‹ Les morts vont viteChapitre 2 sur 13 · LES · texte numérisé non relu

LES

L'année 1769 fut féconde en grands hommes. La nature, prévoyante, semait pour l'avenir.

Presque en même temps, deux enfants naquirent pendant cette année.

L'un, dans une ile enveloppée de ce doux murmure que fait la Méditerranée; l'autre, près des grèves arides que vient battre de son fracas et de ses flots l'Océan sauvage de la Bretagne.

L'un, dans une maison que la proscription habita dès sa naissance; l'autre, dans un château que la tristesse habita toujours.

L'uD était inscrit, depuis le xii^ siècle, au livre d'or de jFlorence ; l'autre était inscrit, depuis le x® siècle, au nobiliaire français.

L'un portait, sur son blason d'azur, l'aigle aux ailes éployées ; l'autre, sur son écu de gueules, les fleurs de lis semées sans nombre.

L'un devait être empereur par le glaive ; l'autre devait être roi par la pensée.

L'un devait reconstruire la société écroulée; l'autre devait retrouver la religion perdue.

L'un devait dicter le Code civil, c'est-à-dire la loi des hommes ; l'autre devait écrire le Gé)iie du Chris^ tianisme, qui est la gloire de Dieu.

L'un s'appelait Napoléon Bonaparte , l'autre s'appelait François- Auguste de Chateaubriand,

Voici ce que l'empereur disait du poëte :

< Chateaubriand a reçu de la nature le feu sacré ; ses ouvrages l'attestent. Son style n'est pas celui de Racine, c'est celui du prophète. Si jamais il arrive au timon des affaires, il est possible que Chateaubriand s'égare; mais ce qu'il y a de certain, c'est que tout ce qui est grand et national convient à son génie. »

Voici ce que le poëte disait de l'empereur :

« Bonaparte combat sur une vieille terre, environné d'éclat et de bruit; il ne veut créer que sa renommée; il ne se charge que de son propre sort; il semble savoir que sa mission sera courte, que le torrent qui tombe de si haut s'écoulera promptement. Il se hâte de jouir et d'abuser de sa gloire comme d'une jeunesse fugitive. A l'instar des dieux d'Homère, il veut arriver en quatre pas au bout du monde ; il paraît sur tous les rivages; il inscrit précipitamment son nom dans les fastes de tous les peuples; il jette en courant des couronnes à sa famille et à ses soldats ; il se dépêche dans ses monuments, dans ses lois, dans ses victoires. Penché sur le monde, d'une main, il terrasse les rois, de l'autre, il abat le géant révolutionnaire. Mais, en écrasant l'anarchie, il étouffe la liberté, et finit par perdre la sienne sur son dernier champ de bataille. >

Chacun de ces hommes se regardait donc comme qu.;4ue chose de grand, puisque chacun d'eux mesurait l'autre.

Ces deux hommes, nés à trois cents lieues de distance, qui devaient se rencontrer, se prendre, se quitter et se reprendre, grandirent sans se connaître, l'un, sous le niveau de l'étude, à l'ombre de ces grands murs de

collège, soumis à ces règlements sévères qui font les généraux et les hommes d'État; l'autre, errant au bord des grèves, compagnon des vents et des flots, n'ayant d'autre livre que la nature, d'autre instituteur que Dieu, ces deux grands maîtres qui font les rêveurs et les poètes.

Aussi, l'un eut toujours un but, but qu'il atteignit ; l'autre n'eut jamais que des désirs, désirs qu'il ne réalisa jamais ; l'un voulait mesurer l'espace ; l'autre tentait de conquérir l'infini.

En 1791, Bonaparte revient passer un seniestre dans sa famille pour y attendre les événements. — En 1791, Chateaubriand s'embarque à Saint-Malo, pour tenter de découvrir le passage aux Indes par le nord-ouest de l'Amérique.

Suivons ce dernier. — Le sillon de lumière que tracera le poëte vaut bien le sillon de sang que tracera l'empereur.

