‹ Les morphinomanesChapitre 4 sur 48 · BOULEVARD SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-GERMAIN

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INTRODUCTION

« ...Lamorphinevendcequ'oncroitqu'elledonne. »

Le roi des animaux paie cher sa suprématie et sa puissance : il connaît le chagrin, la curiosité et l'ennui. Aussi a-t-il cherché, en tous lieux et en tous temps, les moyens d'échapper à la conscience de sa misère; il en a trouvé trois : la mort, l'action et le rêve. Le premier exige du courage; le second, de l'énergie; le troisième est à la portée de tous et les «poisons de l'intelligence » offrent à l'homme qui veut oublier la vie des ressources presque inépuisables.

Le choix de ces poisons dépend des temps, des lieux, des races et de la mode; leur action varie selon leur nature, leurs doses et le tempérament de ceux qui en usent. Il en est qui « noient le chagrin » dans les Hots fangeux d'une abrutissante ivresse ; d'autres l'engourdissent en créant une sorte d'anesthésie morale; quelques-uns font voir la vie en rose ; certains, enfm, divertissent l'âme en la jetant dans un monde d'illusions et de chimères. Mais l'esclave moderne qui oublie sa misère en roulant sous la table d'une taverne, le condamné qui fume avec rage en attendant l'heure, le viveur qui contemple le monde à travers le prisme doré d'une coupe de Champagne, le Chi-

vni

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nois leLlré dont la pensée Hotte sur le nuage bleu de la fumée d'opium, le Turc sensuel dont une cuillerée de madjoum peuple les rôves de blanches houris, l'ambitieux déçu qui se console avec la morphine, la petite maîtresse à qui la seringue de Pravaz fait oublier l'infidèle, poursuivent par des voies différentes le même but: l'oubli des douleurs passées, présentes et futures, la substitution du sommeil ou du rêve diXiji plates et tristes réalités de la vie.

De ces poisons, la morphine est le dernier venu et, chez nous, le plus à la mode. Lorsque, en 1826, Lafargue (de Saint-Émilion) inaugura la méthode d'inoculation sousépidermique; lorsqu'en 1844, Rynd, chirurgien du « Meath Hospital ). de Dublin, se souvenant des recherches de Brodie sur le pouvoir absorbant du tissu cellulaire sous-cutané, injecta sous la peau des solutions médicamenteuses; lorsque Wood pratiqua, en 1853, la première injection sous-cutanée de laudanum et de morphine et, qu'en 1859, mon regretté maître, le professeur Behier, introduisit en France la pratique de Wood, ces médecins éminents ne se doutaient pas qu'ils créaient une maladie nouvelle et un danger tel qu'il dût faire oublier le service rendu par eux à l'hunaanité souffrante.

On ne tarda pas, en effet, à reconnaître les inconvénients de la nouvelle méthode. Je me souviens qu'en l'année 1874, étant externe de Behier à l'Hôtel-Dieu, il me fallait lutter chaque soir contre mes malades de la salle des femmes, réclamant à cor et cà cri l'injection à laquelle on les avait accoutumées. Peu d'années après, en 1876, pendant mon internat à la Salpêtrière, je pouvais observer le morphinisme chronique sur une plus vaste échelle lorsqu'il m'arrivait de remplacer, pour « la piqûre », mon collègue du service de M. Voisin où les aliénés étaient traités par les injections de morphine à doses quotidiennes et progressives. La morphinomanie était déjà connue, ayant été signalée et décrite parLa3hr, en 1872, par Fiedler et Hirschfeld en 1874. Je n'entreprendrai pas ici un historique qui est le plus insipide et le plus inutile des labeurs s'il n'est exécuté avec un soin extrême, et si on ny con-

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sacre un temps et des ressources bibliographiques qui me font défaut; mais je ne saurais me dispenser de rappeler les travaux de Chouppe et Calvet, les observations de Bournevill€, Féré, Christian, Labordejes thèses de Dericq, Delabanne, Jouet et Jacquet, les études médico-légales de Legrand du SauUe, Blanche, Lunier, Motet, Brouardel, Garnier, Marandon de Montyelet les monographies deJennings, Burkart, Erlenmeyer, Levinstein, Zambaco et Pichon auxquels j'aurai, d'ailleurs, à faire de nombreux emprunts au cours de cet ouvrage.

