‹ Les moralistes sous l'empire romainChapitre 87 sur 149 · Dduxième sermon sur la Puripcatiou, fin · texte numérisé non relu

Dduxième sermon sur la Puripcatiou, fin

d'un empereur UOxMAIN. 209

recueillie avec amour par le suprême juge de nos incertames doctrines, Ô vous de toutes les âmes virilement actives la plus douce, la plus détachée de la terre et la plus pleine de Dieu?

La nouveauté et Je charme de ce livre consistent dans une certaine mélancolie qui rappelle la tristesse chrétienne. Marc-Aurèle, en dehors de sa magistrature souveraine, qu'il exerce encore avec fermeté et dévouement, ne connaît plus rien dans la vie qui vaille la peine d'occuper ses pensées. Il n'a trouvé le Lonheur « ni dans 1 étude du raisonnement, ni dans la richesse, ni dans la gloire, ni dans les jouissances, nulle part enfin. . Au miheu de ce monde changeant, où tout lui paraît néant ^t fumée, il ne veut plus s'attacher à des ombres passagères : a C'est comme si, dit-il, on se prenait d'amour pour un de ces moineaux qui passent en volant! » A tous les dégoûts d'un cœur que rien sur la terre ne peut remplir, s'ajoute encore une certaine lassitude, la fatigue de la vie et des hommes. Il passe sans colère au milieu d'eux, il les supporte avec douceur; mais il ne tient pas à demeurer plus longtemps parmi des compagnons de misère qui ne partagent ni ses sentiments, ni ses principes. Cette âme délicate se sent égarée au milieu de la corruption contemporaine, solitaire dans sa grandeur incomprise et abandonnée. L'uniforme répétition des choses l'ennuie comme un spectacle de l'amphithéâtre. Sa pensée, d'ordinaire si calme, rencontre parfois des paroles d'impatience pour peindre le rôle qu'il joue luimême sur la scène du monde : « Assez de vie misérable, de lamentations, de grimaces ridicules I » Il lui tarde d'échapper à ces ténèbres, à ces ordures, et il finit par regarder la mort comme une délivrance : « Qu'y a-t-il donc qui te retienne ici?... Jusques à quand? » Mais cette tristesse ne ressemble à aucune autre, elle est presque

toujours paisible et épanouie, si Von peut dire. Ces plaintes ne sont pas d'un misanthrope dépité, mais d'un souverain accoutumé à contempler les choses de haut et de loin, et qui par son élévation échappe aux agitations, aux chélives passions qui l'entourent. On ne rencontre dans son livre rien de ce qui fait souvent Téloquence des autres stoïciens, ni recherche littéraire, ni déclamation, ni savante ironie. C'est que Marc-Aurèle n'est pas un combattant, mais un juge de la vie humaine. Il doit sa tranquillité en face des hommes et des choses aux royales hauteurs où il a été obligé de tenir son esprit, et sa mélancolie n'est que de la sérénité voilée.

Ces désillusions et cette indifférence, qui finissent quelquefois par gagner des sociétés entières, sont ordi nairement chez les peuples, comme chez les individus, les signes précurseurs du renouvellement des âmes. Ainsi le monde antique, las de plaisirs, d'orgueil, de science, se prenait en pitié par la bouche de son plus noble interprète. Tout ce qui avait été l'idole de la Grèce et de Rome descendait peu à peu dans le mépris. Par une sorte de juste expiation,le découragement que le despotisme impérial avait répandu dans le monde remonta jusqu'à l'innocent héritier de ce pouvoir accablant, et ce fut un empereur qui recueillit et concentra dans son âme tous ces dégoûts de la vie. Dans ce désabusement, on comprit mieux le prix de la vie intérieure, on fut moins citoyen pour être plus homme, on trouva un secours et des consolations dans la loi morale^ on s'attacha à des vérités éternelles confusément entrevues, on s'inclina avec humilité devant la raison universelle, c'est-à-dire devant le seul Dieu qu'on pût imaginer. Les âmes flottantes, si du moins il y en eut beaucoup de semblables à celle de Marc-Aurèle, se sentaient attirées à

Tamour divin, et, avant de rencontrer Dieu, étaient déjà saisies par la piété.

