‹ Les morphinomanesChapitre 6 sur 48 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

ETIOLOGIE DE LA Wl 0 R P H I N O M A N I E

CONSIDÉRATIONS GlÎNliRALES

Dans un des plus spirituels dialogues de Voltaire, un brahmane démontre à un jésuite que, s'il n'avait pas commencé du pied gauche sa promenade accoutumée sur la côte du Malabar, le bon roi Henri IV ne serait pas mort sous le couteau de Ravaillac. Une vérité se cache sous cette boutade dirigée contre l'illusion du libre arbitre. Tout événement, grand ou petit, historique ou particulier, n'est que l'un des éléments, à la fois cause et elTet, d'une iiiterniinaiile série de laits logiiiuenient enchaînés : le chant d'unoiseciu change les conditions d'équilibre du monde et Du Bois-Reymond apu dire, sans absurdité philosophique,

que si loules les forces de l'univers étaieiil connues et mesurées, on en pourrait déduire, par une simple équation, les événements passés, présents et futurs de l'histoire.

L'analyse étiologiquc d'un fait pathologique implique donc la connaissance de l'ensemble des conditions qui l'ont rendu possible et déterminé. Un exemple tiré d'un complexus morbide plus familier que la morphinomanie le fera comprendre. Soit un alcoolique persécuté : on n'aurait qu'une notion fort incomplète de l'étiologie de son délire si on ne l'attribuait qu'à l'action de l'alcool. Tous les hommes ont cette liqueur à leur disposition : un certain nombre seulement en abusent; de ceux-ci, d'aucuns n'en ressentent aucun inconvénient, d'autres s'alcoolisent; des alcooliques, les uns sont frappés dans leur système digestif, d'autres dans leur système nerveux et, parmi ces derniers, il n'en est qu'un petit nombre qui deviennent aliénés : encore ne présentent-ils pas tous cet ensemble de conceptions délirantes et d'hallucinations qui constitue le délire des persécutions. Parmi les persécutés alcooliques eux-mêmes, combien de variétés dans l'ensemble des symptômes et la manière de réagir! Un alcoolique persécuté n'est donc pas tel parce qu'il a bu de l'alcool; mais parce que tout un ensemble très complexe de circonstances se rattachant, les unes à sa constitution héréditaire ou acquise, les autres, aux conditions matérielles et morales de son existence, d'autres, aux procédés d'intoxication qu'il a suivis, l'ont porté à boire, l'ont privé d'une résistance suffisante au poison, ont localisé les effets de l'alcool non seulement sur son système nerveux, mais encore sur certains des centres de ce système et ont môme imprimé aux fonctions de ces centres une direction et une modalité spéciales.

11 en est de même du morphinisme. Ce serait mal en pénétrer l'étiologie que de ne l'attribuer qu'à, l'usage habituel de la morphine. Il est, en réalité, beaucoup plus complexe. Tout le monde peut être morpliinisé; mais ne devient pas et ne reste pas qui veut morphinomane. Tel n'éprouve pour la morphine et les sensations qu'elle détermine qu'indifférence ou dégoût et s'en sépare sans peine et sans regret dès qu'il en a obtenu l'effet thérapeutique désiré. Tel autre y trouve, dès la première piqûre, des douceurs à nulle autre pareilles et en devient bien vite un

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adepte fervent; tel, sachant se limiter à de faibles doses et régler son dérèglement, se maintient longtemps au bord de l'abîme; tel autre y roule avec une rapidité croissante; certains, même, devenus morphinomanes, s'arrachent à leur dangereuse habitude par un brusque ou par un patient effort de volonté; d'autres, moins énergiques, s'abandonnent lâchement à une tyrannie qu'ils déplorent. Il est même des sujets réfractaires au poison; soit, comme le dit Jouet dans sa thèse inaugurale, que les piqûres leur causent des accidents plus pénibles encore que leurs douleurs; soit que les troubles gastro-intestinaux, la cachexie que détermine chez eux l'usage de la morphine ne leur laissent pas le temps de devenir morphinomanes; soit, enfin, qu'atteints de lésions rénales ou cardio-vasculaires, ils succombent empoisonnés par la première injection. Il faut donc, pour une analyse complète de l'étiologie de la morphinomanie, déterminer, pour chaque cas particulier, non seulement les circonstances habituellement fortuites qui ont initié le sujet à l'usage du poison, mais encore les conditions d'ordre constitutionnel, pour la plupart, qui en ont créé et entretenu l'habitude, c'est-à-dire qui ont prédisposé, de tout temps, le patient à recourir à la moi^phine dans des circonstances données, qui l'attachent à ce toxique et règlent à la fois, chez lui, la marche de l'intoxication et celle de l'habitudé morbide.

Quelques exemples, imaginaires d'ailleurs, comme l'on dit en mathématiques, feront encore mieux saisir la complexité, l'enchaînement et la subordination des éléments étioiogiques de la morphinomanie.

