‹ Les moralistes sous l'empire romain; philosophes et poètesChapitre 110 sur 143 · Saliuste, Jugurtha · texte numérisé non relu

Saliuste, Jugurtha

philosophie étaient tombées depuis longtemps dans le domaine commun de la poésie et servaient de matière aux exercices oratoires dans les écoles de déclamation. L'excellent Plutarque, en réfutant ces idées égalitaires, nous apprend, par exemple, que la comparaison si connue des nobles et des coursiers dégénérés, ce brillant morceau de Juvénal, si heureusement traduit par Boi* leau :

Mais la postérité d'Alfane et de Bayard, Si ce n^est qu^une rosse, est vendue au hasard. Sans souci des aïeux dont elle est descendue, Et va porter la malle ou tirer la charrue.

était une similitude déjà ancienne, familière aux so* phistes. On sait qu'il y avait dans les écoles de rhétorique un fonds d'idées, d'images, d'expressions qui servait à tous les orateurs, dont chacun à son tour affublait son éloquence, à peu près comme les acteurs de nos petits théâtres, qui se succèdent dans le même rôle, trouvent sans frais, dans le magasin du costumier, les brillants oripeaux qui ont déjà fait honneur à bien des épaules. C'est se faire illusion sur la portée philosophique de Juvénal que de le regarder comme un esprit novateur, quand on peut s'assurer qu'il se contente de faire parler l'opinion commune, de rajeunir des sentiments devenus populaires et d'appliquer à de vieille» idées les ressources, admirables d'ailleurs, de son in dustrie poétique.

Mais la partie historique de cette satire offre plus d'intérêt et de nouveauté. Des détails précieux que l'histoire peut recueillir, des peintures de la vie ron[iaine sous l'empire renouvellent ce thème usé d'une déclamation contre la noblesse. En poésie il n'y a point de vieux sujets, quand le poète est de son temps, quand

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il mêle à des idées morales apprises dans les Kyres dm traits empruntés à la vie contemporaine^ qnand il décrit ce qu'il voit, qu'il note les sentiments du jour et qu'il répand sur un fond commun de vérités devenues imiverselles une couche solide de couleur locale. Tancfa qu« Boileau disserte sur la noblesse avec plus de viguwir que d'imagination, et traite cette question morale awe une clarté un peu pédantesque, Juvénal, avec ce vif sentiment de l'histoire qui, selon nous, fait son plus beau mérite, nous transporte tout d'abord à Rome, dans une de ces grandes maisons dont l'atrium est orné de portraits de famille. Ils sont là les héros antiques assistant" eux-mêmes à la vie molle, infâme, de leurs descendants dégénérés : < Qu'importent les arbres généalogiques? Que sert, 6 Contiens, de pouvoir vanter une longue série d'aïeux, de montrer les portraits de ses ancêtres, les Émilius debout sur leur char triomphal, les Guriss déjà mutilés, un Corvinus que le temps a privé d'une épaule, un Galba qui a perdu le nez et les oreilles ? A quoi bon étaler avec orgueil sur un vaste tableau de famille des maîtres de cavalerie, des dictateurs -enfiimés, d, en présence des Lépides, on vit sans honneur ? A quoi bon les images de tous ces grands guerriers, si vous passez au jeu toute la nuit, et cela devant le vainqueur de Numance; si vous vous couchez au lever de l'aurore, à l'heure où les généraux, élevant leurs aigles, marchaient au combat^? » Il n'y a rien d'oiseux, de froid ni de tranquillement didactique dans ce beau contraste si nettement accusé des pères et. des fils où tout est en iinage et d'un relief plastique. Cest un tabléian tout jEftit qu'un peintre n'aurait que la peine de transporter sar la toile ^

î. VIII, M2.

% G& tableau existe en eflSet daas la gtlorie du Luxembourg.

t J'Ai. ^

LA SOCIÉTÉ B^lfAINfi. S79

PoEiT MHDipr«[idFe rinâignation du poète contra les jenz de hasard, il fant se fappeler qu'ils étaient devenus une des pins TÎves passions de l'époqne^ que rojnnion les condamnait sévèrement, les r^ardait comme une eccnpetion hontense ou criminelle; et que sans la république ils étaient même interdits par la lai. Le changement des mœurs fit tomber en désuétude eelte loi d'un antre âge, et les princes eux-mêmes, bien qu'ils fissent effort quelquefois pour consenrer les aneiennes coutumes, furent les premiers h la violer, et ne craignirent pas de donner l'exemple de cette regrettable infraction qui blessait le vieux sentiment romain. Auguste parait avoir été grand joueur, si Ton en croit cette épigramme sanjglante faite contre lui pendant la guerre contre Sextus Pompée : « Battu deux fois sur mer, que fait Octave pour vaincre à son tour? il ne cesse de jouer. » Gkrade jouait même en vtntnre; Néron hasardait jusqu'à