Chateaubriand quitte Saint-Malo le 6 mai, à six heures du matin. Il touche aux Açores, où, plus tard, il conduira Chactas. Le vent le pousse sur le banc de Terre-Neuve; il traverse le détroit, relâche à Saint-Pierre, y reste quinze jours, se perdant au milieu des brouillards dont

l'île est sans cesse couverte, errant au milieu des nuages et des bouffées de vent, écoutant les mugissements d'une mer invisible, s'égarant sur une bruyère laineuse et morte, et n'ayant pour guide qu'une espèce de torrent rougeâtre roulant entre les roches.

Après quinze jours de relâche, le voyageur quitte Saint-Pierre, atteint la latitude des côtes de Maryland. Là, les calmes le prennent; mais qu'importe au poète I Les nuits sont admirables, les aurores splendides, les crépuscules merveilleux : assis sur le pont, il suit le globe du soleil prêt à se plonger dans les flots, et qui lui apparaît entre les cordages du navire, au milieu des espaces sans bornes de l'Océan.

Enfin, un jour, on aperçut au-dessus des vagues quelques cimes d'arbres qu'on eût pu prendre pour des flots d'un vert un peu plus foncé, s'ils n'eussent été immobiles. C'était l'Amérique.

Vaste sujet de réflexions pour le jeune poète , que ce monde aux destinées sauvages , aux annales inconaues, que Sénèque devina, que Colomb découvrit, que Vcspuce baptisa, mais dont nul n'a pu se faire l'historien.

C'était l'heure heureuse pour visiter l'Amérique,

rAmérique qui, à travers l'Océan, venait de renvoyer à la France la révolution qu'elle avait faite, la liberté qu'elle avait conquise à l'aide des épées françaises. C'était une curieuse chose que d'assister à l'édification d'une ville florissante, là où, cent ans auparavant, Guillaume Penn avait acheté un morceau de terre de quelques Indiens errants. C'était un beau spectacle, enfin, que de voir naître une nation sur un champ de bataille, comme si quelque nouveau Cadmus eût semé des hommes dans le sillon des boulets.

Chateaubriand s'arrête à Philadelphie, non pas pour voir la ville, mais pour voir Washington, auquel il raconte son projet, qui l'encourage en lui tendant la main, et qui unit par lui montrer une clef de la Bastille. Le lendemain, le voyageur partit pour New-York, et Washington pour la campagne.

Chateaubriand garda toute sa vie le souvenir de cette visite. Le soir du même jour où il l'avait reçu, Washington l'avait sans doute oublié. Washington était à l'apogée de sa gloire, président du peuple dont il avait été à la fois le général et le législateur. Chateaubriand était dans toute l'obscurité de sa jeunesse, et les splendeurs de sa renommée future n'avaient point encore jeté leur pre-

mîer rayonnement. Washington mourut sans avoir rien deviné dans celui qui, plus tard, a dit de lui el de Napoléon :

€ Ceux qui, comme moi, ont \ii le conquérant de l'Europe et le législateur de l'Amérique, détournent aujourd'hui les yeux de la scène du monde ; quelques histrions qui font pleurer ou rire ne valent pas la peine d'être regardés. »

Washington était tout ce que Chateaubriand avait à voir de curieux dans les villes américaines. D'ailleurs, ce n'était point pour voir des hommes, à peu près les mêmes partout, que le voyageur avait traversé l'Atlantique et touché un nouveau monde. C'était pour chercher au fond de ses forêts vierges, au bord de ses lacs grands comme des océans, au centre de ses prairies infi« nies comme des déserts, cette voix qui parle dans la solitude.

Chateaubriand acheta donc deux chevaux, prit à son service un Hollandais qui parlait plusieurs dialectes indiens, s'avança à travers le pays que coupe aujourd'hui le canal de New-York, mais qui alors était désert.

C'était le premier pas dans la liberté et dans l'infini.

Écoutons le voyageur rendre compte de ses propres sensations :

« Lorsque, après avoir passé le Mohawk, je me trouvai dans des bois qui n'avaient jamais été abattus, je tombai clans une sorte d'ivresse. J'allais d'arbre en arbre, à droite, à gauche, indifféremment, me disant à moimôme : « Ici, plus de chemins à suivre, plus de villes, i plus d'étroites maisons, plus de présidents, plus » de république, plus de rois! » et, pour essayer si j'étais enfin rétabli dans mes droits originels, je me livrais à mille actes de volonté qui faisaient enrager le grand Hollandais qui me servait de guide et qui, dans son âme, me croyait fou. »

Le hasard a de curieuses fantaisies, et c'est surtout en faveur des voyageurs qu'il met en jeu les plus capricieuses combinaisons. Par qui le nôtre est-il reçu sur les frontières de la solitude ? qui va être son introducteur, dans ce grand édifice de la nature qu'on appelle le désert ?

