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soupçon que la vie de Marc-Aurèle et son caractère connu. Tout enfant, quand il portait encore le nom de son aïeul Verus, on remarquait déjà sa bonne foi, et l'empereur Adrien faisait sur son nom un gentil jeu de mots et l'appelait Verissirniis. Plus tard, entouré, selon l'usage antique, de rhéteurs savants dans l'art d'orner les pensées, il se félicite de ne pas s'être lai-sé prendre à lélégance affectée du style, et remercie un de ses maîtres de lui avoir appris à écrire simplement ses lettres. Dans son manuel, où il se parle à lui-même, il s'exhorte sans cesse à la vérité. Le moindre mensonge, fût-il dicté par les convenances officielles, lui paraît un outrage fait à sa propre dignité, au génie qui réside en lui. « Que toutes tes paroles aient un accent d'héroïque vérité. » Il s'indigne contre lui-même quand par hasard il se trouve en faute. « Seras-tn quelque jour enfin, ô mon âme, toute nue, plus visible à l'œil que le corps qui t'enveloppe? » Il se sent mal à l'aise derrière les conventions de langage, les bienséances de cour qui l'obligent à dérober quelquefois aux hommes ses véritables sentiments et se fait là-dessus des gronderies charmantes : » On doit pouvoir lire dans tes yeux à l'instant ce que tu as dans l'âme, comme un amant saisit dans un regard les pensées de sa maîtresse *. » Tel fut son amour pour la vérité, et si constant est chez lui le besoin de se découvrir qu'il a dû souvent renoncer au rôle étudié d'un souverain, pour n'avoir pas à subir vis-à-vis de lui-même l'humiliation secrète d'un mensonge même innocent. Dans cet examen de conscience qui est rempli de luttes paisibles et d'émotions intérieures, on sent partout ce conflit de l'homme qui voudrait être toujours sincère et de l'empereur qui n'a pas le droit de se montrer trop candide.
1. XI, 15. — Nous ne renvoyons au livre de Marc-Aurèle que quand il importe de voir le développement d'une pensée
L'EXAMEN DE CONSCIENCE
Quand on parcourt d'un esprit recueilli les Pensées do Marc-Aurèle, on croit entrer dans un monde qui n*est plus celui de l'antiquité. C'est encore la doctrine de Sénèque et d'Épiclète; mais le stoïcisme a pour ainsi dire désarmé. Les mêmes principes ont perdu leur àpreté, leur roideur, leur pointe. Le stoïcisme n'a plus rien dé menaçant; il ne poursuit plus le vice, il a renoncé aux formules absolues, à l'hyperbole, au faste, aux injures ait;. On se sent comme enveloppé d'influences clé-
mentes; on dirait que la fibre humaine s'est amollie. Peut-être le règne de cinq bons princes a-t-il pacifié les esprits et fait déposer les armes défensives d'une forte philosophie. Peut-être aussi ce changement tient-il à la haute condition da ce nouveau sage. Le doux et noble empereur, dans l'isolement de sa grandeur, placé audessus des hommes et de leurs atteintes, prévoyant d'ailleurs sa iïn prooiiainc, a trouvé sans doute uu plaisir triste à s'entretenir avec lui-même, à rendre, avant de quitter le monde, son âme conforme aux lois divines dont il nourrissait sa pensée, à se plonger enfin dans les calmes et sévères délices de la contemplation morale. Quoi qu'il en soit, le stoïcisme, jadis si fier, si provoquant, s'adoucit dans ce livre, devient humble, se répand en amour, en mélaucoliques tendresses et rencontre :a et là dans ses désirs de perfection un langage presque mystique.
Qu'on se garde pourJant de croire que Marc-Aurèle est uu quiétiste assoupi sur le trùne, qui cherche à former son âme sur le modèle d'un idéal plus ou moins chimérique et délaisse le monde qui lui est confié pour ne vaquer qu'à lui-même. Sou examen de conscience est ^ehii d'un souverain qui se ramène sans cesse sous les yeux sou devoir royal et se recommande surtout les vertus actives : a Songe à toute heure qu'il faut agir eu Romain,
D'UN EMPEREUR ROMAIN
en homme... Ce qui n'est point utile à la ruche n'est pas non plus utile à l'abeille. » Loin de penser que la rêverie pieuse est agréable à la divinité, il ne croit pouvoir lui rendre un plus bel hommage que le travail : « Ollre au dieu qui est au dedans de toi un être viril, un citoyen, un empereur, un soldat à son poste, prêt à quitter la vie, si la trompette sonnet » H se redit souvent à lui-même qu'il a été mis à son poste pour aider au salut de la commuuauté. Bien qu'il aime à rêver à la fra^iliié humaine, ses rêveries mêmes le rappellent à son labeur de souverain : a La vie est courte ; le seul fruit de la vie terrestre est de maintenir son âme dans une disposition sainte et de faire des actions utiles à la société... Veille au salut des hommes. « Est-il un pur contemplateur, celui qui écrivait à son propre usage qu'il faut faire consister sa joie et son repos à passer d'une bonne action a une autre bonne action? Sa recherche de la perfection intérieure n'a rien coûté k ses devoirs d'empereur. L est sous la tente, en face des Barbares, h la veille d'une bataille peut-être qu'il se recueillait pour trouver de nouvelles raisons de bien faire, durant ses longues et lointaines expéditions qui l'avaient entraîné au delà du Danube. Le premier chapitre, par exemple, si doux et si tendre où il rappelle longuement tout ce qu'il doit à ses parents et à ses maîtres, a été écrit pendant les Imsirs d'un campement dans les marais de la Hongrie actuelle, et on ne peut lire sans être touché cette note finale, si insignifiante en apparence : « Ceci a été écrit dans le camp, au pays des Quades, sur les bords du fleuve Granua. » Ces pensées sont d'un homme qui ne décline pas sa charge royale, qui se ressaisit do temps en temps dans le trouble des atïaires ou dans le tumulte des armes, et