11. Goutare parait aroir eu sous les yeux les vers ae Juvénal quand U représentait une orgie romaine à l'époque des Césars. Une^ troupe de convives, hommes et femmes, épuisés par les plaisirs, étourdis par les vapeurs du vin^ à demi plongés dans le sommeil, essaye encore de ranimer la joie qui ne peut renaître. Un lourd ennui pèse sur tous ees fronts patriciens aussi flétris que les fleurs qui les couronnent. Dans la salle spendide du festin se dressent d'espace en espace de blanches statues, images des vieux Romains^ qui semblent contempler dans rimmjobilrté du mavbye et de l'impassible vertu leur méprisable postérité. Le peintre n'a lEait que développer, à l'aide du pinceau et dans les conditions que demande la peinture^ ces vers du poète :

« Si coram Lepidis maie vivitur

.Si hiditur aléa pemoz

Ânte Numantinofi. »

Et Ton pourrait écrire sous forme de légende, au bas de cette grande page d'histoire^ ces autres vers de Juvénal empruntés' i la» même satire :

« Incipit ipsorum contra te stare parentum Nobilitas, claramque facem praeferre pudendis. »

400 000 sesterces sur ua coup de dé. Dans sa pr&* mière satire, Juvénal développe davantage, sa pensée et donne quelques détails sur ces divertissements nouveaux de la cupidité et de la mollesse oisive : < Quand la manie des jeux a-t-elle été plus effrénée? On ne se contente plus de venir avec sa bourse affronter les chances de la table fatale, on joue avec le coffre-fort à ses côtés. C'est là que vous voyez de belles batailles, alors que le maître demande et que son intendant refuse le nerf de la guerre, l'argent. N'est-ce pas le comble de la fureur que de perdre 100 000 sesterces, tandis qu'on refuse à un esclave transi la tunique dont il a besoin*? y>

La déchéance du patriciat ne date pas de l'empire. Déjà vers la fin de la république, à partir des guerres civiles de Marins et de Sylla, bien des nobles se tenaient éloignés des affaires, et par prudence, par fatigue, par amour des plaisirs, oubliaient les devoirs que leur imposait un nom fameux, cherchant dans un épicurisme inoffensif leurs délices et leur sécurité. Beaucoup d'hommes nouveaux les éclipsaient au Forum, dans les armées, et les travaux de la guerre surtout, qui effrayaient la mollesse dés riches et des grands, étaient de plus en plus abandonnés aux pauvres et aux plébéiens. Gomme il arrive toujours, le patriciat perdit son prestige avec son activité virile, on ne craignit plus de lui manquer de respect dans les écrits, de lui dire les plus dures vérités, et les poètes même, qui autrefois ménageaient l'honneur si susceptible de cette redoutable aristocratie, osaient lui tenir un langage qui jadis eût été puni par l'exil ou réprimé par le bâton. Les héritiers des grands noms se croyaient le droit de mépri-

ser plus que jamais le peuple, composé en grande partie d'étrangers venus de tous les coins de l'univers, d'esclaves affranchis de la veille, sachant à peine parler latin, n'ayant rien de romain, pas même la langue. Mais les nobles avaient beau montrer les images de leurs ancêtres et les bustes de cire qui décoraient leurs portiques, on leur demandait non ce qu'avaient été leurs pères, mais ce qu'ils étaient eux-mêmes; on opposait à leur vie stérile l'activité industrieuse des classes populaires. On surprend dans Juvénal un de ces coHoques entre l'orgueil des nobles devenus inutiles à l'État, et l'insolence nouvelle dSs plébéiens fiers de leurs services, de leurs richesses acquises par le travail, et réclamant non plus comme autrefois par la bouche des tribi^, mais par celles des poètes, contre ce dédain immérité : « Qu'êtes-vous donc, vous autres, le dernier rebut de la populace ; aucun de vous ne pourrait seulement nommerr la patrie de son père. Mais moi, je descends de Gécrops. — Vive donc le fils de Gécrops, réplique ironiquement le poëte ; cependant, c'est dans cette vile populace que tu trouveras le Romain éloquent, l'orateur capable de défendre par la parole le noble ignorant; c'est de cette vile populace que sort le jurisconsulte qui débrouille les lois et en explique les énigmes. Il est plébéien le jeune soldat qui vole aux bords de l'Euphrate ; qui, dans son ardeur guerrière, se range autour des aigles qui veillent sur le Batave vaincu. Mais toi, tu n'es rien que le descendant de Gécrops et tu ne ressembles pas mal à un buste d'Hermès qui ne dit rien et ne fait rien. Tu n'as sur lui qu'un avantage : il est un homme de marbre, tu es une statue vivante, voilà toute la différence ^. » Bien que ces sarcasmes rappellent les violences tribunitiennes, nous