Un compatriote, un Français, un maître de danse.

« M. Violet était maître de danse chez les sauvages ; on lui payait ses leçons en peaux de castor et en jambons d'ours. Au milieu d'une forêt, on voyait une espèce

de grange. Je trouvai dans cette grange une vingtaine de sauvages, hommes et femmes, barbouillés comme des sorciers; le corps demi-nu, les oreilles découpées, des plumes de corbeau sur la tête et des anneaux passés dans les narines.

» Leur professeur était un petit Français, poudré et frisé comme autrefois, habit vert-pomme, veste de droguet, jabot et manchettes de mousseline ; il raclait un violon de poche, et faisait danser Madeîon Friqiiet à ses Iroquois. M. Violet, en me parlant des Indiens, me disait toujours : « Ces messieurs les sauvages et ces dames € les sauvagesses ; > il se louait beaucoup de la légèreté de ses écoliers. E". effet, je n'ai jamais vu faire de telles gambades. M. Violet tenait son petit violon entre son menton et sa poitrine, accordait l'instrument fatal, criait en iroquois : « A vos places ! > et toute la troupe sautait comme une bande de dindons. »

Le voyage continue. En disant adieu à M. Violet, le voyageur a dit adieu à la civilisation : plus d'autre abri que l'ajoupa, plus d'autre lit que la terre, plus d'autre oreiller que la selle, plus d'autres couvertures que les manteaux.

Quant aux chevaux, ils erraient en liberté, une son-

nette au cou, et, par un admirable inslinct de conservalion, ne perdant jamais de vue le feu allumé par leurs maîtres pour chasser les insectes et éloigner les serpents.

Alors commence un voyage à la manière de Sterne; seulement, au lieu de labourer la civilisation, le voyageur sillonne la solitude. De temps en temps, un village indien surgit tout à coup à ses regards, ou une tribu errante s'offre inopinément à ses yeux; alors l'homme de la civilisation fait à l'homme du désert un de ces signes de fraternité universels compris sur toute la surface du globe; alors ses hôtes futurs entonneni le chant de l'étranger.

« Yoici l'étranger, voici l'envoyé du Grand-Esprit. »

Après ce chant, un enfant venait prendre sa main et le conduisait à la cabane.

Lorsque l'enfant touchait le seuil de la porte, il disait :

— Yoici l'étranger.

Et le sachem répondait :

— Enfant, introduis l'homme dans ma cabane.

Alors le voyageur entrait sous la protection de l'enfant, et allait, comme chez les Grecs, s'asseoir sur la cendre du foyer. On lui présentait le calumet de paix;

CHATEAUBRIAND ii

il fumait trois fois, et les fenunes disaient le chant de la consolation.

« L'étranger a retrouvé une mère et une femme ; le soleil se lèvera et se couchera pour lui comme auparavant, »

Puis on remplissait d'eau une coupe d'érahle, une coupe consacrée. C'était une calebasse ou un vase de pierre qui reposait ordinairement dans un coin de la cheminée. Le vç)yageur buvait la moitié de l'eau et passait la coupe à son hôte, cpii achevait de la vider.

Au reste, les oppositions ne manquaient point au tableau ; après avoir demandé l'hospitalité au wigwam de riroquois, le voyageur allait frapper à la porte d'un planteur.

Là, il trouvait souvent une famille charmante, entourée de toutes les élégances de l'Europe : des meubles d'acajou, un piano, des tapis, des glaces, et cela à quatre pas de la hutte d'un Iroquois. Le soir, lorsque les serviteurs étaient revenus des bois ou des champs avec la cognée ou la charrue, on ouvrait les fenêtres, et les jeunes filles du planteur chantaient, en s'accompagnant sur le piano, la musique de Paesiello et de Cimarosa, à la vue du désert et au murmure lointain de quelque cataracte.

