PHILIPPE H, DIT PHILIPPE-AUGUSTE
de 1186, est pour étonner, si on la rapproche de la tolérance bien connue du nerf olfactif chez les primitifs — et sous ce rapport, l'homme du douzième siècle était aussi hypo-osmi(/ue que peut l'être le paysan russe d'aujourd'hui (1) ».
La première maladie de Philippe-Auguste qui nous soit signalée date de 1179. Cette maladie oiïrit quelque gravité mais fut de courte durée : elle ne se prolongea pas au delà d'une dizaine de jours.
En 1190, à Gênes, nouvelle atteinte morbide, sur laquelle on n'est qu'imparfaitement renseigné. En juin 1191, le roi éprouve, devant Acre, les symptômes d'une affection épidémique, fébrile, infectieuse, qui régnait dans le camp des Croisés et qui l'attei-. gnit en même temps que lo roi Richard Cœur de Lion. 11 s'agit probablement d'une scarlatine (2). L'affection avait duré trois semaines ; il n'en était pas encore tout à fait remis sept mois plus tard.
En juillet de la même année, seconde maladie infectieuse : à peine guéri de sa scarlatine, Philippe était attaqué par la dysenterie.
(1) Brachet, op. cil., t. I, p. 7n.
(2) Voici les symptômes enregistrés par les annalistes du temps : Fièvre intense, frisson violent, chute des ongles et des cheveux, desquamation épidermique prestjue totale, sueurs profuses. S'agit-il de lièvre typhoïde, de rougeole ou de scarlatine? Brachet, qui discute ces dilTérentes hypothèses, arrive, par exclusion, à conclure en faveur de cette dernière affection et nous ne trouvons rien à y reprendre.
66 LES MOHTS MYSTÉRIEUSES
En 1108, Philippe-Auguste a une maladie assez grave pour l'arrêter dans sa campagne de Guyenne et le forcer à rentrer en France.
En septembre 1222, premier accès de fièvre quarte, et persistance de l'infection paludique jusqu'à l'année suivante. Saigné après un accès, Philippe meurt, au dire des chroniqueurs (1), des suites d'une imprudence diététique (2), mais plus vraisemblablement, de l'épuisement causé par la cachexie palustre (3). Il était âgé de cinquante-huit ans.
La femme de Philippe-Auguste mourut en couches, après avoir mis au monde deux jumeaux (1190).
(1) H. F., XVIII, pp. Il6, 303.
(2) 11 n'avait pas observé la diète après la saignée, comme le lui avaient prescrit ses médecins.
(3) Peut-être s'agit-il, en l'espèce, d'albuminurie coexistant avec le paludisme.
Mort le 8 novembre 1226, de dysenterie aiguë.
C'est au retour de la troisième croisade contre les Albigeois que mourut Louis YIll. L'expédition avait été très meurtrière. Un grand nombre de soldats avaient péri, décimés par la maladie plus encore que par les armes. Pendant les trois mois de Tété de 1226, 22.000 Français (1) succombèrent à l'épidémie de dysenterie et de fièvre palustre qui sévissait dans le camp.
Ce fut bientôt au tour du roi d'être frappé par le fléau. Il sentit les premières atteintes du mal le 29 octobre et s'alita le 3 du mois suivant. Cinq jours plus tard, il succombait à une dysenterie accom. pagnée de symptômes fébriles, sans que rien eût pu faire prévoir un dénouement aussi brusque (2).
(1) Roger de Wendover, édition Luard, III, 118.
(2) Comme antécédents physiologiques, on ne trouve à noter
68 LES MORTS MYSTKRIEUSES
11 était âgé de trente-neuf ans (i).
Cette fin subite d'un souverain qui, quelques semaines auparavant, chevauchait à la tête de son armée, donna lieu aux rumeurs les plus étranges. Le bruit courut qu'il avait été empoisonné (2).
Quelle valeur faut-il attacher à ce bruit, c'est ce que nous allons examiner.
En faveur de l'hypothèse d'une mort naturelle nous avons les antécédents pathologiques, qui nous révèlent une dyseiitejie grave au mois de juillet 1191 (3), et une autre maladie indéterminée, mais
que la petitesse de la taille, la pâleur du teint, une constitution IVèle et maladive; son père, Philippe-Auguste, le qualifiait à l'âge de trente-cinq ans d'homo delicalus cl debilis. Un chroniqueur contemporain fait observer que Louis VIII avait hérité du teint blond, flamand, de sa mère, Isabelle de Hainaut. On ne doit pas oublier que celle-ci n'avait que seize ans et son époux vingt et un, quand vint au monde le futur roi de France.