Un mot de définition avant d'entrer en matière. Dans son intéressant traité du « morphinisme », M. Pichon déplore, non sans raison, la confusion qui s'est introduite dans le langage scientifique entre ce terme et celui de «morphinomanie». Pour lui, le morphinisme est « l'intoxication caractérisée par des troubles physiques compliqués ou non d'affaiblissement intellectuel et l'on doit réserver le nom de morphinomanie aux cas très rares oii aux troubles physiques s'ajoutent des « troubles psycho-sensoriels ». Cette nomenclature lui paraît conforme à la signification accordée par tous les aliénistes à la désinence « manie », qui implique l'existence d'une « conception délirante, d'une psychose ». Aussi divise-t-il les gens qui se livrent à fusage habituel de la morphine en trois catégories comprenant : les morphiniques proprement dits, les morphinomanes et les morphinisés qui, n'ayant pas de conceptions délirantes, ne sont pas des morphinomanes et n'usant de la morphine qu'en petite quantité et par intervalles, ne sont pas encore des morphiniques. M. Pichon, d'autre part, reproche à M. Magnau d'avoir introduit, sous le nom de morphinomanie, dans le groupe de ses.syndromes épisodiques, la dii^somanie niorphinique, forme morbide

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hypothétique qui peut compléter la symétrie d'un système, mais n'a jamais été observée et n'est pas encore, par conséquent, une réalité clinique.

Tout cela est affaire de mots. Mon distingué confrère me permettra, cependant, quelques objections qui n'ont, d'ailleurs, à mes yeux qu'une importance secondaire et ne sauraient diminuer en rien, fussent-elles reconnues justes, la valeur de ses travaux.

Et d'abord, est-il vrai que la désinence « manie » implique nécessairement l'existence d'hallucinations et de conceptions délirantes? Ce mot, comme trop d'autres, en psychiatrie, ne semble pas avoir une signification bien précise et pourrait témoigner de l'incorrection ainsi que de l'insuffisance de notre terminologie. M. Piehon citerait assurément nombre d'auteurs à l'appui de l'interprétation qu'il en donne, mais on lui en opposerait d'autres pour qui le terme « manie » est synonyme d'excitation. Si la manie est pour Marcé un « délire général qui s'accompagne d'excitation, de conceptions délirantes et d'hallucinations », Pinel n'y voit « qu'une vive excitation nerveuse due à la lésion d'une ou de plusieurs des fonctions de- l'entendement, avec des émotions gaies, tristes, extravagantes ou furieuses». L'étymologie du mot est non moins obscure et, alors que certains le font dériver de [j.atvo[ji.at, je délire, d'autres y voient |j.vîvii;, fureur, ou même [jiYjvr), lune, d'où le terme lunatique encore usité non seulement par le vulgaire, mais encore dans le langage scientifique et administratif de l'Angleterre ^ N'a-t-on pas, enfin, décrit sous les noms d'excitation maniaque, de manie raisonnante, des syndromes et des affections dont l'excitation psychique est le caractère dominant et dans lesquels les conceptions délirantes ainsi que les hallucinations peuvent manquer, manquent même, par définition, comme dans la manie raisonnante de Pinel? L'assertion de M. Pichon ne s'appliquerait donc qu'à la manie aiguë avec délire psycho-sensoriel généralisé. Tout cela est bien vague et

1. Ainsi qu'en tùmoignont les expressions administratives ou scienti-

liques : lanatic asylum; journal of Lunacy, etc.

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dénué de précision scientilique : de la terminologie d'une science, on peut déduire sa valeur positive.

