‹ Les moralistes sous l'empire romainChapitre 47 sur 149 · Lcllrcs LXXV, YI · texte numérisé non relu

Lcllrcs LXXV, YI

il lait son examen de conscience, revoit toute sa journée et se pardonne ses fautes à condition de ne plus y retomber. Dans sa jeunesse, il songe à bien vivre, dans sa vieillesse, à bien mourir *. Il repasse sans cesse dans son esprit le souvenir des plus nobles trépas, pour apprendre à braver la douleur, mais surtout il purifie son âme de ses passions, voulant finir, non-seulement comme un Romain, mais encore comme un sage. Aussi quand le centurion lui apporte l'ordre de mourir, il est prêt, et après avoir consolé ses amis qui savent comment il a vécu, il peut leur dire : Je vous lègue ce que j'ai de plus beau, l'image de ma vie ^

Style de Sénèquo.

Je voudrais arrêter ici celte étude sur Sénèque, s'il était possible de parler d'un si grand écrivain sans dire quelque chose de son style. Pour la langue et la diction, je renvoie à Quintilien, en cette 'matière juge excellent^ .

L Ante senectutem curavi ut bene viverem, in senectute, ut bene moriar. Lettre LXI.

2. Quod unum jam et tamen pulcherrimum habebat, imnnnera >itae suae relinquere. Tacite, Ann., XV, 62.

3. Un esprit encore plus délicat que Quintilien a jugé ]adicli<n de Sénèque, c'est Sénèque lui-même. Sa critique du style est exquise, toute morale, étrangère aux raffinements de la rhétorique, et les expressions les plus sensibles y donnent du corps aux remarques les plus déliées.

Mais par une bizarre méconnaissance de lui-même, qui prouve

Je ne veux voir dans Sénèque que les habitudes de sa pensée. Étudier le style d'un philosophe, c'est encore observer la tenue de son esprit : Non potest alius esse ingeniOy alius animo color.

Ces lettres paraissent avoir été composées vers l'an 59, Tannée de la mort d'Agrippine. Le crédit de Sénèque était déjà affaibli; bientôt on voit mourir Burrhus, et les courtisans de l'empereur s'empresser pour accuser et perdre le philosophe désormais sans appui. Il pouvait donc déjà prévoir sa fin, et se dire, comme il fit en mourant : Après le meurtre de son frère et de sa mère, il ne reste plus à Néron qu'à faire mourir son précepteur. Cette date peut expliquer le découragement qu'on remarque dans ces lettres, et les longues méditations sur la retraite, sur la pauvreté et sur la mort.

Il est évident que dans ces lettres l'auteur n'a pas voulu donner un enseignement suivi et régulier. Cepen-

au moins son bon goût, Sénèque vante dans autrui toutes les qualités qu'il n'a pas, et blâme tous les défauts qui sont les siens. Le lecteur qui veut apprécier le style de Tauteur ne peut mieux faire que de lui emprunter ses jugements si fins et si solides.

Ainsi, en parlant de la corruption de l'éloquence, il marque, sans le savoir, ses propres défauts : Quare alias sensus audaces et fidem egressi placueiint, alias abruptse sententiae et suspiciosse, in quibus plus intelligendum est quam audiendum? Quare aliqua aetas fuerit quse translationis jure uteretur inverecunde? ieffre CXIV.

S'agit-il de ces pensées qui n'ont que de l'apparence et qui ne sont que des amorces au lecteur .^^ Lui-même nous fournira de spirituelles expressions; il suffit de retrancher la négation : Non habemus ista uculiferfi^ nec emptorem decipimus, nihil inventurum quum intraverit praeLer illa quae in fronte suspensa sunt. Lettre XXXIII.

On voit, par ces citations, qu'on pourrait multiplier, que la critique la plus délicate du style de Sénèque se trouve dans Sénèque lui-même, et qu'il suffit de recueillir ses expressions pour marquer toutes les nuances de ses défauts. — Voy. lettres^ XL, LIX, XCV, C, CXIV, etc.

dant il ne se livre pas non plus à tous les hasards d'une correspondance familière. Tantôt il reprend un défaut de son ami et lui fait toutes les remontrances capables de le corriger, tantôt il attaque un vice de l'époque, pensant que Lucilius pourra profiter pour lui-même de ces réprimandes générales. Telle lettre n'est, à ce qu'il semble, qu'un feuillet détaché qu'il n'a pu faire entrer dans son grand ouvrage, aujourd'hui perdu, sur la philosophie morale; telle autre, qu'un assemblage de pensées décousues qui n'ont pas trouvé place dans ses {xs^e- TiîixaTot. Mais quel que soit le sujet qu'il traite, qu'il fasse une description, une satire ou sa propre apologie, qu'il parle de physique ou de littérature, il ne manque jamais de terminer par une exhortation morale.