(1) Louis VIII naquit un samedi, lé lendemain dune éclipse de soleil, du 4 au 5 septembre 1187. Guillaume le Breton rapporte « que la reine, enceinte de lui, le sentit mouvoir pour la première fois, dans Téglise de Noire-Dame de Chartres, où elle se recommandait à la Vierge, et qu'en même .tenq>s, les quatre lampes qui se trouvnietit sur l'autel s'allumèrent d ellesmêmes. »
(2) « On a cru qu'il avait été empoisonné. Richard de Saint- Germain semble en faire tomber le soupçon sur les Albigeois. 11 est certain qu'on en accusa Thibaud, comte de Champagne, et l'on a même dit qu'il lavait fait par une passion criminelle pour Blanche. Et il se peut faire qu'il estoit coupable et Blanche innocente. » Le.nain de Tillemont, Viede sainl Louis, t. I, p. 415.
(3) Il fut, dit-on, guéri par l'attouchement des reliques appor-
LOUIS VIII Gi)
probablement de même nature (?), en juin 1'20{), à Orléans (1).
C'est h"i tout ce que mentionnent les annalistes (2).
N'y voit-on pas au moins l'indice que l'intestin était, chez ce roi, la partie vulnérable ? Nous ne tirerons pas, d'ailleurs, des conséquences qui seraient prématurées, et nous arriverons de suite à la dernière maladie, celle qui s'est terminée par la mort.
Nous avons dit que le roi avait eu une dysenterie aiguë (3), à forme fébrile; il aurait môme eu du délire (/j) (frenesis).
lées de Saint-Denis. Le même jour, son père se trouva guéri, en Orient, de la môme maladie. (17e de saint Louis, par Lexain de TiLLEMONT, t. 1, édition de Gaulle, 1847, p. 5 ; cf. RiGORD, Vie de Philippe-Auguste, collection Guizot, t. II, p. 101.)
(1) Bbacuet, I, 100.
(2) Notamment Rigord, éçlit. Delaborde.
(3) « Licet alii assuerant, ipsum non veneno, sed morbo tlissinterico exspirasse. » Roger de Wendover, éd. Luard, III, lltî.
(4) \. ViNCE.\T de Beauvais, Spec. hist. (Ilistor. Franc.', XXI, 71). Brachet fait à ce propos des remarques très justes : « La frenesis ou délire aigu, se présentant rarement dans la dysenterie pure, écrit Brachet, les médecins rapprochèrent ce trouble cérébral de l'excessive continence du roi. En posant ce diagnostic étiologique de troubles nerveux d'origine génésique, ils cédaient à l'idée préconçue du moyen âge (chaque siècle médical a la sienne), qui voyait dans la fonction sexuelle le facteur essentiel de la neuropathologie. La conception médiévale du rapport entre l'acte génésique et les neuropathies était d'ailleurs l'inverse de la nôtre. Dans le trouble nerveux, c'esl l'excès sexuel que nous incriminons aujourd'hui comme cause provocatrice ; c'était, au contraire, la continence qu'incriminait
70 LES MOnTS MYSTErdEUSES
Les médecins, qui y perdaient leur latin, eurent une inspiration peu banale. Attribuant la maladie de leur auguste client à une trop grande continence, ils lui prescrivirent le singulier régime que rapporte le chapelain de Raymond VII de ToulousC;, Guillaume de Puilaurent(l), dans son Histoire des Albigeois, et que Voltaire, avec sa causticité habituelle, a traduit de la plaisante façon qui suit :
C'est ici le lieu de relever un étrange conte que font tous
la pathologie du moyen âge. Préoccupée d'accorder les prescriptions religieuses sur la chasteté avec l'équilibre psychophysiologique (cf. la locution minuere monachum), elle ne pouvait s'empôcher de retrouver partout cette action morbide de l'abstinence sexuelle. L'indication thérapeutique contraria conirariis ressortait ici du diagnostic. » Bracuet, op. cit., I, 102.
(1) Sur la confiance que l'on doit avoir dans l'histoire de Puilaurent, cf. P. Meyer, Introd. à la cfiarte des Albigeois, pp. xiii- XVI. C'est l'évêque de Toulouse, Folquet, qui en avait fait la confidence à Puilaurent. Voici, au surplus, le récit de Guillaume de Puilaurent : « Au retour de la croisade en Albigeois, le roi tomba malade en Auvergne; on disait qu'il pourrait guérir s'il voyait une femme; son fidèle compagnon, Archambaud de Bourbon, choisit une belle jeune fille et la fit entrer dans le lit du roi pendant son sommeil; à son réveil, le roi lui demanda pourquoi elle se trouvait là; elle répondit qu'elle venait l'aider à le guérir. Le roi la remercia et refusa le remède, pour ne point commettre de péché mortel. » Selon Giraud de Barri, Louis aurait montré la même chasteté en Angleterre en 1216. {De Princip. instrucl., p. 133.) Il est bon d'ajouter que le même auteur raconte une anecdote exactement semblable à l'honneur de Louis Vlll [ibid., t. III, 132). Cf. Petit-Dutaillis, Élude sur la vie et le règne de Louis VIII, p. 15.
