‹ Les moralistes sous l'empire romainChapitre 37 sur 149 · De la Colère, 111, 36. Voy. Lettre LXXXIIL · texte numérisé non relu

De la Colère, 111, 36. Voy. Lettre LXXXIIL

ports de Sénèque avec les premiers chréliens celte sagesse qui peut paraître nouvelle. La gloire de Sénèque est d'avoir recueilli dans toutes les doctrines ces prescriptions éparses, d'en avoir compris l'utilité, d'en avoir fait usage pour lui-même, et, en les réunissant dans ses ouvrages comme il les pratiquait dans sa vie, d'avoir enrichi la science morale et l'art de conduire les âmes.

Dans cette comparaison de Sénèque avec les chrétiens, qui manque nécessairement de rigueur, puisque le dogme fondamental n'est pas le même, il ne faut pas vouloir énumérer toutes les ressemblances, de peur de soulever imprudemment des objections faciles et de forcer par trop d'insistance la vérité du rapprochement. En pareille matière, la raison et le goût littéraire vous commandent également de ne pas entreprendre un parallèle trop exact, d'indiquer les rapports les plus frappants, en se gardant bien d'employer l'appareil d'une démonstration régulière qui risquerait fort de ne paraître qu'un laborieux paradoxe. Notre dessein, en effet, n'est pas de confondre la doctrine stoïque avec le christianisme, mais de montrer simplement que la philosophie, au temps de Sénèque, était devenue si pratique, si attentive aux besoins les plas délicats de l'âme, si amoureuse de perfection intérieure, que son enseignement, malgré la diversité des dogmes, mérite l'honneur d'être rapproché de la direction chrétienne. Aussi, sans vouloir épuiser notre sujet, nous nous bornerons à signaler rapidement quelques points de ressemblance, ne fût-ce que pour éviter le reproche de les avoir omis.

( On pourrait inscrire en tête de bien des lettres de Sénèque à Lucibus les titres que présentent souvent les lettres s-pirituelles de nos directeurs, sur le bon emploi du temps, sur les occasions et les tentations, sur la présence de Dieu, sur la mauvaise honte, sur les conversions

lâches, sur la persévérance et Pimpënitence finale, sur les maux attachés à un état de grandeur, sur la solide gloire, sur la préparation à la mort pour la rendre digne et courageuse. Il est arrivé plus d'une fois que des âmes chrétiennes un peu simples, peu versées dans la connaissance de l'histoire et des doctrines, ont trouvé dans certaines lettres de Sénèque un sujet d'édification et un aliment à leur piété, sans même soupçonner qu'elles étaient en commerce criminel avec un païen.

De pareilles méprises sont naturelles quand les sujets, le langage, l'accent contribuent également à l'illusion. Il n'est pas jusqu'à l'orgueil stoïque qui ne disparaisse quelquefois pour faire place à une résignation confiante et à une touchante humihté. Ainsi, sur les misères de la vie, Sénèque enseigne à se soumettre à la volonté de Dieu. La vie est rude, pleine de disgrâces, non est dellcala res vivere; dans ce chemin pénible tout homme chancelle, fléchit et tombe; mais on doit supporter sans murmurer les nécessités de sa condition, recevoir les ordres de Dieu et s'abandonner à lui*. G*est dans cet esprit qu'il adresse à Lucilius malade une lettre sur le bon usage des maladies, où il montre que les souffrances sont une épreuve et une gloire pour la vertu ^. Lui-même il donne l'exemple et se fait un honneur non pas seulement d'obéir à Dieu qui lui envoie ses maux, mais d'acquiescer à ses ordres rigoureux, sans tristesse, du fond de son cœur^, disant comme Fénelon, avec une confiance moins

1. Oplimum est, pati quod emendare non possis; et deum, quo auctore cuncta proveniunt, sine murmuratione comitari... hic est magnus animus qui se deo Iradidit. Lettre CVIL

2. Est, milii crede, virtuti etiam in lectulo locus.... o quam magna erat gloriae materia^ si spectaremus œgri. Lettre LXXVIII.

3. Non pareo Deo, sed assentior; ex animo illum, non quia necesse est, sequor. Nihil unquam mihi incidet, quod tristis excipiam, quod malo vullu. Lettre XCVL

éloquente sans doute : « Je baise la main qui m'tcrase et f adore le bras qui me frappe^ . »

Non moins sévère que les Pères de l'Église et les docteurs modernes, Sénèque condamne les spectacles, qui, pour lui, sont la perte des mœurs. Il montre que dans ces représentations périlleuses le vice se coule dans les cœurs sous des formes aimables, et que le théâtre développe en nous tous les germes de Tavarice, de l'ambition, de la concupiscence, de la cruauté, prévenant ainsi Nicole et Bossuet, dont les Maximes et réflexions sur la comédie ne font que présenter sur toutes ses faces la pensée du stoïcien ^.

Sans parler de beaucoup d'autres ressemblances qu'il y aurait un scrupule puéril à vouloir relever trop curieusement, on pourrait montrer Sénèque écrivant des lettres de consolation, faisant dans son traité des Bienfaits un recueil de cas de conscience sur la bienfaisance, et dirigeant contre les stoïciens relâchés qui levaient les scrupules avec des distinctions corruptrices, une sorte de lettre provinciale^.

Le stoïcisme avait ses faux adeptes, qui affectaient d'en pratiquer les austères maximes, et ses sophistes, qui essayaient d'en faire fléchir les principes. Les doctrines philosophiques ne sont pas plus que les religions exemptes de ce mal inévitable dont ni les unes ni les autres ne

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