Au lieu de ce spectacle de la vie sauvage, au lieu de ce souvenir de la vie civilisée, veut-on la nuit, le silence, le recueillement, la mélancolie? Le voyageur peint, regardez.

« Échauffé de mes idées, je me levai et je fus m'asseoir à quelque distance sur une racine qui pendait au bord d'un ruisseau. C'était une de ces nuits améri* caines que le pinceau des hommes ne rendra jamais, et dont je me suis rappelé les souvenirs avec délices.

» La lune était au plus haut point du ciel ; on voyait çà et là, dans de grands intervalles épurés, scintiller mille étoiles; tantôt, la lune reposait sur un groupe de nuages qui ressemblaient à la cime de hautes montagnes couronnées de neige; peu à peu ces nues s'allongeaient, se déroulaient en zones diaphanes et onduleuses de satin blanc, ou se transformaient en légers flocons d'écume, en innombrables troupeaux errant dans les plaines bleues du firmament. Une autre fois, la voûte aérienne paraissait changée en une grève où l'on distinguait les couches horizontales, les rides parallèles tracées comme par le flux et le reflux régulier de la mer. Une bouffée de vent venait encore déchirer le voile, et partout se formaient dans les cieux de grands bancs d'une ouate

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éblouissante de blancheur si doux à l'œil, que l'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité. La scène sur la terre n'était pas moins ravissante : le jour cérusien et velouté de la lune flottait silencieusement sur la cime des forêts, et, pénétrant dans les intervalles des arbres, poussait des gerbes de lumière jusque dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres. L'étroit ruisseau qui coulait à mes pieds, s'enfonçant tour à tour sous des fourrés de chênes, de saules et d'arbres à sucre, et paraissant un peu plus loin dans des clairières tout brillant des constellations de la nuit, ressemblait à un ruban de moire et d'azur, semé de crachats de diamants et coupé transversalement de bandes noires. De l'autre côté de la rivière, dans une vaste prairie naturelle, la clarté de la lune dormait sans mouvement sur les gazons, où elle était étendue comme une toile. Des bouleaux dispersés çà et là dans la savane, tantôt, selon les caprices des brises, se confondaient avec le sol en s'enveloppant de gazes pâles ; tantôt se détachaient du fond de craie en se couvrant d'obscurité et formant comme des îles d'ombre flottante sur une mer immobile de lumière. Auprès, tout était silence et repos, hors la chute de quelques feuilles, le passage brusque d'un vent subit,

lA LES MORTS VONT VITE

les gémissements rares et interrompus de la hulotte; mais au loin, par intervalle, on entendait les roulements solennels de la cataracte du Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de déserts en déserts, et expiraient à travers les forêts lointaines.

» La grandeur, l'étonnement mélancolique de ce ta* bîeau ne saurait s'exprimer dans les langues humaines ; les plus belles nuits d'Europe ne peuvent en domaer une idée. Au miHeu de nos champs cultivés, en vain l'imagination cherche à s'étendre. Elle rencontre de toutes parts les habitations des hommes. Mais, en ces pays déserts, l'âme se plaît à s'enfoncer et à se perdre dans un océan d'éternelles forêts ; elle aime à errer à la lueur des étoiles au bord des lacs immenses, à planer sur le gouffre mugissant des terribles cataractes, à tomber avec la masse des ondes, et, pour ainsi dire, à se mêler, à se fondre avec toute cette nature sauvage et sublime. »

Enfin, le voyageur arriva à cette chute du Niagara, dont le bruit se perdait chaque matin dans les mille bruits de la nature qui s'éveille, mais qui, au milieu du silence de chaque nuit, grondait plus rapproché, comme pour lui servir de guide et l'attirer à lui

Un jour, il l'atteignit. Cette splendide cataracte, que Chateaubriand était venu chercher si loin, manqua en peu d'instants d'être deux fois pour lui la mort. Nous n'essayerons pas de raconter; quand Chateaubriand raconte, nous le laissons dire :