Le christianisme ne sortit pas, comme on Ta prétendu, de ce mouvement des esprits, mais il devait à la longue en profiter. Il ne s'accomplit pas dans le monde une grande révolution morale gui ne soit préparée, et les plus belles vérités passent devant les hommes sans les pénétrer, s'ils n'ont déjà le cœur ouvert pour les recevoir. Les Pères de l'Église qui ont été bien plus justes qu'on ne l'a été depuis envers la philosophie profane, qui ne craignaient pas de rendre hommage à la sagesse humaine et ne pensaient pas qu'elle fût l'ennemie de la loi divine, les Père^ ont reconnu que la philosophie antique avait été une véritable préparation à la foi chrétienne. Ils admettaient un christianisme naturel queTertullien appelle testlmonium animse naturaliîer christiansc; ils donnaient le nom de chrétien à des sages tels que Socrate, qui avait comme marché à la rencontre de la raison éternelle et du Verbe divin ; ils osaient dire^ ces généreux adversaires, que Dieu avait suscité des phi^ losophes parmi les païens comme il.^vait donné des prophètes aux Juifs pour les sauver. Aujourd'hui ces beaux sentiments de la primitive Église ne sont plus suivis, et les plus honnêtes défenseurs de la foi s'imaginent, on ne sait pourquoi, que le discrédit de la sagesse ancienne importe à la rehgion ; ils se font un pieux devoir de rabaisser les sages de l'antiquité païenne, de choisir surtout les plus nobles pour les immoler sur l'autel, comme s'ils avaient la pensée que, plus la victime est belle, plus l'holocauste est agréable h Dieu.

Pour nous, qui ne croyons pas juste de demander à un sage païen des vérités qu'il ignore et qu'il ne peut donner, nous nous laissons simplement aller à la sympathie respectueuse qui nous inspire un prince qui ne

connut d'autre faiblesse que celle de la clémence, auquel on n'a pu reprocher que l'excès de la vertu dont le monde avait alors le plus besoin*. Si comme philosophe il ne

1. Comme nous essayons de peindre une âme et non de raconter un règne , nous n'avons pas à discuter certains reproches adressés à la conduite politique de Marc-Aurèle. Mais pour ne point paraître esquiver une difficulté, nous devons donner, au moins en quelques mots, notre sentiment qu'on ne manquerait l)as d'ailleurs de nous demander.

1° On lui reproche d'avoir témoigné trop de respect à son indigne épouse Faustine. A cela nous répondons que tout lecteur qui prendra la peine de parcourir la correspondance mtime et authentique de Marc-Aurèle et de Fronton , trouvera bien invraisemblables ou fort exagérés les récits que de plats historiens ont débités sur les désordres publics et scandaleux de cette mère de onze enfants, qui fut toujours si tendrement aimée par son mari.

2° On lui fait un crime de n'avoir pas déshérité son fils Commode qui devint un prince abominable, Mais, étant données les mœurs et les institutions de l'empire, était-il donc si facile d'écarter du trône un fils de vingt ans? Il fallait ou le faire périr, ou le laisser régner.

3" Marc-Aurèle, dit-on, le sage, le philosophe, a persécuté les chrétiens. Cela est-il bien prouvé? Y eut-il sous son règne ce qu'on peut appeler une persécution? Avons-nous un édit qui ordonne de poursuivre les chrétiens? Non, mais nous possédons une lettre du prince, qui ordonne au contraire de poursuivre et de punir leurs accusateurs. Cependant, nous le reconnaissons, il y eut des martyrs sous son règne en Asie et dans les Gaules, loin de l'empereur. Ces martyrs sont-ils nombreux? Tous ceux dont on cite les noms appartiennent-ils à cette époque ? Autant de graves questions qui ne sont pas résolues. Il est certain que le peuple exaspéré par des malheurs publics, excité par ses prêtres, demandait souvent aux gouverneurs le sup[ilice des chrétiens, qui, par leurs insultes sacrilèges aux dieux, paraissaient attirer sur l'empire la colère céleste. Les gouverneurs qui ne ressemblaient pas tous à Pline le Jeune, appliquaient alors à ces malheureux les anciens édits qui n'étaient pas abolis. Loin de nous la pensée de pallier les crimes de la superstition païenne; quand il s'agit de persécution, il ne faut jamais désarmer l'histoire qui seule peut venger les victimes. Mais l'innocence de Marc-Aurèle doit-elle être livrée sans défense à la calomnie? Les textes sur lesquels on s'ap-

