‹ Les moralistes sous l'empire romain [microform]: philosophes et po ètesChapitre 39 sur 139 · PERSE · texte numérisé non relu

PERSE

Caractère de ses satires.

En regard de Sénèque, qui fut le plus éloquent docteur du Portique, il convient de placer ici le portrait d'un jeune adepte dont l'éducation toute stoïcienne laisse voir combien était efficace l'influence que la doctrine exerçait alors sur les plus nobles familles de Rome.

Nous voudrions intéresser le lecteur à un poëte latm que peu de personnes ont le courage d'aborder, dont le langage trop dur et difficile à pénétrer repousse souvent la curiosité la plus intelligente et la plus résolue, et ^ ^ qui mérite pourtant de devenir le sujet d'une grave étude, non pas seulement à cause de son talent mcontesté, mais pour avoir été le disciple, passionné d'une grande philosophie, le censeur mélancolique de ex^V^c

UN POÈTE STOÏCIEN

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Ja Corruption universelle sous le règne de Néron, l'interprète ardent et candide de la plus noble société romaine, de cette héroïque élite de philosophes et de politiques où s'était réfugiée, comme en un dernier asile, la conscience du genre humain. Sans prétendre explorer et traverser en tous sens les profondeurs de celte poésie obscure, hérissée et touflue, nous voudrions du moins y ouvrir quelques chemins praticables qui permettent à chacun de voir ce qu'il y a de grandeur austère et de sincère tristesse dans ces œuvres poétiques trop doctrinales, mais dont la monotonie ne manque pas d'une certaine majesté. On a beaucoup écrit sur Perse, et son petit livre est comme opprimé par les commentaires qui malheureusement ne sont pas superflus. Les uns l'ont exaUé sans mesure et l'ont loué^n raison des peines qu'il leur a coûtées ; d'autres l'ont décrié avec la légèreté et l'injustice de l'impatience; le grand nombre a trouvé plus commode de le vantei^à tout hasard que de chercher à le comprendre. [Pour nous, nous ne pouvons lire qu'avec sympathie eT respect un livre où non-seulement nous voyons éclater sous une forme originale et avec une jeune virilité les sentiments personnels du poëte, mais où nous croyons saisir encore les opinions morales, poHliques, religieuses et même littéraires de toute une famille stoïcienne aussi célèbre par ses vertus que par ses malheurs immérités, et qui versa son sang pour sa foi civique. On aborde avec plus d'indulgence et de recueillement cette poésie pénible quand on ne songe pas trop à la juger en critique littéraire et qu'on n'y cherche que le sévère plaisir de contempler des convictions généreuses. Aussi n'avonsnous pas le dessein de considérer Perse comme le rival d'Horace et de Juvénal ; nous ne voulons étudier en lui que Tadepte du stoïcisme, le jeune enthousiaste patri-

UN POÈTE stoïcien.

eien, mort à vingt-huit ans, qui a consumé sa courte vie à mettre en vers et à frapper laborieusement de fortes maximes, et qui, depuis son enfance jusqu a sa mort n'a fait que célébrer les rigueurs de la sagesse avec a candeur d'un lévite élevé et retenu dans le temple de la ^

^^S^en* effet une sorte d'enseignement sacré que celui de la morale au temps de l'empire. La philosophie n'est plus comme autrefois une science spéculative, un objet de savantes disputes et l'amusement dis- . tingué des plus délicatsl Le stoïcisme est sorti des ecoies ^ pour se répandre dans le monde, il ne tend plus quà la pratique : il a l'ambition de parler aux consciences, de façonner les âmes, et ses préceptes adoptés avec ferveur, sont devenus des règles de conduite, souvent même des mots de ralliement politique, espèce de protestation superbe contre les mœurs du siècle et le despotisme impérial. Le stoïcisme et le christianisme sans se connaître, essayaient de répondre jRalement à d s besoins nouveaux de perfection moraLe} Tandis quelar~ foi chrétienne, répandue dans la multitude mnomee et poursuivant sa marche souterraine, renouvelait mystérieusement les âmes des humbles et transormaj sou. u vent ces déshérités en héros, Via vieille doctrine de Ze- f non, dégagée de son appareiMcientifique et marchant au grand jour, conquérait la plus belle partie de la société romaine, lui inspirait des vertus plus provoquan tes et la rendait capable d'une autre espèce de martyre. Comme les pauvres mouraient pour leur Dieu, les patriciens et les philosophes mouraient pour 1 honneur de a dic^nité humaine. La philosophie, elle aussi senable alors avoir sa milice qui prêche dans les écoles, dans les familles, quelquefois dans 1^^^^;,^"\^,^*^'P'^^^^^^^ former les hommes sur le modèle d'un idéal sublime.

