Sainteté du Sei^eur
Le système de gouvernement constitué par Brigham Young, le successeur régnant du prophète, est une théo-démocratie. Le président spirituel en est aussi le président temporel ou magistrat civil. Comme Joseph Smith, Brigham Young promulgue, ses messages sous forme d'épîtres apostoliques, et ses décrets sous forme de révélations prophétiques : comme Joseph, il s'est adjoint deux collègues ou conseillers, et il soumet chaque révélation à la législature, qui ne peut, du reste, en modifier le texte que pour la rendre d'une exécution plus facile. Le président-prophète est de fait le législateur unique ; sa chambre législative n'est qu'une chambre d'enregistrement qui, après avo> traduit la parole révélée en style législatif, en transmet des copies au pouvoir judiciaire comme articles du code, et aux fonctionnaires de l'ordre civil pour qu'ils en surveillent l'application. Si l'Église mormone s'intitule universelle, c'est parce qu'elle prétend avoir des adeptes dans tous les
cultes connus et autres, parce que, avec le temps, elle doit absorber toutes les religions, ou du moins recruter un nombre de sainis des derniers jours assez considérable pour forcer tous les dissidents, protestants ou catholiques, à sentir eux-mêmes la nécessité de se concentrer en une seule Église , sous la bannière du pape de Rome ou de TAntechrist. A ce moment suprême, tel sera l'antagonisme des deux Églises, qu'il y aura entre elles un conflit inévitable dont les Mormons espèrent sortir vainqueurs, le Christ en personne devant les commander.
En attendant, grâce aux fréquents appels faits à l'émigration, le nombre des Mormons va toujours croissant. Lorsqu'ils s'établirent dans la grande vallée du lac Salé, ils étaient cent cinquante mille. Ce chiffre a doublé depuis lors en Amérique , et ils se vantent, recensement plus difficile à vérifier, de compter trois cent mille autres adeptes, soit en Angleterre , soit dans les autres royaumes du continent.
il n'est pas très-facile de résumer les dogmes d'une religion qui s'est fondée sur un roman biblique , et dont les prétendus prophètes promulguent leurs actes de foi par une suite de révélations modifiées selon les circonstances. Les théologiens prétendent y reconnaître une sorte d'éclectisme mystique, emprunté au spiritualisme platonicien, au christianisme primitif, au gnosticisme, au sensua-
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lisine musulman , à rahrimanisme, à la métempsycose des Persans. Comme Finstruction élémentaire est tout au plus exigée de ceihx qui se présentent pour le sacerdoce, il ne faudrait pas demander à leurs propres prêtres un exposé catégorique de leurs croyantes. L'inspiration ou l'intuition naturelle, comme ils disent, remplace chez eux toute étude et toute science. Quant aux Mormons laïques, ceux que nous avons rencontrés sont tout juste au courant du dogme, comme un paysan chrétien qui , dans les rudes labeurs de la vie, aurait perdu de vue les notions de son catéchisme. Les livres mormons contiennent cependant quelques articles de foi, et voici les principaux: ils croient à Dieu le père, à Dieu le fils et au Saint-Esprit, trinité céleste dont le prophète -président et ses deux collègues sont l'image sur terre ; ils croient au baptême et le pratiquent par immersion , rtiais avec cette particularité qu'ils baptisent les morts comme les vivants, c'est-à-dire les âmes de leurs amis ou de leurs parents sortis de ce bas monde avant la révélation de Joseph Smith. Ils croient à la résurrection littérale des corps, moins le sang, ce qui semble devoir réduire les ressuscites à l'état de fantômes. Cependant, avant le jugement dernier, ils jouiront une seconde fois d'une vie terrestre pendant miUe ans, sous le règne du Christ. Outre le baptême, les Mormons ont conservé le sacrement de la commu-
nion, et ils le reçoivent sous les deux espèces, mais sans admettre la transsubstantiation. Quant au sacrement du mariage , nous avons vu qu'ils prétendent l'avoir doublement sanctifié par cette institution des femmes spirituelles associées à la femme domestique ; on assure, au reste, que ce luxe d'un sérail de saintes est forcément interdit aux laïques mormons, et n'appartient qu'à leurs apôtres, à leurs évêques et aux autres fonctionnaires de la théo- démocratie qui ont des émoluments suffisants pour l'entretenir. Afin de justifier ceux qui en usent, ils ont l'impiété de citer, non-seulement le précédent des patriarches, mais encore l'exemple de Jésus , qui , d'après un sermon d'Orson Hyde, le chef actuel des apôtres, épousa, aux noces de Cana, Marttie et les deux Maries*.
Les livres théologiques des Mormons sont : le Livre des Mormons; les Doctrines des Covenants; la yoix céleste; le Réflecteur de (Evangile; toutes les révélations partielles publiées par Joseph Smith , et le Livre général des épttres de la présidence de Deseret, qui en est la continuation. Redisons-le, ce serait une erreur d'attribuer aux Mormons, en général, une connaissance même superficielle de ces livres. Grâce aux écoles qu'ils ont fondées, la nouvelle génération commence à savoir lire ; mais
1 . Ce sermon a été publié par le journal mormon le Gardien (6 décembre 1851).
la société monnone se compose en majorité d*émigrants anglais , venus surtout du pays de Galles, qui savent tout au plus lire le gallois, presque tous hommes de labeur, attirés à Deseret par la promesse d'un lot de terre ou d'un travail mieux rétribué qu'en Europe, et qui se disent Mormons sans l'être précisément.
