XI
daDS les philosophes, ces éternelles invectives contre le luxe, qui nous semblent aujourd'hui des lieux communs d'école et des exercices de rhétorique, mais qui, dans l'antiquité, sont aussi raisonnables qu'éloquentes. Tous ces discours sur l'inégalité des conditions, sur l'insensibilité des riches et leurs dépenses extravagantes, ces appels à la générosité, ces éloges du pauvre dont on ne se souc.'ait guère autrefois, tout cela nous avertit que le monde païen, éclairé enfin par l'excès de la misère, s'éveille à la charité. Le paganisme s'est attendri et réclame en faveur des misérables par la bouche de ses philosophes, de ses poëtes et même de ses rhéteurs, qui font de la pitié le texte de leurs déclamations. Ne dédaignons pas ces protestations de la conscience humaine qui commence à entrevoir la justice sociale et des devoirs nouveaux; ce ne sont pas des cris de révolte, mais de douleur ; et si le poète, comme toujours, n'a pas montré beaucoup d'originalité dans ses injures contre le faste stérile et le luxe destructeur, s'il est encore ici l'interprète de l'opinion générale, sachons reconnaître du moins, sous la véhémence de ses paroles, l'opportunité de la plainte. Ce concert de malédictions et de conseils pacifiquement comminatoires va continuant pendant tout l'empire; Lucien mêlera à la forte voix de Juvénal sa raillerie lucide et son ironie pénétrante, jusqu'au moment où les orateurs chrétiens, poursuivant le même but, mais changeant de langage, ajouteront à ces invectives contre les riches des accents de tendresse pour les pauvres, et feront de la charité un devoir religieux.
Bien que la littérature fût plus que jamais cultivée, et peut-être à cause de cette culture générale, leshommesde lettres n'étaient pas les moins malheureux. Une concurrence sans frein avait gâté et perdu les professions hbérales que les riches ne soutenaient plus, appauvris qu'ils
étaient eux-mêmes parde vaines profusions. Depuis qu'une rage incurable d'écrire possédait tant de gens, l'éloquence et la poésie ne nourrissaient plus la plupart des hommes de talent, réduits souvent pour vivre à louer leurs bras et à prendre des métiers de recha^nge. Les riches et les protecteurs se mêlaient de faire des vers, et, comme leurs futiles compositions ne leur coûtaient pas beaucoup de peine, ils ne songeaient guère à récompenser celles d'autrui. Les Mécènes nouveaux aimaient mieux entretenir à grands frais des bouffons, des jongleurs, des magiciens, des lions apprivoisés, et réserver leur argent pour les bizarres fantaisies du luxe. Leur générosité allait bien quelquefois jusqu'à mettre à la disposition d'un poète une de leurs maisons inhabitées pour y faire des lectures publiques : ils lui prêtaient la grande salle, leurs clients et leurs claqueurs : mais le mobilier improvisé, l'estrade, les banquettes, restaient à la charge du poète, qui n'était pas assez riche pour acheter si cher sa renommée. Après avoir fait crouler les banquettes sous les applaudissements, il est surpris par la faim. Pour un Lucain qui peut dormir et rêver dans les beaux jardins de son opulente famille, combien d'autres n'ont que la gloire, n'obtiennent que des couronnes de lierre et de maigres statues, trop fidèles images, hélas 1 du poète affamé, qui accuseront auprès de la postérité l'ingratitude du siècle ! les historiens, dont le travail exige encore plus de temps, de constance, de papier et de dépenses, gagnent moins qu'un greffier; les maîtres de la jeunesse se rompent la poitrine dans les écoles, meurent d'ennui et de dégoût, obligés de répéter sans cesse les mêmes refrains de rhétorique, et, tout en montrant une patience qu'un père même n'aurait pas, ils sont frustrés de leur salaire, parce que les parents de leurs élèves ont besoin de tout leur argent pour subvenir à des folies somptueu-