î . VIII, 54-55.

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ne eroyons pas cpie les vers de Jnvéndi soient inspirés par la baine politique. Le poète n'est pas l'ennemi des patriciens, il ne parle pas au nom des affranchis^ des parvenus, des nouveaux enrichis qui remplissaient alors l'ordre équestre et même le sénat, et dont TélévatiOQ subite et scandaleuse l'ai flige, au contraire, et l'irrite ; il n'exprime que les sentiments traditionnels d'un Quirite qui estime le travail, les fortes vertus, le courage militaire, toutes les qualités enfin que les nobles avaient perdues, et s'il oppose à leur molle inertie Tardeur laborieuse des classes populaires, ce n'est point pour immoler la noblesse à la jalousie' du petit peuple^ mais pour remplir son devoir de moraliste politique qui vanAe la vertu partout où il la rwcontre.

Ce vieux sentiment romain dont Juvénal est le fougueux interprète était révolté non-seulement par l'inaction des patriciens, mais encore par des usages Bouveauz, quelquefois assez innocents, qui s'étaient introduits dans la société élégante des nobles et des riches. Ici il faut remarquer que le satirique, imbu d'antiques préjugés, accoutumé d'ailleurs aux violences oratoires, manque parfois de mesure et de discernement, et qu*il flétrit certains plaisirs k la mode qui n'ont rien de répréhensible, comme s'il s'agissait des entreprises les plus criminelles. Je ne lui reproche pas d'avoir raillé des usages dont la nouveauté pouvait choquer les idées reçues (il faut faire la part des préventions contemporaines), mais je m'étonne qu'il se mette en frais d'élequenoo contre de simple travers, et qu'il s'emporte contre des manies qui demanderaient tout au plus une épigramme. Dans cette peinture des mœurs patriciannes, dtons un de ces passages où le poète n'a pas proportionné la colère au crime, et où l'on trouve la preuve de cette rhétorique outrée et sans nuance qui

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traite un ridicule pardannable eomm^ vsi exécraUe forfait. Soui? le règne de Néron, la mode s'établit pami les gens du beau monde, à RcHoe, de conduire soimême son char dans les promenades, et de faire, pour son plaisir, Toffice de cocher. On sait que Néron aimait beaucoup les chevaux et qu'après avoir fait dans ses jardins privés son apprentissage d'automédoik, il lui prit fantaisie de montrer son talent au penple dans le cirque Maxime \ Naturellement les grands et les riches imitèrent le .prince qui donnait le ton et faisait la mode. Par élégance mondaine, par esprit d'imitation on pour occuper leur oisiveté, quelques patriciens se mirent à conduire leur char, à prendre soin eax-mémes de leurs chevaux, à faire enfin ce qu'on fait aujourd'hui sans s'exposer au mépris public. Il faut en convenir, cette coutume paraissait odieuse à certains préjugés qui voyaient dans ce divertissement une occupation servile et une infraction à l'anâenne simpKcité. Malgré cela , n'est-ce pas se mettre en trop grande dépense de colère et d'indignation que de dire d'un air sombre et tragique : c Le long des sépulcres qui enferment les cendres et les ossements de ses ancêtres, l'épais Damasippe fait voler son char rapide, et lui-même, oui, lui-même , il enraye, quand il le faut, les roues de sa voiture, lui, xm consul? C'est pendant la nuit, je le veux bien ; mais la lune le voit, les astres, témoins de cette honte, £xent sur lui leurs regards. Bien plus, quand le tempe de son consulat sera expiré, Damasippe, à la clarté du soleil , tiendra en main les guides, et loin de redouter la ren« contre d'un ami reqpeetaUe par scm &ge, il osera le saluer le premier avec son fouet ; vous le verrez délier lui-même les bottes de foin et verser Toi^e à ses bêtes

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