Voilà certainement ce qui les a amenés de si loin avec le courant d'émigration qui enlève tant de travailleurs à l'Irlande, aux comtés trop peuplés de l'Angleterre et à certaines zones de l'Allemagne. Ce qui les retient dans la vallée du lac Salé, c'est qu'ils trouvent réellement dans cette colonie^ soidisant religieuse, un bien-être actuel dont ils jouissent sans trop se préoccuper du millenium futur. La religion du travail paraît être le vrai lien social de ce peuple, que l'intérêt matériel doit rallier tôt ou tard à la grande république américaine. Son nouveau chef, assure t-on , après avoir satisfait son ambition théocratique, aspire de plus en plus à faire entrer les Mormons dans l'Union des États : ambition bien modeste de la part d'un homme qui exerce de fait un pouvoir plus absolu que celui d'aucun despote par droit divin, un pouvoir qui rappelle à la fois la dictature du docteur Franccia et la théocratie des jésuites, ses prédécesseurs dans le Paraguay.
Les Mormons ont des journaux politiques aussi
bien que des journaux religieux, mais dans lesquels la politique se confond avec la religion, la presse périodique étant plus qu'aucune autre forme de la littérature « l'expression d'une société. » Le sommaire seul d'un de ces journaux fait entrevoir que dans la théo-démocratie mormone il y a place pour les prosaïques intérêts de la vie habituelle. Ainsi, ie Nou^ velliste de Deseret {Deseret News), du 16 avril 1863, feuille populaire, avec l'épigraphe Vérité et Liberté, quoique n'étant pas d'un très-grand format, contient un peu de tout, et, en attendant le romanfeuilleton, consacre une colonne aux anecdotes, aux bons mots, aux petits vers. Disons que les anecdotes et les bons mots sont très-décents et que la poésie, signée d'un nom de femme, miss E. K. Snow, est inspirée par la piété la plus virginale. Nous avons aussi la colonne des annonces commerciales, dans laquelle les marchands de papier, les chapeliers, lesboisseliers, les marchandes de modes et même les marchands de cosmétiques , donnent leur adresse. Un coiffeur-barbier offre enfin aux saints des derniers jours de les friser et de les raser, soit au jour le jour, soit par abonnement mensuel. Parmi les articles sérieux , quelques-uns , qui sont un peu rétrospectifs , nous racontent les anciennes persécutions des Mormons dans la terre des gentils ; les autres, qui émanent du gouvernement, nous révèlent que les fondements du temple sont posés.
et que Deseret n*aiira enfin plus rien à envier à Nauvoo^ cette Cité Belle qui ne sut pas apprécier le bonheur d*avoir été choisie par Joseph Smith comme le siège du royaume de Dieu. Le document officiel le plus intéressant est celui qui est signé des trois présidents : Brigham Young, et ses deux collègues Heber Ch. Kimball et Willard Richard. On y voit d'abord par l'intitulé que les successeurs du prophète conservent dans les actes publics le formulaire apostolique, puisque cette espèce de message présidentiel s'appelle : • La neut
viÈME tPÎTRE GÉNÉRALE de la présidence de l'Eglise des saints des derniers jours dans la grande vallée du lac Salé, adressée aux saints répandus sur toute la terre. »» Après les actions de grâce au Seigneur , qui a préparé un refuge à ses élus dans les vallées et dans les montagnes du nouveau monde, le président informe la congrégation universelle que l'Ancien Cannon est occupé à traduire le livre des Mormons dans la langue ov^yhienne , que les saints prospèrent spirituellement et temporellement, puisqu'ils ont fait des conversions dans la mer du Sud, tandis que chez eux les manufactures se multiplient (tanneries, fonderies, scieries, etc.), et que l'agriculture est florissante (on a transplanté au printemps dernier des milliers de plants d'arbres fruitiers.) L'architecture élève des édifices publics , entre autres la Salle Sociale {the Social Hall) déjà assez
avancée pour qu'on y convoque des assemblées et qu'on y doflne des soirées dramatiques. Enfin « les pierres angulaires du nouveau temple sont en place , à seize pieds sous le- sol, à l'abri des inondations et défiant les démolisseurs , les pillards ou les émeutiers, qui auraient trop à faire s'ils voulaient un jour arracher le saint édifice de ses fondements. » L'épître officielle conclut en ces termes : « Apportez votre argent , votre or et tout ce qui poun-a noblement embellir Sion , tout ce qui consolidera la maison du Seigneur ; n'oubliez pas les semences de tous les arbres choisis, des fruits et des grains ; arrivez avec les productions utiles de la terre et les machines qui économisent le travail des bras ; mais prenez garde de contracter en route les souillures du monde. «
C'est toujours, on le voit, le style de la première épître qui fut adressée aux saints par Brigham Young, succédant à Joseph Smith, et reproduisant sa phraséologie , lorsque les saints se fixèrent dans la vallée du lac Salé.
La grande impulsion donnée au commerce et à la population des rives de l'océan Pacifique par la découverte , en partie due aux Mormons , des trésors de la Californie, rendra sans doute bien plus rapide encore le développement des ressources du nouvel État de Deseret ou d'Utah.
Si les prévisions de Joseph Smith ne peuvent
être de sitôt dépassées, ni inème atteintes, puisqu'il promettait à son -Église Tempire- de TAmérique, en attendant celui du monde, il n'en aura pas moins justifié , pour la génération actuelle de ses sectateurs , son titre de prophète. L'histoire passée des Mormons abonde en vicissitudes singulières, malgré le court laps de temps qu'elle embrasse. Leur histoire future promet d'être plus remarquable encore. Quand la multiplicité des sectes en Amérique a presque réduit le protestantisme en poussière, c'est un spectacle au moins curieux que celui de ce pouvoir unitaire , théocratique et politique.
PW.