« En arrivant, je m'étais rendu à la chute, tenant la bride de mon cheval entortillée à mon bras ; tandis que je me penchais pour regarder en bas, un serpent à sonnettes remua dans les buissons voisins : le cheval s'effraye, recule et se cabre, et, en approchant du gouffre, je ne puis dégager mon bras des rênes, et le cheval, toujours plus effarouché, m'entraîne après lui. Déjà ses pieds de devant quittaient la terre, et, accroupi sur le bord de l'abîme, il n'y tenait plus que par la force des reins : c'en était fait de moi, lorsque l'animal, étonné lui-môme du nouveau péril, fait un nouvel effort, s'abat en dedans par une pirouette, et s'élance à dix pieds du bord. »

Ce n'est pas tout, sauvé de ce péril accidentel, le voyageur se livre lui-même à un péril cherché, à un danger prévu. Mais il y a certains hommes qui sentent dans leur for intérieur qu'ils peuvent tenter impunément Dieu.

Laissons continuer le voyageur :

€ L'échelle qiii se trouvait jadis à la cataracte était rompue. Je voulus, en dépit des représentations de mon guide, me rendre au bas de la chute par un rocher à pic de deux cents pieds de hauteur. Je m'aventurai dans la descente; malgré les rugissements de la cataracte et l'abîme effrayant qui bouillonnait au-dessous de moi , je conservai ma tête et parvins à une quarantaine de pieds du fond ; mais, ici, le rocher, lisse et vertical, n'offrait plus ni racines ni fentes où pouvoir reposer mes pieds. Je demeurai suspendu par la main de toute ma longueur, ne pouvant ni remonter ni descendre, sentant mes doigts s'ouvrir peu à peu de lassitude sous le poids de mon corps, et voyant la mort inévitable : il y a peu d'hommes qui aient passé dans leur vie deux minutes comme je les passai alors, suspendu sur le gouffre de Niagara. Alors, mes mains s'ouvrirent et je tombai. Par le bonheur le plus inouï, je me trouvai sur le roc vif, où j'aurais pu me briser cent fois, et cependant je ne me sentais pas grand mal. J'étais à un demi-pouce de l'abîme, et je n'y avais pas roulé ; mais, lorsque le froid de l'eau commença à me pénétrer, je m'aperçus que je n'en étais pas quitte à si bon marché

que je l'avais cru d'abord. Je sentis une douleur insupportable au bras gauche, je Tavais cassé au-dessus du coude. Mon guide, qui me regardait d'en haut et auquel je fis signe, courut chercher quelques sauvages, qui, avec beaucoup de peine, me remontèrent avec des cordes de bouleau et me transportèrent chez eux. •

Juste au même moment, un jeune lieutenant, nommé Napoléon Bonaparte, manquait de se noyer en se baignant dans la Saône.

Le voyageur continue son chemin par les lacs. Le lac Érié fut le premier qu'il côtoya. Du bord, il pouvait voir, chose effrayante, les Indiens s'aventurer, dans leurs canots d'écorce, sur cette mer incertaine dont les tempêtes sont si effrayantes. D'abord, et avant toutes choses, ils suspendent leurs munitions, comme autrefois les Phéniciens leurs dieux, à la poupe de leurs canots, et s'élancent au milieu des tourbillons de neige, au milieu des vagues soulevées. Ces vagues, qui surmontent le bordage des canots, semblent sans cesse près de les engloutir. Les chiens des chasseurs, les pattes appuyées sur les bords, poussent des cris lamentables, tandis que leurs maîtres, en silence et sans autre mouvement que celui qui est commandé par la manœuvre, frappent en

mesure les flots avec leurs pagayes. Les canots s'avantent à la file ; à la proue du premier, se tient debout un chef qui, à titre d'encouragement ou d'invocation, répète à chaque instant le monosyllabe Oha. Dans le dernier canot, à la poupe, et fermant cette ligne d'hommes et de barques, un autre chef est encore debout, gouvernant une longue rame en forme de gouvernail. A travers le brouillard, la neige, les vagues, on n'aperçoit que les plumes dont la tête de ces Indiens est ornée ; le cou allongé des dogues hurlant et les torses des deux sachems, pilote et augure.

