‹ Les moralistes sous l'empire romain; philosophes et poètesChapitre 102 sur 143 · JUVÉNAL · texte numérisé non relu

JUVÉNAL

Garaotère de see aatlreB.

On éprouve plus d'un embarras à parler de Jvvénal. Sans vouloir énumérer tous les périls du sujet, il en est deux que nous pouvons indiquer ici, Tun moraly Tautre littéraire. Il est à peine besoin de signaler le premier, car personne n'ignore que si les vers du poète doivent être rangés parmi les plus éclatants de la pQesie latine, les choses qu'il représente inspirent souvent l'horreur et le dégoût. Dans une étude où il faut savoir avant tout respecter le lecteur, où, pour employer une expression de Juvénal, maxima debetur revermtiay il n*est pas possible de suivre l'auteur dans le détail de la cor* ruption qu'il flétrh. H ne faut pas que la critique s'expose au juste reproche qu'on peut faire au poète lui-

même d'avoir épouvanté la padeur en prêchant la vertu. Bans cette galerie de tableaux que nous avons à par* courir, il en est beaucoup qu'il faut couvrir d'un voile. Heureusement le silence est quelquefois aussi expressif que les paroles, et il est des choses que l'on juge par cela qu'on n'en parle pas. Devant les tribunaux, le public sait k quoi s'en tenir et n'a pas besoin d'entendre l'affaire quand le huis clos a été ordonné.

Mais il est un autre scrupule qui, pour être purement littéraire, ne laisse pas de vous gêner. Ce poète toujours irrité, qui a poussé la fureur du langage jusqu'à la déclamation, est ordinairement célébré par la critique sur un ton non moins déclamatoire. Il semble qu'en parlant de lui on soit obligé par la tradition de forcer la voix. A part quelques esprits délicats qui ont eu le courage de le louer simplement, la plupart de ses admirateurs le vantent à grands cris et épuisent en sa faveur tout le vocabulaire des louanges hyperboliques : Il manie le glaive de la saiirey il secoue une torche, il agite son foutty il fait pâlir Us tyrans. Voilà quelquesunes de ces expressions que Ton répète, et sur lesquelles on renchérit depuis le seizième siècle. Les métaphores peuvent changer avec le temps et la mode, elles restent toujours aussi violentes. Juvénal est certainement de tous les poètes latins celui dont on parle avec le plus de véhé* mence. Mais ce langage exagéré et vague, sans nuance comme sans mesure, a le tort de ne rien apprendre. Qu'il nous soit donc permis de parler avec simplicité et modération d'un poète qui n'est pas toujours simple et modéré. C'est l'ordinaire châtiment des esprits excessifs, des imaginations intempérantes, d'être loués avec une vaine emphase et de provoquer une admiration qui les défigure en les exaltant. Gomme ils produisent surtout un grand effet sur les esprits inexpérimentée ou facile-

ment inflammables, ils communiquent à leurs panégyristes <[uelque chose de leur indiscrète chaleur. En retour, ils ne reçoivent que des hommages plus ardents quô justes. Essayons, sans vouloir ni déprécier ni surfaire Juvénal, de le dégager de ces fastidieuses et fausses louanges sous lesquelles on opprime sa véritable gloire^ et, sans préoccupation étrangère à la poésie, dans tout le désintéressement de la critique, tâchons de rendre une exacte justice à un poète qui est assez grand pour se passer des vains honneurs et des pompes de la rhétorique.