ses, pour payer des maîtres d'hôtel et des cuisiniers fameux : a Ce qui coûte le moins à un père, c'est l'éducation de son fils *. » Aussi le malheureux rhéteur finit par abandonner son école pour suivre le barreau, où il espère que son éloquence sera mieux récompensée. Là encore, il rencontre la misère. La profession d'avocat, autrefois ^ si honorable, qui menait à la gloire et à la fortune, était bien dégénérée. Sous la république, l'avocat souvent ne recevait pas d'honoraires, mais sa nombreuse et reconnaissante clientèle le payait en suffrages dans les élections. Sous l'empire, quand l'éloquence du barreau perdit son influence politique, la profession ne resta plus gratuite, et une honteuse vénalité, souvent flétrie parles écrivains du temps, déshonora presque tous les grands orateurs. Les plus renommés se font accusateurs publics, les instruments des vengeances impériales, et leur avidité, soutenue par une éloquence féroce et sanguinaire, recueille les dépouilles des victimes. Princes et particuliers prodiguent l'argent à ces terribles talents; on les adule, on les comble de cadeaux, on leur envoie, pour leur faire honneur, des objets d'art, vases précieux, statues, et jusqu'à de riches vêtements. Marcellus Eprius et Yibius Grispus se firent ainsi une fortune dont l'énormité fut un scandale. Mais, lorsque le gouvernement modéré de quelques empereurs mit fin à ces continuelles accusations et ferma cette horrible carrière, les avocats dont le nombre s'était fort accru par l'appât d'un gain facile offert à la méchanceté non moins qu'au talent, furent forcés de se rabattre sur les causes privées dont ils avaient dédaigné les trop faibles bénéfices. La place était occupée par les praticiens qui, profitant de cette absence des avocats, étaient deve-
1. Voir sur la misère des classes lettrées toute la septième satire.
nus fort nombreux aussi et avaient d'ailleurs gâté le métier par la modestie de leurs prétentions. Gomment les plus avisés de ces orateurs essayèrent de vaincre la concurrence et par quels singuliers expédients ils attirèrent l'attention et la confiance des clients, nous le voyons dans les satires de Juvénal. Les trafiquants de la parole eurent recours à toutes les ruses du charlatanisme mercantile. Ils plaidèrent en grand appareil, tâchant d'éclipser leurs rivaux par l'étalage de leur luxe et se faisant payer en proportion de leur magnificence. Il y en eut qui, pour rappeler la noblesse de leur famille, avaient fait faire en airain, dans le vestibule de leur maison, un de leurs ancêtres monté sur un char triomphal; tel autre s'élevait à lui-même une statue équestre, en ayant soin de donner à son image une fière tournure et un air intrépide. Martial montre plaisamment l'ouvrier fondeur ajustant de son mieux Tavocat sur son coursier de métal. Quand on allait plaider, on se faisait porter au tribunal en litière, avec un long cortège de clients et d'esclaves. Juvénal ne peut se contenir en voyant dans les rues un avocat dont lapauvrelé est notoire, Mathon le ventru, emplissant de sa rotondité une litière qu'il possède de la veille. On se rendait à la basilique en robe de pourpre, et on faisait voir en plaidant ses doigts chargés de bagues, ornés d'améthystes. Gomment offrir de faibles honoraires à un homme qui paraît si riche ? « Gicéron luimême n'aurait pas de succès s'il n'avait une grande bague au doigt. » L'avocat Paulus n'ayant pas de pierres précieuses en louait pour la circonstance, et passait dès lors pour un bon orateur. Le public ne peut plus se figurer qu'on soit éloquent avec un extérieur modeste. Mais ce grand train et ces coquetteries dispendieuses n'étaient pas à la portée de tous. Le plus grand nombre restait plongé dans l'obscurité et la misère, et ne gagnait
pas de qnoi payer son loyer : » Si, par aventure, l'avocat, en plaidant quatre procès de suite, obtenait une pièce d'or, il fallait la partager avec les praticiens qui l'avaient aidé. » Souvent ils ne recevaient de leurs clients que des honneurs qui ne les faisaient pas vivre : « Romps-toi la poitrine, malheureux, pour trouver, après la fatigue d'un triomphe oratoire, l'échelle qui conduit à ton grenier décorée de palmes verdoyantes. » Ou bien on les payait en nature, on leur envoyait un jambon, des poissons, des oignons, quelques bouteilles de petit vin. Faut- il croire Martial disant d'un certain avocat qu'il mettait ses loisirs à profit en conduisant des mules quand les causes ne venaient pas ? Le fait n'est pas invraisemblable quand on voit dans Juvénal que les poètes sont réduits à se faire crieurs publics, boulangers ou baigneurs. Cette dégradation de la poésie et de l'éloquence tenait à la même cause, à la décadence du goût, qui ouvrait la carrière des lettres à l'ignorance, et qui, en permettant à chacun de faire des vers ou des discours, amena tous les maux de l'excessive concurrence, le charlatanisme des uns et la misère des autres.