« On dirait les dieux inconnus de ces eaux lointaines et ignorées. »

Maintenant, reportons nos yeux du lac à ses bords, des eaux au rivage.

t Dans un espace de plus de vingt milles, s'étendent de larges nénufars. En été, les feuilles de ces plantes sont couvertes de serpents entrelacés les uns aux autres. Lorsque ces reptiles viennent à se mouvoir aux rayons au soleil, on voit rouler leurs anneaux d'or, de pourpre et d'ébène; alors, on ne distingue plus dans ces horribles nœuds, doublement, triplement formés, que des yeux, étineelants, des langues à triple dard, des

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gueules de feu, des queues armées d'aiguillons et de sonnettes qui s'agitent en l'air comme des fouets. Un sifflement continuel, un bruit semblable au froissement des feuilles mortes dans une forêt, sortent de cet impur Cocyte. »

Pendant un an, le poëte voyageur erra ainsi, descendant les cataractes, traversant les lacs, franchissant les forêts, ne s'arrêtant au milieu des ruines de l'Ohio que pour jeter un doute de plus dans le sombre abîme du passé , suivant le cours des fleuves, mêlant, le matin et le soir, sa voix à la voix universelle de la nature qui proclame Dieu, rêvant son poëme des Natchez, oubliant l'Europe, vivant de liberté, de solitude et de poésie.

A force d'errer de forêts en forêts, de lacs en lacs, de prairies en prairies, il s'était, sans le savoir, rapproché des défrichements américains. Un soir, il avise au bord d'un ruisseau une ferme bâtie de troncs d'arbres; il demanda l'hospitalité, elle lui fut accordée.

La nuit vint : l'habitation n'était éclairée que par la flamme du foyer. Il s'assit dans un coin de la cheminée, et, tandis que son hôtesse préparait le souper, il s'amusa à lire, à la lueur du feu, un journal anglais tombé à terre.

A peine eut-il jeté les yeux dessus, que ces quatre mots le frappèrent :

Flight of the king (fuite du roi).

C'était le récit de l'évasion de Louis XYI et son arrestation à Yarennes.

Le même journal racontait l'émigration de la noblesse et la réunion des gentilshommes sous les drapeaux des princes.

Cette voix qui pénétrait jusqu'au fond des solitudes pour lui crier : « Aux armes ! » parut au voyageur un fatidique appel.

Il revint à Philadelphie, traversa la mer, poussé par une tempête qui le jeta en dix-huit jours sur les côtes de France, et, au mois de juillet 1792, il aborda au Havre en disant :

— Le roi m'appelle; me voici î

Au moment même où Chateaubriand mettait le pied sur le bâtiment qui le ramenait au secours du roi, un jeune capitaine d'artillerie, appuyé contre un arbre de la terrasse du bord de l'Eau, regardait Louis XYI se montrant à une terrasse des Tuileries coiffé du bonnet rouge, et, d'une voix où le mépris se mêlait à la pitié, il murmurait :

— Cet homme est perdu!

« Ainsi, dit le poëte, ce qui me sembla un devoir renversa les premiers desseins que j'avais conçus, et amena la première de ces péripéties qui ont marqué ma carrière. Les Bourbons n'avaient point besoin, sans doute, qu'un cadet de Bretagne revînt du fond de l'Amérique pour leur offrir son obscur dévouement. Si, continuant mon voyage, j'eusse allumé la lampe de mon hôtesse avec le journal qui a changé ma vie, personne ne se fût aperça de mon absence; car personne ne savait que j'existais. Un simple démêlé entre moi et ma conscience me ramena sur le théâtre du monde. J'aurais pu faire ce que j'aurais voulu, puisque j'étais le seul témoin du débat. Mais, de tous les témoins, c'est celui aux yeux duquel je craindrais le plus de rougir. »

Chateaubriand rapportait Atala et les Natchez

A peine arrivé, comme si le jeune voyageur voulait clouer son avenir à la France, il se marie. Est-ce une

précaution qu'il prend contre lui-même? L'époux veut-il brider le poëte ?

M. de Chateaubriand et sa femme vont habiter l'impasse Férou, un nid sombre caché derrière Saint- Sulpice. D'ailleurs, le futur soldat de Gondé ne peut ni trop vite ni trop bien se cacher.

La France est bien changée depuis dix-huit mois qu'il l'a quittée ; il y a beaucoup de choses nouvelles et surtout beaucoup d'hommes nouveaux.

Ces hommes nouveaux s'appellent Barnave, Danton, Robespierre. Il y a bien encore Marat; mais, celui-là, ce n'est pas un homme, c'est une bête fauve. Quant à Mirabeau, il est mort.