Quand on étudie un auteur, le premier soin doit être et la première curiosité est toujours de connaître sa vie, ses opinions, sa doctrine, ses mœurs. A tort ou à raison, on espère , en interrogeant sa biographie , apprendre quelque chose sur son caractère et son talent. Soit qu'on veuille chercher d'avance des raisons pour Testimer, soit qu'on prétende simplement s'éclairer sur la nature de ses inspirations, on tient à savoir quel est Thomme avant de juger le poëte. On essaye de se le figurer, on s*en fait une image plus ou moins précise. H importe qu'dle soit fidèle, car c'est un peu à la lumière de cette idée préconçue qu'on lira ses ouvrages. Surtout quand il s*agit d'un satirique, cette curiosité est vive et légitime. On se demande .si celui qui invective contre son siècle a le droit de le condamner^ si son ardente critique a de l'autorité, s'il est sincère, véridique, raisonnable. Malheureusement nous n'avons sur Juvénal qu'une bien courte notice attribuée à Suétone, et dont le texte corrompu se prête k bien des conjectures. Ce qu'elle nousapprend de plus positif et de plus curieux, c'est que le poète naquit à la fin du règne de Galigula, au commencement de celui de Claude; qu'il n'écrivit rien jusqu'à l'âge de quarante ans, se contentant de se livrer à de»

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exerekes osatoires, san» Mpendant Sfime le barreau, sans ouviir ime école de rhéloriqae. Il était ihétenr, jnaîs peur son jimskj un rhéteur aiQateur^ Sous le règne de Donatien il composa quelques vers satiriques eontre le pantomime Paris, favori dâ prince. Le succès ^pie eette courte satire obtint auprès de quelques amis discrets l'engagea sans doute à cultiver ce genre de poésie. Mais longtemps il n'osa lire ses vers, même devant un petit auditoire. Ge ne fnt que bien tard, à l'âge de quatre-vingts ans , sous le règne d'Adrien , d'un prince ami des lettres, qu'il hasarda ses malices, dans deux ou trois lectures, devant une nombreuse assemblée éent les trop vifs applaudissements peut-être amenèrent la di^ice du poète. La cour, qui favorisait beaucoup un certain acteur, s'imagina que les anciens vers contre l'histrion Paris, et publiés alors pour la première fois, étaient une satire contemporaine et présente» et, sous d'autres noms, une allusion à son comédien favori^ et, comme pour répondre à une malice par une autre BEiàlice, déguisant sa vengeance sous des honneurs spédeux, fit nommer le poète octogénaire préfet d'une légion au bout du monde, en Egypte ou en Libye, peutêtre dans les oasis où Ton envoyait souvent les exilés. Le vieux poète ne tarda pas à mourir d'ennui et de chagrin dans ce lointain exil.

Cette biographie courte, sèche etvague, nous apprend bîaa peu de chose sur les sentiments et les mœurs du poôte, et ne peut guère serm à expliquer son talent. On y voit pourtant que Juvénal ne manquait pas de prudeaoe, qu'il savait se contenir, prendre ses précautions, éfitwr les périls, et si, à la fin de sa vie, il encourut une trop cruelle diie^tce, ce fut par un de ces acddents

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auxquels sont exposés tous les satiriques. C'est une petite vengeance de cour provoquée par une plaisanti^e mal comprise, un châtiment infligé à l'indiscrétion, à la^ médisance, et non pas, comme on le prétend, au cou* rage politique. Il faut encore relever dans cette biognphie insignifiante ce détail qui nous est donné sur la persistance avec laquelle Juvéual s'est livré jusqu'à Tige de quarante ans aux exercices des rhéteurs. N'est^se pa» la longue habitude de ces discours faits uniquenient pour l'ostentation qui a donné à ses satires un certain air déclamatoire ? N'est-ce pas dans ces officines du beau langage, où l'on tenait plus à l'éclat dn style qu*à la vérité et à la modération des pensées, qu'il a pris ce tœi uniforme dans son exagération que Boileau a caractérisé avec une si exacte justesse :

Juvénal, élevé dans les cris de Técole, Poussa jusqu'à l'excès sa mordante hyperbole*

D'autre part, il n'est pas inutile de remarquer dans eette notice que la longue carrière du poêteembraase les règnes des d erniers Césars, depuis Claude jusqu'à Demitien, et coïncide avec l'époque la plus honteuse et la plus abominable de l'histoire romame. Pendant près de soixante ans, il a vu toutes les folies du despotisme et les turpitudes des mœurs publiques et privées. Ne pou*» vant pas écrire pendant ces longues années d'ext répe servitude, il a noté en silence toutes les bassesses et les infamies dont il était témoin, refoulant son indignation, accumulant ses colères avec ses observations morales, et quand enfin le règne de quelques princes raisonnables « et débonnaires, de Nerva, de Trajan, d'Adrien, loi per-^ mit d'exprimer ses sentiments et de peindre ce qu'il, avait vu, il parla peut-Stre avec d'autant plus de passion qu'il s'était plus longtemps contenu. Juvénal s'est trouvé^

