TROMPERIE
C'est une faute que de laisser ignorer aux acheteurs, pour en faire votre profit, ce que vous savez qu'il .serait de leur intérêt de savoir. Qui ne voit ce que signifie un pareil silence, et à quelle espèce d'hommes il convient? Ce n'est certainement pas à l'homme droit, sincère, loyal, juste et honnête, mais bien à l'homme faux, dissimulé, astucieux, rusé, perfide. Ne doit-on compter pour rien le triste bénéfice qu'il y a à s'attirer ces titres et une foule d'autres semblables?
Si Ton doit blâmer ceux qui font de telles réticences, que penser de rhonime qui a recours au mensonge?
C. Canins, chevalier romain, qui ne manquait pas d'esprit et qui avait assez de lettres, étant allé à Syracuse, non pour affaires, mais, comme il le disait, pour ne rien faire, répétait partout qu'il voulait acheter des jardins où il pût inviter ses amis et jouir des douceurs de la retraite, loin des importuns. Sur ce bruit, un certain Pythius, qui faisait la banque à Syracuse, vient lui dire qu'il a des jardins qui ne sont pas à vendre, mais dont il le prie d'user comme des siens ; et en même temps il l'y invite à souper pour le lendemain. Canius accepte. Aussitôt Pythius, qui avait, comme tous les banquiers, une grande influence sur les gens de toute profession, assemble des pêcheurs, les prie d'aller faire la pèche le lendemain devant ses jardins, et leur explique tout ce qu'il désire d'eux. Canius est exact au rendez-vous : il trouve un festin splendide préparé par Pythius; il voit une multitude de barques. Chacun des pêcheurs apporte le poisson qu'il a pris et le jette aux pieds de Pythius. Alors Canius : « Qu'est-ce donc que tout ceci, Pythius? Quoi! tant de poisson! tant de barques ! — Tous ne voyez rien d'extraordinaire, dit Pythius; tout le poisson de Syracuse est ici, c'est ici que Ton vient prendre de l'eau ; tous ces gens-là ne sauraient se passer de cette maison. » Canius alors s'enflamme; il presse Pythius de la lui vendre. Celui-ci fait d'abord des difficultés; mais enfin il se rend. Le Romain, qui est riche et, de plus, amoureux de la maison, en donne le prix que Pythius lui demande, et
l'achète toute meublée. On passe le contrat, et l'affaire est conclue. Canins invite ses amis pour le lendemain; il vient lui-même de bonne heure et ne voit pas un esquif. Il s'informe du premier voisin si c'était un jour de fête pour les pêcheurs, qu'il n'y en eût aucun sur l'eau. « Non pas, que je sache, répond le voisin; mais on ne pêche jamais ici, et je ne savais hier ce que tout ce monde voulait dire. » Canius est furieux; mais que faire? Aquilius n'avait pas encore établi ses formules sur les actes frauduleux, » Quand y a-t-il acte frauduleux? lui demandait-on. — C'est, répondit-il, lorsqu'une chose est feinte, une autre réelle. » Voilà qui est clairement expliqué et où l'on reconnaît un homme habile à définir. Pythius donc et tous ceux qui font une chose et en feignent une autre, sont perfides, injustes, méchants. (Cicéuon, Traité des devoirs, m, 14 — Lorquet)