Le style de ces exhortations est souvent emphatique. D'où vieut que Sénèque, qui montre partout son indépendance philosophique, et qui d'autre part est si raisonnable quelquefois, si humain, si sincère, semble aimer cette enflure stoïcienne, et proclame les principes les plus outrés avec l'intempérance d'un adepte à peine sorti des écoles? Gomment le public romain pouvait-il goûter ces méditations surhumaines, ces provocations indiscrètes et ces audaces de visionnaire luttant contre je ne sais quelle puissance occulte qu'on ne nomme ja» mais? Il paraît que ce défaut tient encore plus à une mode littéraire qu'à l'esprit de Sénèque. Nous voyons que toute la littérature de l'empire est stoïcienne. Lucain, Perse, Juvénal, Sénèque le tragique. Tacite, Martial même quelquefois, et d'autres encore, le prennent sur ce ton austère, et proclament tantôt avec mesure, tantôt avec un faste insupportable, les principes de l'école. Cette arrogance et cette enflure n'auraient pas été si générales, si l'opinion n'avait pas été flattée par cette sévérité poussée parfois jusqu'au ridicule. Cette mode

s'explique : c'était une sorte de protestation contre le gouvernement corrompu et despotique des empereurs, un souvenir de l'ancienne république (car les stoïciens étaient disciples de Brutus et de Gassius aussi bien que de Zenon). On pourrait citer bien des preuves de cet engouement mi-stoïcien, mi-républicain. Un des personnages du Dialogue des orateurs ^ Maternus, a composé une tragédie de Calon, dont toute la ville s'entretient et dont on aime surtout l'audace. Ce n'est que par cette mode de stoïcisme qu'on peut expliquer la littérature du temps. Dans Sénèque le tragique, par exemple, Aslyanax, sans attendre la mort, et après avoir tourné de tous côtés des yeux farouches, se précipite lui-même du haut de la tour, invention ridicule qu'un homme d'esprit n'eût pas hasardée dans une tragédie, s'il n'avait été sûr que le public applaudirait le suicide de ce petit stoïcien.

Ce qui excuse encore l'enflure de Sénèque et la vigueur outrée de son style, ce sont les vices de Tépoque. Je u* entends point parler ici de la contagion du mauvais goût. Mais quand on songe aux mœurs de Rome, qui n'avait conservé de la république que la rudesse, aux crimes monstrueux de la politique, à la cupidité romaine qui épuisait le monde ; quand on se représente ces festins où les riches blasés étalaient tout ce que la vanité en déhre pouvait inventer; quand on se rappelle enfin ce que les historiens les plus véridiques et les plus froid& nous racontent de cette époque unique dans l'histoire, il ne faut pas s'étonner qu'un moraliste ne trouve pas d'expressions assez violentes pour combattre de pareilles monstruosités ; et il faut se garder de prendre pour de l'exagération ce qui n'est souvent que la vive peinture d'horreurs ou d'exti'avagances véritables.

Il en est de même quand il traite un antre de ses su-

.jets favoris et qu'il dépeint rincoDstance de la fortune. Aujourd hm, 5ous la protection de nos lois et de nos mœurs, le lecteur paisible est tenté de prendre pour des exercices de style ces éternelles redites sur la fragilité des grandeurs. Mais à Rome les révolutions journalières des palais et de la place publique qui livraient le monde en proie à d'horribles affranchis, et le génie, la vertu la richesse à la rage des délateurs, donnaient à ces tableaux des vicissitudes humaines un à-propos douloureux auquel n'était point insensible la multitude innombrable des exilés. Sans entrer dans plus de détails qu'on se rappelle seulement les premiers chapitres des Histoires de Tacite, ce récit succinct de tant de catastrophes de la nature et de la politique.

Un défaut plus grave qui tient à Tesprit même de 1 auteur, cest le manque de suite et d'exactitude. Sa manière de raisonner impatiente parfois le lecteur le plus dévoué. Il promet un beau sujet, votre curiosité s éveille; mais a peine l'a-t-il effleuré, qu'il s'esquive-

I revient sur la difficulté, vous le suivez de nouveau et

II vous échappe encore. C'est un leurre charmant qui vous épuise. Il n'a pas de plan tracé d'avance, les mots 1 entraînent; il se détourne de sa route pour cueillir une belle pensée, pour lancer un trait de satire.

