DÉSINTÉRESSEMENT
La multitude même a donné plus d'une preuve de désintéressement ; mais il suffira d'en rapporter deux exemples empruntés à des siècles fort éloignés l'un de l'autre. Pyrrhus, voyant se dissiper la terreur de son invasion et se ralentir en même temps l'ardeur des troupes épirotes, voulut acheter l'amitié du peuple romain, dont il n'avait pu abattre le courage : il fît transporter dans Rome presque tout l'appareil de l'opulence royale. Sesenvoyés allaientde maison en maison, offrant des dons aussi précieux que variés, à l'usage des hommes et des femmes. Aucune porte ne s'ouvrit devant ces présents; et le protecteur, plus intrépide qu'heureux, de l'insolence des Tarentins, échoua ainsi (je ne sais ce qui fut le plus glorieux pour Rome) et contre l'austérité de ses mœurs et contre la valeur de ses soldats. (An de Rome 473.) Dans l'horrible tempête que Caïus Marius et LuciusCinna firent éclater sur la République,
le peuple romain fit voir encore un admirable désintéressement. Lorsqu'ils abandonnèrent au pillage de la multitude les maisons de ceux qu'ils avaient proscrits, il ne se trouva personne qui voulût faire sa proie du malheur de ses concitoyens. Chacun respecta ces demeures à l'égal de celles des dieux mêmes. Tant de retenue et de pitié était un reproche silencieux, mais sanglant, fait à la cruauté des vainqueurs. (Valère Maxime, iv, 3)
Des ambassadeurs romains vinrent trouver C. Fabricius, général du peuple romain, et, après lui avoir rappelé les grandes et nombreuses preuves de bienveillance et de bonté qu'il avait données aux Samnites depuis la conclusion de la paix, ils lui offrirent une grosse somme d'argent et le prièrent de la recevoir en présent, disant que les Samnites osaient la lui envoyer parce qu'ils voyaient qu'il lui manquait beaucoup de choses pour avoir une maison et un train de vie dignes de lui, et que sa fortune ne répondait pas aux honneurs et à la gloire dont il était revêtu. Alors, ainsi qu'on le rapporte, Fabricius porta ses mains à ses oreilles, puis à ses yeux, ensuite sur son nez et sur sa bouche, et enfin sur son ventre, et répondit aux envoyés que, tant que sa volonté pourrait commander à ces organes qu'il venait de toucher, il ne manquerait jamais de rien. Et, ajouta-t-il, pour cet argent dont je n'ai aucun besoin, je ne l'accepterai pas des mains de ceux auxquels je sais qu'il peut servir. » (Julius Hyginus, dans Aui.u-Gelle, Nuits attiqves, i, 14)