A... a été assez longtemps morphinisé pour une affection douloureuse pour ne pouvoir, une fois guéri, cesser ses piqûres sans souffrir cruellement de la privation de son calmant accoutumé. Il est devenu morphinomane à son insu et le reste à son corps défendant. C'est un homme équilibré, actif, positif, peu curieux, exempt de tare héréditaire. A la fin, il voit le péril et guérit d'un vigoureux effort. Il se tiendra désormais sur ses gardes et souffrira mille morts plutôt que de se laisser faire la, moindre piqûre. Son cas est tout accidentel; la morphinomanie ne reconnaît, chez lui, qu'une cause tout occasionnelle et une thérapeutique imprévoyante est la seule coupable.

H... est un savant qui a voulu lâterde la morphine pour

en étudier les effets. La curiosité, une curiosité d'ordre élevé, scientifique, est la cause occasionnelle de la morphinomanie dont il s'est vu atteint dès qu'il a voulu mettre un terme à ses expériences. Mais cette curiosité, elle-même, est suspecte. Une organisation mentale complète et équilibrée est rarement très consciente et le fait seul d'étudier son organisation mentale et d'expérimenter sur elle révèle un certain degré de déséquilibration dont un examen attentif des antécédents héréditaires et personnels de l'analyste donne souvent le secret. Aussi les psychologues, les aliénistes, les littérateurs d'un certain ordre sont-ils fréquemment entachés d'une certaine prédisposition névropathique héréditaire qui se traduit sinon par des troubles intellectuels graves peu compatibles, d'ailleurs, avec la carrière parfois brillante qu'ils sont appelés à parcourir, du moins par quelque anomalie du caractère et de l'intelligence. Il s'agit, ici, bien entendu, de ceux qui portent dans les études psychologiques quelque originalité et qui s'y livrent en vertu d'une vocation innée et non de ces savants qui sont guidés dans le choix d'une spécialité, bien moins par leurs goûts personnels que par les circonstances : tel, par exemple, pi'omettait un chirurgien distingué et avait, au début de sa carrière, une piètre opinion de ceux de ses camarades qui s'adonnaient à des recherches sur l'hypnotisme alors renaissant, qui est devenu, tout à coup, un neurologiste, voire même un psychologue, pouravoirété lancé dans une voie qu'il parcourt maintenant avec succès, par un maître puissant auquel ilfciit honneur.

C..., dés&uvré et faible de caractère, est devenu morphinomane pour avoir écoute' un ami lui vantant les charmes de son plaisir favori. Il est maintenant enchaîné par le triple lien d'une habitude qu'il n'a pas l'énergie de rompre, des soufl'rances du sevrage qu'il n'a pas le courage d'affronter et d'un état d'àme qui occupe et excuse sa paresse. A bien examiner ses antécédents, on constate que sa faiblesse de caractère et son inertie intellectuelle relèvent d'une tare héréditaire ou du choc d'une grave maladie de l'enfance, d'une fièvre typhoïde, par exemple. Chez lui, l'imitation a bien été la cause occasionnelle do sa dangereuse habitude; mais son état mental, subordonne lui-même étiologiquement à un certain degré de dégénérescence héréditaire ou acquise, en a été la cause pré-

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disposante et en est, en somme, le véritable facteur. C'est en lui que résident sa curiosité des plaisirs inactifs, sa paresse, sa crédulitù imprévoyante, sa l;\clicté devant l'effort à faire pour rompre avecune habitude vicieuse dontil commence, cependant, avoir les inconvénients et les dangers.

E..., est franchement un dégénéré et, chez lui, le pronostic est encore plus grave. On pourra le guérir de force, en le se'queslrant; mais, dénué de toute prévoyance et de toute volonté, au moindre chagrin, au moindre ennui, il ne se souviendra que des charmes de la morphine et « retournera à son vomissement )>. Loin de se ménager comme les morphinomanes prudents et expérimentés, il accumulera les doses, joindra à la morphine l'alcool, la cocaïne, ne tiendra aucun compte des lois les plus élémentaires de l'hygiène et, avant de verser dans la cachexie morphinique, se livrera, pour se procurer le poison, à des actes délictueux ou deviendra fou sous l'influence des intoxications multiples auxquelles il se sera exposé. La morphinomanieest pour lui unepente sur laquelle il roule avec une rapidité croissante et aubas delaquelle se trouvent l'asile oul'hôpital, laprison.

Les conditions étiologiques dont je viens de donner un aperçu peuvent se combiner de mille manières et donner naissance aux nombreux types cliniques qui foisonnent déjà dans la littérature spéciale de la morphinomanie : j'ai tenté de les grouper systématiquement dans le tableau synoptique suivant destiné à donner au lecteur une idée de l'ordre et de la méthode que je me propose de suivre au cours de cette étude.

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