N'importe! notre gentilhomme prend langue ; il aborde les uns après les antres tous ces hommes voués à des partis divers, mais à un même échafaud.

Il visite les Jacobins, le club Aristocratique, le club des gens de lettres, le club des artistes; les gens comme il faut y sont en majorité ; il y a même des grands seigneurs. La Fayette et les deux Lameth y vont. La Harpe, Chamfort, Andrieux, Sedaine, Chénier y représentent la poésie; la poésie du temps, c'est vrai; mais, au bout du compte, on ne peut pas demander au temps plus

qu'il ne peut donner : David, qui a fait une révolution dans la peinture; Talma, qui a fait une révolution au théâtre, manquent rarement une séance. Il y a deux censeurs à la porte chargés de reconnaître les cartes : l'un est Laïs le chanteur; l'autre est le fils naturel du duc d'Orléans.

L'homme du bureau, l'homme noir dont les façons sont si élégantes et dont l'air est si sombre, c'est l'auteur des Liaisons dangereuses, le chevalier de Laclos.

Pourquoi Grébillon fils est-il mort? Il serait président, ou, tout au moins, vice-président.

Un homme est à la tribune, à la voix faible et grêle, à la maigre et triste figure, à l'habit olive un peu sec, un peu râpé, mais aux cheveux poudrés, au gilet blanc, au linge irréprochable.

C'est Robespierre, cette expression de la société, qui marche au pas avec elle, et qui, le jour où il aura l'imprudence de la devancer, glissera dans le sang de Danton,

Chateaubriand visite les Cordeliers.

Étrange destinée que celle de cette église, qui est devenue un club !

Saint Louis, cordelier lui-même, la fonda à la suite d'un coup d'Etat révolutionnaire. Un grand seigneur, le

sire de Coucy, commet un crime : le justicier de Vincennes lui impose une amende, et cette amende bâtit l'école et l'église des Gordeliers.

Aux Gordeliers retentit, en 1300, la dispute de l'Évangile éternel. On y pose cette question, que l'athéisme doit résoudre quatre siècles plus tard : « Christ est- il passé? »

Le roi Jean est fait prisonnier à Poitiers. La noblesse, décimée, battue, est faite prisonnière avec lui. Un homme s'empare, au nom du peuple, du pouvoir royal, et établit son quartier général aux GordeUers. Get homme, c'est Etienne Marcel, le prévôt de Paris.

€ Si les seigneurs se font la guerre, dit Etienne Marcel dans un décret, les bonnes gens leur courront sus. »

Au reste, les moines cordeliers sont, eux aussi, les dignes prédécesseurs de ceux qui, plus tard, doivent prendre leur église; sans-culottes du moyen âge, ils ont dit longtemps avant Babeuf : « L: propriété est un délit public; > longtemps avant Proudhon : « La propriété est un vol. »

Us ont soutenu leur aphorisme ; car ils ont mieux aimé se laisser brûler que de rien changer à leur robe de mendiant.

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Si les Jacobins sont l'aristocratie, les Gordeliers, c'est le peuple; le peuple de Paris, remuant, actif, violent ; le peuple représenté par ses écrivains favoris, par Marat, qui a son imprimerie dans les caves de la chapelle; par Desmoulins, Fréron, Fabre d'Églantine, Anacharsis Clootz; par les orateurs Danton et Legendre, ces deux bouchers dont l'un changea les prisons de Paris en abattoirs.

Les Gordeliers, c'était la ruche ; les abeilles demeuraient alentour :

Marat, presque en face; Desmoulins et Fréron, rue de la Vieille-Comédie; Danton, à cinquante pas, passage du Commerce; Clootz, rue Jacob; Legendre, rue des Boucheries-Saint-Germain.

Chateaubriand vit et entendit tous ces hommes : Desmoulins grasseyant, Marat bégayant, Danton tonnant, Legendre jurant, Clootz blasphémant; ils lui firent peur.

Il résolut d'aller rejoindre à l'étranger les gentilshommes enrôlés sous la bannière des princes; malheureusement, un fait rendu par deux mots s'opposait à cette résolution :

L'argent manquait.

