VIII
2. Ce tableau existe en effet dans la galerie du Luxembourg.^
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Pour comprendre l'indignation du poëte contre les jeux de hasard, il faut se rappeler qu'ils étaient devenus une des plus vives passions de l'époque, que l'opinion les condamnait sévèrement, les regardait comme une occupation honteuse ou criminelle, et que sous la république ils étaient même interdits par la loi. Le changement des mœurs fit tomber en désuétude cette loi d'un autre âge, et les princes eux-mêmes, bien qu'ils fissent efl'ort quelquefois pour conserver les anciennes coutumes, furent les premiers à la violer, et ne craignirent pas de donner l'exemple de cette regrettable infraction qui blessait le vieux seniiment romain. Auguste paraît avoir été grand joueur, si l'on en croit cette épigramme sanglante faite contre lui pendant la guerre contre Sextus Pompée : « Battu deux fois sur mer, que fait Octave pour vaincre à son tour? il ne cesse de jouer. »> Claude jouait même en vaitnre; Néron hasardait jusqu'à
.^ -^, ,nnutyre paraît avoir eu sous les yeux les vers ae Juvénal ^ quand iF f e"préseîi ! ait une orgie romaine à l'époque des Césars. Une troupe de convives, hommes et femmes, épuisés par les plaisirs, étourdis par les vapeurs du vin, à demi plongés dans le sommeil, essaye encore de ranimer la joie qui ne peut retiaître. Un lourd ennui pèse sur tous ces fronts patriciens aussi flétris que les fleurs qui les couronnent. Dans la salle spendide du festin se dressent d'espace en espice de blanches statues, images (.es vieux Romains, qui semblent contempler dans l'immobilité du marbre et de l'impassible vertu leur méprisable postérité. Le peintre n'a fiit que développer, à l'aide du pinceau el dans les conditions que demande la peinture, ces vers du poëte :
« Si coram Lepidis maie vivitur
Si luditur alei pernox
Ame iNumantinos. »
Et l'on pourrait écrire sous forme de légende, au bas de cette grande page d'histoire, ces autres vers de Juvénal empruntés à la même satire :
« Incipit ipsorum contra te stare p^rentum Nobilitas, claramque facem praeferre pudendis. »
il:
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400 000 sesterces sur un coup de dé. Dans sa première satire, Juvénal développe davantage sa pensée et donne quelques détails sur ces divertissements nouveaux de la cupidité et de la mollesse oisive : « Quand la manie des jeux a-t-elle été plus effrénée? On ne se contente plus de venir avec sa bourse affronter les chances de la table fatale, on joue avec le coffre-fort à ses côtés. G^est là que vous voyez de belles batailles, alors que le maître demande et que son intendant refuse le nerf de la guerre, l'argent. N'est-ce pas le comble de la fureur que de perdie 100 000 sesterces, tandis qu'on refuse à un esclave transi la tunique dont il a besoin*? »
La déchéance du palriciat ne date pas de l'empire. Déjà vers la fin de la république, à partir des guerres civiles de Marins et de Sylla, bien des nobles se tenaient éloignés des affaires, et par prudence, per fatigue, par amour des plaisirs, oubliaient les devoirs que leur imposait un nom fameux, cherchant dans un épicurisme inoffensif leurs délices et leur sécurité. Beaucoup d'hommes nouveaux les éclipsaient au Forum, dans les armées, et les travaux de la guerre surtout, qui effrayaient la mollesse des riches et des grands, étaient de plus en plus abandonnés aux pauvres et aux plébéiens. Comme il arrive toujours, le patriciat perdit son prestige avec son activité virile, on ne craignit plus de lui manquer de respect dans les écrits, de lui dire les plus dures vérités, et les poëtes même, qui autrefois ménageaient Thonneur si susceptible de cette redoutable aristocratie, osaient lui tenir un langage qui jadis eût été puni par l'exil ou réprimé par le bâton. Les héritiers des grands noms se croyaient le droit de mépii-
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ser plus que jamais le peuple, compose en grande partie d'étrangers venus de tous les coins de l'univers, d'esclaves affranchis de la veille, sachant à peine parler latin, n'ayant rien de romain, pas même la langue. Mais les nobles avaient beau montrer les images de leurs ancêtres et les bustes de cire qui décoraient leurs portiques, on leur demandait non ce qu'avaient été leurs pères, mais ce qu'ils étaient eux-mêmes; on opposait à leur vie stérile l'activité industrieuse des classes populaires. On surprend dans Juvénal un de ces colloques entre l'orgueil des nobles devenus inutiles à l'Etat, et l'insolence nouvelle des plébéiens fiers de leurs services, de leurs richesses acquises par le travail, et réclamant non plus comme autrefois par la bouche des tribuns, mais par celles des poëtes, contre ce dédain immérité : « Qu'êtes-vous donc, vous autres, le dernier rebut de la populace ; aucun de vous ne pourrait seulement nommer la patrie de son père. Mais moi, je descends de Gécrops. —Vive donc le fils de Gécrops, réplique ironiquement le poëte ; cependant, c'est dans cette vile populace que tu trouveras le Romain éloquent, l'orateur capable de défendre par la parole le noble ignorant; c'est de cette vile populace que sort le jurisconsulte qui débrouille les lois et en explique les énigmes. Il est plébéien le jeune soldat qui vole aux bords de TEuphrate; qui, dans son ardeur guerrière, se range autour des aigles qui veillent sur le Batave vaincu. Mais toi, tu n'es rien que le descendant de Gécrops et tu ne ressembles pas mal à un buste d'Hermès qui ne dit rien et ne fait rien. Tu n'as sur lui qu'un avantage : il est un homme de marbre, tu es une statue vivante, voilà toute la différence S » Bien que ces sarcasmes rappellent les violences tribunitiennes, nous