nos historiens, ils disent que Louis VIll étant au lit de la mort, les médecins jugèrent qu'il n'y avait d'autre remède pour inique l'usage des femmes ; qu'ils mirent dans son lit, une jeune fille, mais le roi la chassa, aimant mieux mourir, disait-il, que de commettre un péché mortel. Le P. Daniel, dans son Histoire de [•'rance, a fait graver cette aventure à la tète de la vie de Louis VIII, comme le plus bel exploit de ce prince.
Cette fable nest, comme tous les autres contes de c temps-là, que le fruit de l'ignorance. Maison devrait savoir aujourd'hui que la jouissance d'une fille n'est point un remède pour un malade ; et, après tout, si Louis VIII n'avait pu réchapper que par cet expédient, il avait Blanche, sa femme, qui était fort belle (1) et en état de lui sauver la vie (2).
Ce nous est une occasion de réfuter une calomnie soigneusement entretenue par la légende, qui présente Thibaut de Champagne comme épris de Blanche de Castille, au point d'avoir empoisonné le roi, dont il était jaloux. La mort de Louis VIII serait dès lors le résultat d'un crime passionnel (3).
La critique historique (A) a réduit à néant cette
(1) « Eleganter coniposita in corpore, in aspeetu, in pulchritudine. » Mathieu de Paris, II, 128.
(2) Essai sur les Mœurs, III, 252.
(3) Tune comes, ut lama refert, procuravit régi venenum propinari ob ancorem reginee ejus, quam carnaliter illicite adamavit ; undé libidinis impulsu stimulatus moras ulterius necterc non volebat. » Roger de Wendover, III, 316.
(4) V. aux Pièces justificatives la note A.
fable (1), injurieuse pour la mémoire de la mère de saint Louis. Le chroniqueur contempoi-ain Péan Gatineau, chanoine de Saint-Martin de Tours, est très affirmatif sur ce point. Le roi, assure-t-il, « ne s'adonnait ni à la bonne chère, ni à la boisson, ni à la débauche : sa femme lui suffisait ».
Plusieurs historiens ont parlé de l'amour que Louis Vin avait pour sa femme : « Us étaient si attachés l'un à l'autre, que toujours on les voyait d'accord, et jamais reine n'aima tant son seigneur. » L'auteur de la chronique rimée, à laquelle sont empruntées ces expressions, rappelle, en plus d'un endroit, l'affection que Louis VIII et la reine Blanche avaient pour leurs enfants (2).
Si les soupçons se sont portés sur Thibaut de Champagne, c'est que le comte s'était mal conduit avec son suzerain et pouvait tout redouter de sa colère.
11 s'était montré sujet peu lidèle et parent peu dévoué: la crédulité des uns, la malveillance des autres, lui firent une réputation d'assassin. Ce n'était là qu'une invention détestable, et pourtant elle trouva crédit, surtout à l'époque où Thibaud, devenu à la fois le défenseur et le protégé de Blanche de Castille, se vit exposé à la haine violente de
(1) Michelet est de ceux qui ont le plus contribué à l'accréditer ( Histoire de France, t. VI).
(2) Elie Bergeb, Blanche de Caslille.
presque tous les grands vassaux (1). Alors ou lit courir le bruit qu'il avait été, du vivaut de Louis VIII, l'amant de la reine, etque cette passion, à laquelle ses poésies permettaient de croire, l'avait poussé au crime. Les Anglais eurent soin de répandre celte misérable légende, pensant nuire à la réputation d'une ennemie qui leur faisait peur ; mais toute la houe qu'on lui a jetée n'a jamais pu la salir. Quant au comte de Champagne, on a fort judicieusement fait observer que lellet de ses poisons aurait été bien lent, si administrés devant Avignon à la fin de juillet, ils n'avaient pas tué leur homme avant le 7 ou le 8 novembre i'2).
