravée au fond de mon cœur, et à qui le sort devait un époux plus heureux, mais non pas plus dévoué. Tu fus l'appui qui soutint ma destinée croulante, et le peu que je suis encore est un bienfait de toi ; c'est à toi que je dois de n'être pas tout à fait dépouillé, ni devenu la proie des hommes avides qui convoitaient les débris de mon naufrage. Comme un loup ravisseur, pressé par la faim et altéré de sang , épie l'instant de surprendre une bergerie sans défense, ou comme un vautour affamé cherche autour de lui s'il n'apercevra pas quelque cadavre sans sépulture, ainsi je ne sais quel lâche ennemi du malheur allait s'emparer de mes biens si tu l'avais souffert. Ton courage lui opposa victorieusement ces amis généreux à qui je ne témoignerai jamais assez de reconnaissance.
Tu trouves donc en moi un témoin de ton dévouement aussi sincère qu'il est malheureux, si toutefois un pareil témoin peut avoir quelque poids ; en effet, ton dévouement surpasse celui de la femme d'Hector et celui de cette Laodamie qui partagea la mort de son époux.
Si les destins t'eussent donné un Homère, ta gloire
(1) Antimaque.
(2) Philétas.
eût éclipsé la gloire de Pénélope ; soit que tu ne doives ton mérite qu'à toi seule, sans en avoir emprunté le modèle à aucune école, et grâce aux heureux penchants dont tu fus dotée en naissant ; soit que cette femme d'un rang suprême et à laquelle tu fus attachée toute la vie, t'enseigne à être l'exemple de la perfection conjugale, et que, par une longue habitude de vous voir, elle t'ait rendue semblable à elle-même, si de tels rapports peuvent s'établir entre une destinée si élevée et une si humble fortune.
Ah ! pourquoi ma verve s'est-elle affaiblie? pourquoi mon génie est-il maintenant au-dessous de ton mérite? pourquoi le peu d'énergie que j'eus autrefois s'est-il amorti sous le poids de mes longues infortunes? Tu aurais la première place parmi les saintes héroïnes, tu serais la plus illustre d'entre elles par les qualités de ton âme ! Cependant, quelle que soit la valeur de mes éloges, tu vivras du moins éternellement dans mes vers. (Ovide, Tristes, i, 6)