T. Vtil, 54-55.
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ne croyons pas que les vers de Juvéaal soient inspirés par la haine politique. Le poète n'est pas Pennemi des patriciens, il ne parle pas au nom des affranchis, des Tjarvenus, des nouveaux enrichis qui remplissaient alors l'ordre équestre et même le sénat, et dont Télévation jsubite et scandaleuse Talflige, au contraire, et l'irrite ; il n'exprime que les sentiments traditionnels d'un Quirite 4[ui estime le travail, les fortes vertus, le courage militaire, toutes les qualités enfin que les nobles avaient perdues, et s'il oppose à leur molle inertie Tardeur laborieuse des classes populaires, ce n'est point pour immoler la noblesse à la jalousie du petit peuple, mais pour remplir son devoir de moraliste politique qui vante ia vertu partout où il la rencontre.
Ce vieux sentiment romain dont Juvénal est le fougueux interprète était révolté non-seulement par l'inaction des patriciens, mais encore par des usages nouveaux, quelquefois assez innocents, qui s'étaient introduits dans la société élégante des nobles et des riches. Ici il faut remarquer que le satirique, imbu d'antiques préjugés, accoutumé d'ailleurs aux violences oratoires, manque parfois de mesure et de discernement, et qu'il llétrit certains plaisirs à la mode qui n'ont rien de répréhensible, comme s'il s'agissait des entreprises les plus criminelles. Je ne lui reproche pas d'avoir raillé des usages dont la nouveauté pouvait choquer les idées reçues (il faut faire la part des préventions contemporaines), mais je m'étonne qu'il se mette en fraisd'éloquence contre de simples travers, et qu'il s'emporte contre des manies qui demanderaient tout au plus une .épigramme. Dans cette peinture des mœurs patriciennes, citons un de ces passages où le poëte n'a pas proportionné la colère au crime, et où l'on trouve la preuve de cette rhétorique outrée et sans nuance qui
traite un ridicule pardonnable comme un exécrable forfait. Sous le règne de Néron, la mode s'établit parm' les gens du beau monde, à Rome, de conduire soimême son char dans les promenades, et de faire, pour son plaisir, l'office de cocher. On sait que Néron aimait beaucoup les chevaux et qu'après avoir fait dans ses jardins privés son apprentissage d automédon, il lui prit fantaisie de montrer son talent au peuple dans le cirque Maxime '. Naturellement les grands et les riches imitèrent le prince qui donnait le ton et faisait la mode. Par élégance mondaine, par esprit d'imitation ou pour occuper leur oisiveté, quelques patriciens se mirent à conduire leur char, à prendre soin eux-mêmes de leurs chevaux, à faire enfin ce qu'on fait aujourd'hui sans s'exposer au mépris public. Il faut en convenir, cette coutume paraissait odieuse à ceriains préjugés qui voyaient dans ce divertissement une occupation servile et une infraction à l'ancienne simplicité. Malgré cela , n'est-ce pas se mettre en trop grande dépense de colère et d'indignation que de dire d'un air sombre et tragique : « Le long des sépulcres qui enferment les cendres et les ossements de ses ancêtres, l'épais Daniasippe lait voler son char rapide, el lui-même, oui, lui-même, il enraye, quand il le faut, les roues de sa voilure, lui, un consul? C'est pendant la nuit, je le veux bien; mais la lune le voit, les astres, témoins de cette honte, fixent sur lui leurs regards. Bien plus, quand le temps de son consulat sera expiré, Damasippe, à la clarté du soleil, tiendra en main les guides, et loin de redouter la rencontre d'un ami respectable par son âge, il osera le saluer le premier avec son fouet; vous le verrez délier lui-même les bottes de foin et verser l'orge à ses bêtes
1, Suétone, Néron, 22. Tacite, Ann., XIV, 14.
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fatiguées*. » Ne dirait-on pas qu'il s'agit du crime d'Atrce et que le soleil est leuté de reculer d'horreur? N'est-ce point faire un trop grand tapage poétique que d'évoquer les ancêtres indignés dans leurs tombes, d'appeler en témoignage la lune et les étoiles, et d'exaspérer le ciel contre la frivolité tout au plus indécente d'un petit-maître ? Juvénal n'a qu'une arme pour combattre le crime et le ridicule, il poursuit de légères erreurs comme des monstres, et dans cette chasse haletante, il lui arrive souvent de vouloir tuer un oiseau avec un épieu.
Dans d'autres scènes qui nous présentent la vie et les mœurs des patriciens, ie courroux du poëte est mieux justifié. 11 vint un moment à Rome (on peut observer dans l'histoire de la noblesse moderne une pareille révolution) oii les patriciens, par ostentation du vice, par satiété, adoptèrent les mœurs de la populace , échangeant les raffinements d'une vie élégante contre les plaisirs plus grossiers de la multitude. Au dix -huitième siècle, en France et en Angleterre, on vit une semblable dépravation dont le Juvénal français, Gilbert, a fait justice. Le bonheur et la gloire consislaient non pas à mener une vie licencieuse, mais, comme on disait alors,
' à s'encanailler. C'est encore Néron qui parait avoir mis à la mode cette singulière manière de se divertir :
* « Le prince, déguisé en esclave, dit Suétone, couvert d'un bonnet de laine, courait les cabarets, la nuit, et vagabondait dans les rues*, etc. » Nulle part l'exemple du prince ne fut plus puissant qu'à Rome, où la terreur et la servilité propageaient la contagion venue d'en haut, comme l'a dit le poêle Glaudien :
Componitur orbis.
Régis ad exemplum.