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Il peut paraître étrange de voir Topulent philosophe, aa milieu de ses palais, de ses jardins, de ses statues et de fies mosaïques, faisant, pour ainsi dire, les honneurs à la pauvreté. Sans doute l'imagination d'un riche blasé pouvait se complaire dans ces rêves d'humilité ; mais des raisons plus sérieuses donnent du prix à ces méditations plus sages qu'elles ne paraissent. Dans une société aussi peu stable que celle de l'empire, il est naturel qu'un philosophe opulent, averti par les vicissitudes des palais, s'impose des privations, pour n'être pas pris au dépourvu, et comme le dit Sénèque lui-même, imite }a recrue romaine, qui apprenait à faire les armes contre un mannequin*. Cette manière de s'amuser avec tm malheur imaginaire, mais possible, est au moii» spirituelle; il y entre même un peu de prudence. Sénè« que se familiarisait d'avance avec là. pauvreté, qu'il pon^ vait connaître un jour malgré son grand ftge. Il vivait à la cour de Néron, il était riche, en crédit, éloquent : c'est plus qu'il n'en fallait pour prendre ses mesures afin de n'être pas surpris.
Mais, en s'ezerçant à la pauvreté, il ne veut pas qu'on imite ces riches qui, pour obéir à un mode de temps et après avoir épuisé toutes les recherches de l'ostentation, s'amusent à jouer à la pauvreté '. A cette époque, la &tigue du luxe avait établi à Rome un usage bizarre. Les riches, dans leurs magmfiques demeures, se ména^ geaient un réduit qu'ils appelaient la chambre du pau^ vre, oh ib ôe retiraient à de certains jours, pour y manger à t€(rre, dans des vases d'argile, pour y goftter, ' en quelque sorte, tes délices inconnues de la privation et de la misère. Etait-oe pour rendre, par le contraste,
1. Ezerceamur ad palum, et ne imparatos fortuna deprehondat, fiât nobis paupertas familiaris. Lettre XVIII. %. LettT9^ XYIIL '— ConsoL ad Helt., 13.
du prix à l'opulence, ou plutôt n'était-ce pas la dernière fantaisie de la satiété et de l'ennui aux abois? Sénèque veut que cet exercice soit une expérience et non pas une imitation de la pauvreté. Lucilius doit se réserver de temps en temps trois ou quatre jours et quelquefois davantage, pour coucher sur un grabat véritable, se nourrir de la plus cbétive nourriture, afin de pouvoir se dire avec assurance : Voilà donc ce qui faisait Tobjet de mes craintes. C'est ainsi qu'on amortit les coups du sort et qu'on dérobe, pour ainsi dire» ses arxiaes à la fortune'.
Ce n'est pas sans ingénuité que le maître nous met sous les yeux tous les détails de sa pauvreté factice^ Il s'exerce non-seulement à ses privations, mais encore à la mauvaise honte qui l'accompagne. Ainsi, il se rand à sa campagne sur une misérable charrette traînée par des mules étiques et dirigée par un muletier à pied et sans chaussure. Il est heureux de cette équipée, et cependant il nous confie qu'il rougissait, quand il était rencontré par les petits-maîtres de Rome, qui faisaijBnt Yoler des flots de poussière sous leur char précédé de coureurs numides et emporté par des mules appa* reillées*. Sans doute, cet exercice n'est pas aussi sérieux que l'exercice chrétien. Cette humiliation volontaire du riche qui se fait pauvre n'est souvent qu'un détour de l'amour-propre, une nouveauté piquante, une recherche d'élégance, un souvenir de l'antique panvreté romaine. Mais à Rome, soue l'empire, à une époque oà le culte de la richesse était une véritable idolâtrie, ces épreuves mo** raies» dont il ne faut pas exagérer l'importance, ne sont
1« Grabatus Ul« verus sit et sagum et panis flurus ac'sordidud. Hoc tiiduo 6^ quatridtto fer, ioterdun ^uribus diebus: ut xyaik Ittsus sU, sed experimeatum. leUre ZYIJI*