à peu près dans les mêmes circonstances que Tacite. L'un et l'autre, réfugiés dans l'obscurité (aussi leur vie est à peine connue), semblent avoir fait comme une provision de haine qu'ils ont plus tard répandue dans leurs ouvrages. Ils ont attendu pour écrire ou pour publier leurs écrits ces temps heureux et rares où, sous quelques bons empereurs, il fut permis de penser librement et de dire sa pensée. Seulement il y a cette différence, qui tient sans doute à la différence de leur vie et de leur caractère, que Tacite parle en politique, en homme d'État, avec une mélancolie concentrée et la pénétration d'un esprit pratique qui ne paraît pas être resté étranger aux affaires, tandis que Juvénal, fidèle aux habitudes oratoires de sa jeunesse et de son âge mûr, se déchaîne contre les mœurs du siècle avec un emportement d'orateur et ces habiles violences de langage dont il avait fait une si longue étude dans les écoles. Ainsi, même en lisant sa courte biographie, on entrevoit et on devine les deux principaux caractères de ses satires, une colère qu'on peut croire sincère et qui n'est que trop justifiée par le spectacle des mœurs contemporaines, et les habitudes invétérées d'un déclamateur.

Puisque l'histoire de sa vie ne nous fournit que des renseignements incomplets et peu lumineux, il faut le consulter lui**même. Dans sa première satire, il a pris la peine d 'indiquer les motifs qui l'ont engagé à marcher sur les traces de Lucilius et d'Horace. Ces motifs ne sont pas seulement ceux d'un moraliste qui veut faire boute à la corruption du siècle, mais aussi ceux d'un poète qui tient à renouveler la matière épuisée de la poésie. On conçoit bien, même en si triste sujet, ces pré occupations littéraires chez un rhéteur de talent qui, après avoir recherché si longtemps les vains artifices de la parole, a fini par en sentir le vide et se moque main-

tenant volontiers des amplifications oratoires et poétiques. On voit qu'il est à la recherqhe de matières moins nsées. D'orateur qu'il était il veut se faire poëte, mais non pas à la façon de ceux qui récitent leurs vers dans les lectures publiques et qui fatiguent leur auditoire par leurs insipides lieux communs. Voilà bien longtemps déjà que, dans les réunions littéraires, il prête son attention ou son oreille à de froides lectures, il veut se faire entendre à son tour et prendre en quelque sorte une revanche : « Quoil je serai toujours un simple auditeur et je n'aurai pas la parole pour répliquer, moi qui ai tant de fois été tourmenté par la Théséide de l'enroué Godrus ! C'est donc impunément que l'un m'aura récité ses comédies, l'autre ses élégies* ?» Le rhéteur émérite sera donc aussi poëte, mais poète original ; son ardente ambition l'élèvera au-dessus des banalités de la poésie contemporaine, si dégénérée. A cette époque, tout le monde se mêlait de faire des vers ; on en récitait non-seulement dans les lectures publiques, mais dans les réunions privées, et tel était l'empire de la mode, que les riches ignorants eux-mêmes se croyaient obligés d'en régaler leurs convives, et ne manquaient pas à table de fatiguer la patience des parasites dont les applaudissements ne coûtaient que le dîner. La métromanie était devenue un fléau pour la société élégante, et comme sous les Césars on ne pouvait guère s'exercer sur des sujets importants et réels, on revenait sans cesse aux vieilleries de la mythologie, à laquelle on ne croyait plus, mais qui ne laissait pas d'être, de tous les thèmes poétiques, le plus commode, parce qu'il avait été traité depuis des siècles, qu'il se prêtait facilement aux imitations et qu'il n'était pas compromettant par son actualité. Aussi

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