Admettons, cependant, l'acception que prête. M. Pichon à la désinence « manie » : pourquoi débaptiser le morphinisme habituel dont les phénomènes, à l'état de besoin, lontune véritable manie, au sens vulgaire mais si expressif du mot, en faveur d'une forme d'intoxication dont il reconnaît lui-même l'extrême rareté? Comment Je désigner alors? Et, puisque le sens du terme « manie » est si mal déterminé, pourquoi renoncer à une appellation qui peint si bien une passion, un goût immodéré, exclusif, irrésistible?

Le reproche qu'adresse M. Pichon à M. Magnan « d'acheter le cadre avant d'avoir le tableau », serait grave si cet aliéniste avait tenté de la dipsomanie morphinique une description dont les bases cliniques font défaut; mais il s'est borné, je suppose, à lui réserver, dans sa classification, une place d'attente qu'elle occupera peut-être un jour. Les dipsomanes alcooliques sont rares si l'on compare leur nombre à celui des buveurs : quoi d'étonnant à ce qu'on n'ait pas encore rencontré de dipso-morphinomanes avérés parmi les morphiniques relativement peu nombreux dont on a jusqu'ici publié les observations? Cependant, les mêmes causes produisant les mêmes effets, leur existence est des plus probables : pourquoi ne pas se préparer, alors, à la constater? Il serait absurde à un homme n'ayant pas le moyen de commencer une galerie de tableaux d'acheter des cadres qu'il ne pourra jamais garnir de toiles; mais le connaisseur en état d'acquérir unmodèledechaque école de peinture agirait sagement en ménageant, dans sa galerie, la place nécessaire et il était bien permis au « curieux « de La Bruyère qui avait « tout CaUot, hormis une seule .>,de réserver dans ses cartons une place pour cette gravure introuvée, maisnonpas introuvable.

Il faut, pourtant, se laire une terminologie : aussi exposerai-je en quelques mots celle que je compte employer au cours de cet ouvrage. Le morphinisme, état des sujets soumis pour des causes et dans des conditions quelconques 1 usage de la morphine, peut être aigu ou chronique

Xlt

INT UOOUCÏION.

Celui-ci peut être contenu dans les limites physiologiques, ou tliérap eu tique ou bien être toxique ; celui-là est discontinu ou continu. Au morphinisme chronique discontinu répondent la classe des morphinisés de M. Pichon, c'est-à-dire des morphinomanes hésitants et celle des morphinomanes intermittents et impulsifs, des morphino-dipsomanes, auxquels on peut réserver, avec M. Magnan, une place d'attente. Au morphinisme chronique continu se rattachent les morphinomanes des auteurs pour qui l'usage de la morphine est devenu une habitude, une passion, un besoin, puis, enfin, une nécessité. Cette nomenclature à laquelle je n'attache, d'ailleurs, aucune importance doctrinale, peut se résumer dans le tableau synoptique que voici :

TAXINOMIE DU MORPHINISMK.

Morphinisme aigu. — Physiologique, thérapeutique, toxique.

Morphinisme chronique :

Biscontinic. . . Morphinisme vulgaire (Pichon). — Morphinomanes hésitants (Chambard).

Morphinisme impulsif. — Morphinomanes (Magnan). Dipso-morphinomanes.

Continu Morphinomanie progressive vulgaire.

Morphinisme délirant. Morphinomanie (Pichou).

Laissant de côté le morphinisme aigu : expérimental, thérapeutique ou toxique qui ne rentre pas dans le cadre de cette étude, je ne m'occuperai ici que du morphinisme chronique et j'écrirai l'histoire de ces individus, de plus en plus nombreux, pour qui l'usage de la morphine, quelle qu'en soit l'origine, après avoir été d'abord le soulagement d'une douleur ou la satisfaction d'un caprice, devient une habitude, puis un besoin, puis une nécessité tyrannique et qui sont les véritables morphinomanes, c'est-àdij'e, au sens vulgaire du mot qui est encore le plus clair et le plus expressif : « les maniaques de la morphine ».

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