fut pas toujours exact et conséquent, si sa raison, avide de vérités consolantes, semble quelquefois flotter entre le Dieu du stoïcisme et celui de Platon, c'est qu'elle

puie pour l'accabler sont obscurs, incertains, contradictoires. Pour moi, je m'en rapporte à un clair témoignage qu'on ne récusera pas, à celui de Tertullien, un des plus hardis et des plus libres apologistes du christianisme. Vingt ans après la mort de Marc- Aurèle, il disait du ton le plus décidé aux magistrats romains : « Consultez vos annales, vous y verrez que les princes qui ont sévi contre nous sont de ceux qu'on tient à honneur d'avoir eus pour persécuteurs. Au contraire, de tous les princes qui ont connu les lois divines et humaines, nommez-en un seul qui ait persécute les chrétiens? Nous pouvons même en nommer un qui s'est déclaré leur protecteur, le sage Marc-Aurèle.... S'il ne révoqua pas expressément les édits contre les chrétiens, du moins les rendit-il sans effet, en établissant des peines, même les plus rigoureuses, contre leurs accusateurs. Qu'est-ce donc que ces lois qui ne sont exécutées que par des princes impies, injustes, infâmes, cruels, extravagants, insensés, que n'ont jamais autorisées.... ni un Antonin, ni un Vérus (Marc-Aurèle)? » {Apologet., ch. v.) Ce témoignage péremptoire est encore confirmé par celui de Lactance qui dit qu'après Domitien l'Église ne fut plus inquiétée sous les bons princes, ses successeurs : « Secutisque temporibus, quibus multi ac boni principes Romani imperii clavum regimenque tenuerunt, nullos inimicorum impetus passa (Ecclesia), manus suas in orientem occidentemque porrexit. » {De persecutione, ch. m.) On devrait se faire un scrupule d'accuser Marc-Aurèle de cruelle intolérance quand l'Église elle-même nous crie par la bouche de ses plus éloquents défenseurs : Non, je n'ai pas été persécutée, mais j'ai été défendue par lui ; c'est grâce à sa douceur, à sa connaissance des lois divines et humaines que j'ai pu étendre mes bras en Orient et en Occident 1 — Je ne serais pas étonné maintenant qu'il se rencontrât quelqu'un pour retourner le reproche et pour blâmer le doux empereur d'avoir trop mollement défendu la société antique.

4° Faut-il dire quelque chose ici d'un autre reproche qui nous a causé quelque surprise et que vient de faire à Marc-Aurèle un grave et brillant historien? C'est l'empereur philosophe, dit-il, qui a perdu l'empire, faute d'esprit politique et pour n'avoir pas fait, comme Constantin, du christianisme la religion de l'Etat. Autant vaudrait conseiller au sultan actuel d'abjurer l'islamisme avec tout son peuple, ou à la reine d'Anglete.-re d'imposer le culte catholique à la Grande-Bretagne.

cherche la lumière à tous les coins du ciel. Son esprit reste enfermé dans la doctrine stoïque, mais son âme s'en échappe et veut aller au delà. Il n'est pas un philosophe rigoureux, parce qu'il n'a pas d'entêtement doctrinal, et ses hésitations même sont la marque de sa sincérité. 11 a pourtant renouvelé la morale antique, non par la force de son génie, mais par la pureté de son âme. Le Portique prêchait déjà le mépris du monde, la fraternité, la Providence, la soumission volontaire aux lois de Dieu. Marc-Aurèle, sans enseigner d'autres vérités, sans enrichir le stoïcisme d'un dogme, lui prêta du moins un accent nouveau, et répandit dans des préceptes, durs encore, sa tendresse naturelle. Par son exemple souverain aussi bien que par ses paroles, il essaya d'en faire une loi d'amour, d'amour pour les hommes et pour la Divinité ; il trouva le langage de la charité et de l'effusion divine. Par lui, la philosophie profane fut conduite jusqu'aux confins du christianisme. Ce qui manquait encore à ces hommes de bonne volonté qui semblaient effleurés par la grâce, c'est un dogme religieux que le panthéisme stoïcien ne donnait pas. Ils avaient des désirs pieux et confus qui ne savaient où se prendre, et qui ne rencontraient devant eux qu'un Dieu obscur et sourd et un avenir sans espérance. A ce mépris du monde il fallait un dédommagemert, un objet à tant de vague amour, à cette tristesse un espoir consolateur.

LA

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