HOMME (GRAND
Il n'y a jamais eu de grand homme sans une inspiration d'en haut. (Cicéron, de h Nature des dieux)
HOMME (MISÈRE DE l/)
C'est pour l'homme que la nature parait avoir engendré tout le reste : mais à de si grands présents elle oppose de bien cruelles compensations , et il est permis de douter si elle est pour l'homme une bonne mère ou une marâtre impitoyable. D'abord, il est le seul de tous les animaux qu'elle habille aux dépens d'autrui ; aux autres elle accorde des vêtements variés : des tests, des coquilles, des cuirs, des piquants, des crins, des soies, des poils, du duvet, des plumes, des écailles, des toisons. Elle a protégé contre le froid et la chaleur le tronc môme des arbres par une écorce quelquefois double. L'homme est le seul que, le jour de sa naissance, elle jette nu sur la terre nue, le livrant aussitôt aux vagissements et aux pleurs. Nul autre, parmi tant d'animaux, n'est condamné aux larmes, et aux larmes dès le premier jour de sa vie. Mais le rire, grands dieux! le rire même précoce et le plus hàtif, n'est pas accordé à un enfant avant le quatrième jour. Après cet apprentissage de la lumière, des liens, épargnés même aux bêtes nées dans la domesticité, le saisissent et garrottent tous ses membres. Heureuse naissance ! le voilà étendu i ieds et mains liés, pleurant, lui, cet être qui doit
LA MORALE LATINE Ki7
commander aux autres ! et il commence la vie par des supplices, sans avoir commis une faute autre que celle d'être venu au monde ! Quelle démence que de se croire, après de tels débuts, des droits à l'orgueil!
A la première apparence de force, par le premier bien fait du temps, il devient semblable à un quadrupède. Quand a-t-il la marche d'un homme? quand la voix? Quand sa bouche est- elle capable de broyer les aliments? Combien de temps ne sent-on pas des battements au haut de sa tète, indice de la plus grande faiblesse entre tous les animaux? Ajoutez les maladies et tant de remèdes inventés contre les maux, et que parfois de nouveaux fléaux rendent inutiles. Les animaux sont guidés par leurs instincts : les uns ont une course rapide, les autres un vol impétueux, d'autres nagent; l'homme seul ne sait rien sans l'apprendre : ni parler, ni marcher, ni se nourrir; en un mot, il ne sait rien spontanément que pleurer. Aussi, beaucoup ont-ils pensé que le mieux était de ne pas naître, ou d'être anéanti au plus tôt.
A lui seul, entre les animaux, a été donné le deuil; à lui le luxe, et le luxe sous mille formes et pour chaque partie de son corps ; à lui l'ambition, à lui l'avarice, à lui un désir immense de vivre, à lui la superstition, à lui le soin de la sépulture, et le souci même de ce qui sera après lui. Aucun n'a une vie plus fragile, aucun des ] issions plus effrénées pour toute chose, aucun des peurs plus effarées, aucun de plus violentes fureurs. Enfin, les animaux vivent honnêtement avec leurs semblables ; nous les voyons se réunir et combattre contre des espèces différentes : les féroces lions ne se font pas
la guerre entre eux ; la dent des serpents ne menace pas les serpents ; les monstres même de la mer et les poissons ne sont cruels que pour des espèces différentes. Mais certes c'est de l'homme que l'homme reçoit le plus de maux. (Pline l'ancien, Histoire naturelle, vu, 1)