UN POÈTE STOÏCIEN

UN POÈTE STOÏCIEN

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qui exhorte, qui gourmande, qui console. Si Ton veut comprendre la noblesse, la portée et l'accent de ces satires toutes morales de notre poète, il faut d'abord se représenter les caractères nouveaux de cette philosophie active, la gravité presque religieuse de ces sages dont Perse a été l'élève sans jamais sortir de leurs mains, qui l'ont inspiré, surveillé, encouragé, comme l'enfant chéri et le brillant espoir de la famille sloïciennCp

Déjà vers la fin de la république, mais surtout sous l'empire, à des époques également funestes et fertiles en désastres publics et privés, les plus honnêtes gens s'étaient jetés dans le sein de la philosophie, autrefois si suspecte et si décriée à Rome, et lui demandaient pour eux-mêmes ou pour leurs enfants une discipline morale. Les philosophes ne sont plus de simples professeurs, ils deviennent le> conseillersdes grands, souvent de vrais directeurs de conscience, guidant la famille dans les chemins de la perfection intérieure, enseignant à bien vivre et à bien mourir, exerçant en un mot une sorte de libre sacerdoce. Qu'on serappelle seulement les traits de mœurs qui mettent en lumière le prestige et ce qu'on appelait la sainteté de cette philosophie active et militante, et qui font voir aussi quelles étaient les habitudes, l'autorité et l'ambition de ces moralistes-prédicateurs *.

Telle était, il ne faut point l'oublier, la philosophie qui inspira les vers de Perse; tel fut cet enseignement plein d'énergie et de foi, qui a pétri Tâme du poëte; pareils aussi furent les hommes avec lesquels il a vécu et qui l'ont échauffé de leur génie et de leur éloquence^ En essayant de peindre son éducation et sa vie, nouïal-

1 Voy. noire chapitre sur Sciitiiue, pages 2-lû.

Ions le voir maintenant au milieu de sa famille, dans cette société de sages ou de leurs disciples dont il fut l'écho, et l'on pourra saisir les opinions et les sentiments d'une illustre maison patricienne sous le règne de Néron, et se faire une idée de ce qu'on nous permettra d'appeler un salon stoïcien.

Une famille patricienne sous l'empire.

Nous n'avons sur Perse qu'une courte notice attribuée à Suétone, mais qui paraît être l'œuvre d'un ancien commentateur du poëte. Ce sont de simples indications sur sa vie, sa lamille, ses maîtres, ses amis. Toutefois, en suivant ces légers vestiges, en recueillant çà et là tout ce qu'on sait sur les personnages connus qui l'ont entouré, on peut non-seubment se représenter la société dans laquelle il a vécu, mais encore, par des chemins détournés et comme par des portes dérobées, pénétrer dans l'intimité du poëte et forcer par plus d'un côté le mystère qui recouvre sa vie et ses ouvrages. Sa vie embrasse les trois dernières années de Tibère, les règnes de Caligula, de Claude et les huit premières années du règne de Néron, c'est-à-dire une des plus tristes époques de l'empire où la tyrannie cruelle et fantasque des princes et de leurs aôVanchis ministres et l'horrible désordre des mœurs provoquaient le plus violemment les regrets républicains dans les grandes familles et les protestations silencieuses ou hardies des philosophes. Né à Volaterre en Étrurie, ayant perdu de bonne heure

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son père, chevalier romain, il fut élevé avec beaucoup de sollicitude par sa mère, Fuivia Sisennia, matrone distinguée, qui, pour achever l'éducation de son fils, l'amena à Rome et le remit à l'âge de douze ans entre les mains d'un célèbre grammairien et professeur de belles-lettres, Yirginius Flavus, dont Tacite nous apprend qu'il fut exilé plus tard pour avoir trop excité par son éloquence l'enthousiasme de la jeunesse. Nous verrons que les maîtres, les amis, les parents de Perse seront presque tous tôt ou tard condamnés à l'exil ou à la mort pour la fierté de leurs sentiments et de leur langage. Tous ceux qui l'entourent sont de futurs proscrits.