Cette dernière remarque est très judicieuse. Nous ne sachions pas qu'on fit usage à l'époque de poisons intermittents, que l'ingéniosité perverse des crimi-
(1) Ligués contre la reine régente pendant la minorité de saint Louis, les grands vassaux accusèrent Blanche de Castille, tour à tour, d'avoir été la maîtresse du comte Thibaut, puis celle du légat du pape, Romano Frangipani. Nous avons dit ce qu'il fallait penser de la liaison avec Thibaut. Nous renvoyons pour le surplus à Vllisloire des comles de Champagne, de M. d'AiîBois de Juhainville (t. IV, pp. 215 et 280). Sur les relations avec le légat, on n'a que des racontars ou des épigrammes (V. Mathieu de Paris, édition Luard, t. III et IV et le Ménestrel de Reims). Ce que Ion peut dire de plus positif, de plus scientifique, c'est que Blanche de Castille avait, au point de vue sexuel, une hérédité un peu lourde : sa grandinère, Éléonore de Guyenne, son grand'père, Henri II, n'étaient pas, à cet égard, à l'abri de tout reproche ; pas plus, du reste, que son père, dont la liaison avec une belle juive de Tolède a défrayé la chronique espagnole {Cronica gênerai, éd. Docampos ; Amador de LOS Rios, Ilisl. de /os Judeos de Espana, t. I, etc.j.
(2) Berger, op. cil., pp. 43-44,
nels ne devait imaginer que beaucoup plus tard. Louis VIII n'offrit, d'ailleurs, aucun des symptômes d'une intoxication lente et continue (1). Nous nous en tenons donc, après examen détaillé des arguments pour et contre, à la version la plus acceptable, celle de la mort naturelle.
PIEGES JUSTIFICATIVES
Nous extrayons de la savante Étude sur la vie et le règne de Louis VIII, par Petit-Dutaillis, les deux passages suivants, qui se rapportent l'un, à l'accusation d'empoisonnement portée contre Thibaut, comte de Champagne ; l'autre, à l'exhumation du corps de Louis VIll.
Le 3 novembre, comme il était arrivé dans la petite ville de Montpensier en Auvergne, le mal s'aggrava. Louis mourut le 8 novembre, emporté sans doute par la dysenterie. C'était cette même maladie qui avait l'ailli le conduire au tombeau pendant son enfance, et qui en 1216 avait terrassé son rival Jean sans Terre (2).
(1) Cf. Ilisloire de saint Louis, par le marquis de Villenfx've- Trans, t. I, pp. 350-353.
(2) Vinc. de Beauvais, 1276-1277, Cfiron. de Tours, 317; G. de Puilaurent, 217. Vincent de Beauvais dit que Louis <« tomba en frénésie », le 3 novembre, mais il ne se prononce pas sur la
Partout se répandit le I)ruit que Louis Vlff avait été empoisonné (1). On accusa Thibaut de Champagne.
Nicolas de Brai, qui cultive les parterres fleuris de la rhétorique mythologique, raconte comment les Furies, prenant d'abord de l'écume sortie de la bouche de Cerbère, puis du venin de vipère, ont confectionné avec ces ingrédients un poison atroce et en ont confié l'emploi à« leur nourrisson (2) », Ce nourrisson des Furies, que la « Muse » de Nicolas croit devoir ne point nommer, c'est évidemment le comte de Champagne.
On a trouvé une allusion non moins claire dans le second sirventois de Hue de la Ferté(3). L'accusation est d'ailleurs ouvertement énoncée dans les Abbrevaliones fjeslorum Franciœ regiim, ouvrage du temps de saint Louis et dans la chronique de Roger de Wendover. Celui-ci déclare sans plus de circonlocutions que le comte de Champagne convoitait Blanche de Castille et qu'il était pressé de pouvoir satisfaire sa passion (4).
En 1230, ce soupçon pesait encore si fortement sur Thibaut, que Philippe Hurepel put en profiter : avant d'entrer en Champagne, il fit provoquer le comte, l'accusant d'avoir empoisonné Louis VIII (5).
nature du mal qui l'emporta; selon quelques-uns, déclare Roger de Vendover (III, lOG), ce fut la dysenterie.
(1) Voyez Wendover, III, 116, et la chronique de l'Italien Richard de Saint-Germain, p. 346.
(2) Nicolas de Brai, 331 et 334.
(3) D'Arbois de Jubainville, Comtes de Champagne, IV, 209, note.
(4) Abbrev. gesl. Franc, regum, 433. — Wendover, III, 116. — Paulin Paris, article paru dans le Cabinet Historique, IV, 1" partie, 129.
(5) D'Arbois de Jubainville, Comtes de Champagne, IV, 241.
Etant donné que Thibaut avait quitté Avignon avant mi-aoùt et qu'il était dès le mois de septembre en Champagne (i); étant donné surtout qu'on ne pouvait alléguer aucune preuve précise contre lui, et qu'une épidémie sévissait au moment de la mort du roi, il était infiniment plus vraisemblable d'attribuer tout simplement le décès de Louis Vlll à la dysenlerîe. Mais on aima mieux fabriquer une mélo-dramatique histoire d'empoisonnement, comme on le lit aussi pour Jean sans Terre.