Ce qui fait que Sénèque raisonne avec peu de rigueur et que ses lettres sont remplies de ces demi-contradictions qui en rendent le résumé si difficile, c'est que son bon sens est en lutte avec sa doctrine et qu'il n'a pas le courage de suivre entièrement le stoïcisme, ni celui de s'en séparer. Un moment il enfle sa pensée; un instant après un trait vif et net fait crever le ballon. Il a troD d esprit, d'abondance et de raison pour suivre uniment la doctrme du Portique. Dans une même page il est doux, austère, simple, outré, raisonnable et surhumain-

le lecteur déconcerté ne sait s'il doit admirer, s'il doit blâmer, et dans son incertitude et son trouble il arrive, selon son humeur, qu'il admire avec trop d'entraînement ou qu'il blâme avec trop de rigueur.

D'ailleurs, comme il ne donne pas une instruction suivie et qu'il développe ordinairement sa morale à propos d'un événement, d'un homme ou d'une chose qui l'a frappé, il a souvent de la peine à lier ce tait particulier aux conséquences philosophiques qu'il en veut tirer et aux idées générales qui régnent dans son esprit. -De là, des sermons hors de propos, des tirades indiscrètes qui fatiguent à force d'étonner; de là des transitions qui n'en sont pas pour la raison et qui arrêtent le lecteur trop prudent pour s'engager sur ces ponts fragiles jetés trop commodément sur un abîme.

L'observation la plus fine qu'on ait faite sur le style de Sénèque est de Malebranche : il ressemble, dit-il, à ceux qui dansent, qui finissent toujours où ils ont commencé. Cette remarque est digne d'un cartésien amoureux des belles démonstrations et de cette lumière pure qui éclaire et qui persuade par évidence. Mais dans la morale pratique les fortes impressions valent mieux que les raisons lumineuses. Les raisons sont dans notre cœur ; il faut les éveiller et secouer rudement le sommeil de la conscience. Voici comment Sénèque luimême repousse les démonstrations peu cartésiennes, il est vrai, des stoïciens : Satins est expugnare affectus quam circumscrihcre. Si possumus, fortius loquamury si minus y apertms.

Oserai-je hasarder une réflexion que m'a suggérée quelquefois la lecture de Sénèque. Ces redites, ces évolutions autour d'un sujet trahissent l'embarras du philosophe. Il y a des idées dangereuses (et tout le stoïcisme n'est-il pas une sourde révolte?), il y a des hardiesses

que Sénèque veut et n'ose mettre en lumière. Il avance et recule, tourne autour de son idée, pour y attirer notre attention, non pas en la plaçant résolument sous nos yeux, mais en la touchant du doigt à plusieurs reprises pour nous faire voir ce qu'il n'ose montrer. Sous la tyrannie il y a deux méthodes de dissimulation, celle de Tacite, qui condense sa pensée jusqu'à l'étouffer, et qui laisse à chaque lecteur le soin de l'interpréter dans la mesure de son audace ; celle de Sénèque, qui étourdit par son intempérance, brouille sa voie, et par mille retours dépiste le soupçon.

Mais quand on a relevé dans Sénèque les défauts qui tiennent à son esprit ou à son temps, son arrogance stoïque, son goût pour la déclamation qu'il semble emprunter à son père, son imagination trop hardie qui force les idées aussi bien que la langue, on ne peut plus qu'admirer ces pensées fortes et courtes qui s'attachent à l'esprit et qui sont comme les aiguillons de la morale. Si l'auteur ne vous réduit point par une démonstration pressante, si sa dialectique est quelquefois puérile, si le torrent de son esprit l'emporte sans cesse hors de la vérité qui l'occupe, du moins on rencontre partout de ces mâles résolutions qui honorent le philosophe, de ces mots rapides et profonds qui sont comme les cris de la conscience et de ces éclairs qui illuminent d'un seul coup tous les recoins de la morale. Aucun philosophe ne donne à l'esprit de si rudes secousses. De tous les moralistes de l'antiquité, c'est lui qui a le mieux connu et démêlé la conscience humaine, qui a le mieux saisi les raisons secrètes et subtiles qui nous gouvernent et tout ce jeu déhé, insaisissable des passions qui se mêlent, se combattent, sans se détruire.

D'autres ont tracé d'une main plus sûre le plan de la morale universelle; mais il faut arriver jusqu'aux écri-

vains chrétiens du dix-septième siècle, auxquels la charité et la confession ont donné des lumières nouvelles sur les âmes, pour trouver cette vue claire et pénétrante dans les choses de la conscience.

UN POETE stoïcien.

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