Après avoir recueilli dans Juvénal les plaintes et les amères réclamations de l'universelle pauvreté, nous ne devons pas oublier dans cette étude satirique de la société romaine les hommes placés au dernier degré de la condition humaine et sociale, les esclaves. Ils sont, en effet, des hommes aux yeux du poète qui les protège et les défend contre la dureté des maîtres. Le stoïcisme avait déjà rendu familiers au monde ancien ces sentiments de clémence. La philosophie, dans ses discours qui nous paraissent aujourd'hui des lieux communs, et qui étaient souvent d'admirables prédications morales, touchantes par leur nouveauté et leur harrliesse, ne ces-
sait de rappeler l'égalité de tous les hommes, la communauté de leur origine, et à force de répéter que les esclaves valent quelquefois les maîtres, qu'ils peuvent avoir plus de qualités et de vertus, elle avait fini par désarmer l'aveugle barbarie du préjugé antique. Certaines circonstances politiques facilitaient l'intelligence de ces idées qui, dans un autre temps, n'auraient pas si bien pénétré dans les esprits. Les proscriptions, à la fin de la république, les délations journalières, sous les premiers Césars, mettaient en quelque sorte les maîtres à la merci de leurs esclaves, confidents de leurs secrets. Depuis qu'une tyrannie vigilante surveillait les paroles, les gestes et même les pensées, chacun était intéressé à s'assurer, par de bons traitements, la fidélité et le dévouement de ceux qui pouvaient être des espions domestiques. Le peuple même, que renouvelait sans cesse la race servile, en grande partie composé d'affranchis, était, sans le savoir, d'accord avec les philosophes, protestant quelquefois contre la barbarie des lois relatives aux esclaves, et montrant au doigt dans les rues ceux qui passaient pour des maîtres cruels. Il fallait que ces idées et ces sentiments sur l'esclavage fussent devenus bien vulgaires pour qu'on les retrouve même dans les exercices oratoires proposés par les rhéteurs à leurs écoliers. Juvénal est-il l'écho des déclamateurs, des philosophes ou de l'opinion générale, il est difficile de le décider. Seulement il est remarquable que ses satires qui n'épargnent personne, ne renferment sur les esclaves que des paroles de mansuétude. Le poète, ordinairement si bon citoyen, oubliera son patriotisme pour montrer aux Romains d'une manière frappante, combien sont injustes les préventions contre la race servile : « Qu'étaient donc, après tout, les ancêtres des plus nobles familles de Rome? Des esclaves fugitifs, des
pâtres, ou ce que je ne veux pas dire*. » Il parlera comme Sénèque et les philosophes : « L'âme et le corps d'un esclave sont pétris du même limon que les nôtres. »
Animas servorum et corpora nostra Materia constare putat panbusque elementis *.
Il déplore l'insensibilité des maîtres, qui oublient de donuer une tnnique à leur esclave transi. Gomme sa conscience révoltée se soulève contre ce père de famille, fidèle aux cruelles habitudes d'un autre âge, insensible aux idées nouvelles d'humanité, qui donne à ses enfants le déplorable exemple de sa barbarie stupide envers ses serviteurs, qui fait de sa maison un lieu de torture où l'on n'entend que le bruit des verges, des chaînes, et les cris des malheureux 1 En plus d'un endroit, Juvénal peint avec indignation les caprices féroces de ces matrones qui, pour le motif le plus futile, pour un détail de toilette, une boucle de cheveux à leur gré mal arrangée, faisaient déchirer de coups une pauvre fille. Les femmes, plus attachées aux anciennes coutumes, et dont l'esprit était moins ouvert que celui des hommes aux influences de la philosophie, continuaient à penser qu'envers un esclave tout est permis. Il y a dans Juvénal un dialogue saisissant qui nous montre comme en présence et en lutte le vieux préjugé et l'idée nouvelle. Une femme impérieuse et colère s'écrie : a Qu'on mette cet esclave sur la croix. — Par quel crime, demande le débonnaire mari, a-t-il mérité le supplice? quel est le dénonciateur? où sont les témoins? Ecoute, quand il s'agit de la vie d'un homme, on ne saurait y regarder de trop près. — Que me chantes-tu là, un esclave est-il un