A seize ans, à l'âge où les jeunes Romains étaient émancipés et ne relevaient (^plus que d*eux-mêmesT) le sage et timide adolescent vint se placer sous la règle et la discipline d'un philosophe renommé, Cornulus, dont il devint le disciple et l'ami, et qu'il ne quitta plus. On sait, que, selon un usage antique, les jeunes patriciens épris des nobles études s'attachaient à un homme distingué dont la parole et la conduite pouvaient leur servir d'exemple. Sous la république, quand l'éloquence était pour tous la principale élude, le jeune Romain dont le talent donnait des espérances était confié par ses parents au plus grand orateur : il le suivait partout, se modelait sur lui, assistait à tous ses discours, se familiarisant ainsi avec les Juttes du Forum et apprenant en quelque sorte à combattre sur le champ de bataille ' même ; mais au temps de l'empire, quand l'éloquence fut pacifiée, que par la force des choses et des institutions elle dégénéra en innocente et stérile rhétorique, ou fut obligée de se renfermer dans les exercices pénibles du barreau, les plus graves esprits se tournèrent du côté des philosophes, leur demandant la haute cul-

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ture morale et les principes de l'honnêteté privée. Le ^Hxxcu goût de la perfection morale remplaça l'ambition politique, et on rêva de devenir un sage comme on rêvait jadis de devenir un grand orateur. Toutefois, selon les mâles habitudes du caractère antique, la vertu n'était pas seulement recherchée comme une satisfaction tranquille du cœur, mais comme fine arme propre à une nouvelle c;cf-t espèce de lutte et capable de servir de défense à la dignité de l'homme et du citoyen. Perse se donna donc tout entier à Gornutus comme à un direcleur spirituel \ et à un gardien de son âme. Il demeurait avec lui, recueillant sans cesse ses paroles et ses exemples, essayant de se former sur le modèle d'un maître tendrement vénéré. C'était du reste une des premières et des plus délicates prescriptions de la morale pratique à cette époque de choisir pour compagnon et pour témoin de sa vie un homme irréprochable qui fût à la fois un guide et un médecin de l'âme. Senèque a fait nettement la théorie de cette direction morale : « Le chemin de la sagesse est plus court par les exemples que par les préceptes. — La voix vive profite plus que la lecture. — Personne n'est assez fort pour se tirer tout seul du vice, il est besoin que quelqu'un lui prête la main et l'en dégage. — Choississons un guide qui montre ce qu'il faut faire en le faisant lui-même et qu'on admire plus à le voir qu'à l'entendre. — Le philosophe est comme le médecin, qui ne saurait prescrire de loin ce qui convient à un malade; n il faut qu'il lui tâte le pouls*. » Ces prescriptions de la philosophie sur la nécessité d'avoir un directeur n'ont jamais trouvé une raison plus docile à les suivre que dans \ ce jeune chevalier élevé par sa mère, et dont l'adoles- '

cence timorée redoutait pour sa vertu naissante les pé-

5 € iW^/'i" 1. Sénèque, Lettres à LuciliuSf VI, LU, XXII.

UN POÈTE STOÏCIEN

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rils de la vie. Cornuttis, qui fut un de ces sages comme les demandait Sénèffue, a eu le bonheur de s'attacher un élève avide de perfection morale et capable de reconnaître les soins donnés à la culture de son âme. Il a dû être un homme de vertu et de grande autorité, s'il est permis de juger le mérite du maître par Tadmiration et la reconnaissance attendrie du "^ disciple. On ne trouve pas souvent, même dans les lettres de néophytes chrétiens qui ont témoigné leur gratitude à leurs directeurs, des sentiments si purs exprimés avec une si naturelle effusion et une si délicate sincérité :

« Mon but n'est pas, en vous adressant ces vers, d'enfler une page de bagatelles pompeuses pour donner, comme on dit, du poids à la fumée. Nous parlons ici seul à seul, ei je ne résiste pas à ma muse, qui m'engage à vous ouvrir mon âme tout entière. Combien, mon cher Gornutus, mon doux ami, combien vous faites partie de moi-même, c'est un bonheur pour moi de vous le dire. »

Quantaque nostrae

Pars tua sit, Cornute, animae, tibi, dulcis amice, Ostendisse juvat *.

Puis avec des hardiesses de style dont l'effort n'est que l'impatience impuissante qu'éprouve le poète à ne pouvoir dépeindre une amitié si particulière, si vive et si profonde, il contiuue :

« Frappez un peu là sur mon cœur, vous qui savez si bien distinguer ce qui sonne creux et reconnaître si de belles paroles ne décorent que le vide; oui, je ne craindrais pas de demander ici le secours de cent voix à la façon des poètes pour dire avec la plus pure sincérité

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