Madame de Chateaubriand n'avait apporté en dot que des assignats, et les assignats commençaient à avoir un peu moins de valeur que le papier blanc, sur lequel on peut, au moins, faire un billet ou une lettre de change.

Enfin, on trouva un notaire qui avait encore de l'argent ; le notaire prêta douze mille francs. M. de Chateaubriand plaça son trésor dans un portefeuille et mit le portefeuille dans sa poche. Ces douze mille francs, c'était sa vie et celle de son frère.

Mais l'homme propose et Satan dispose. Le futur émigré rencontre un ami. Il lui avoue qu'il a douze mille francs. L'ami est joueur; le jeu est épidémique. M. de Chateaubriand entre dans un tripot du Palais-Fioyal, joue et perd dix mille cinq cents francs sur douze mille.

Heureusement, ce qui eût dû lui faire tourner la tête la lui rend. Ce n'était pas un vrai joueur que le futur auteur du Génie du Christianisme. Il remet dans son portefeuille les quinze derniers cents francs, prêts à suivre les autres, s'élance hors de la maison maudite, monte en fiacre, arrive impasse Férou, rentre chez lui, cherche son portefeuille, mais inutilement.

Le portefeuille est resté dans le fiacre. Il descend précipitamment; le fiacre était parti. Il court après lui. Des

enfants ont vu le fracre repasser chargé. Heureusement, un commissionnaire connaît le cocher, sait où il demeure et donne son adresse. M. de Chateaubriand l'attend à sa porte; à deux heures du matin, le cocher entre.

On visite la voiture ; le portefeuille a disparu.

Le cocher a conduit en tout, depuis qu'il a descendu M. de Chateaubriand impasse Pérou, trois sans-culottes et un prêtre.

Il r.e sait pas où demeurent les sans-culottes, mais il sait où demeure le prêtre.

Il est trois heures du matin, on ne peut pas aller réveiller un honnête homme à cette heure-là : M. de Chateaubriand rentre chez lui, écrasé de fatigue, et s'endort.

Le même jour, il est réveillé par le prêtre, qui lui rapporte son portefeuille et ses quinze cents francs.

Le lendemain, M. de Chateaubriand part pour Bruxelles avec son frère aîné et un domestique, habillé comme eux et qui passe pour leur ami.

Le malheureux domestique avait trois défauts : le premier, d'être trop respectueux d'abord; le second, d'être trop familier ensuite ; le troisième, de rêver tout haut.

Malheureusement, ces rêves étaient des plus compro-

mettants : il croyait toujours qu'on venait l'arrêter, et voulait toujours sauter hors de la diligence. La première nuit, les deux frères le retinrent à grand'peine; la seconde, ils ouvrirent la portière toute grande ; le pauvre diable sauta, et, continuant son rêve tout éveillé, s'enfuit sans chapeau à travers champs.

Les deux voyageurs croyaient être débarrassés de lui, un an après, sa déposition coûtait la vie au frère aîné de M. de Chateaubriand.

Enfin, les deux frères gagnèrent Bruxelles.

Bruxelles était le rendez- vous des royalistes. De Bruxelles à Paris, il y avait quatre ou cinq journées de marche; on serait donc à Paris dans quatre ou cinq jours; les pessimistes en mettaient huit.

Aussi s'étonnait-on fort que les deux frères fussent venus au heu d'attendre ; ce n'était pas la peine de quitter Paris, puisque c'était sur Paris qu'on allait marcher; aussi n'y eut-il pas place pour le nouveau venu, même dans le régiment de Navarre, où il avait autrefois été lieutenant.

Des compagnies bretonnes, dans le genre des anciennes compagnies franches, allaient faire le siège de Thionville. Elles étaient moins fières que MM. de Navarre, elles

accueillirent leur compatriote et lui permirent de prendre place dans leurs rangs.

Comme on le voit, M. de Chateaubriand n'était point destiné à faire son chemin dans l'armée. Promu au grade de capitaine de cavalerie pour monter dans les carrosses de la cour, redevenu sous-lieutenant après cette promotion, il marchait maintenant au siège de Thionville comme simple soldat.

En sortant de Bruxelles, M. de Chateaubriand rencontra M. de Montrond; les deux hommes se reconnurent pour être de même race.

— D'où vient monsieur? demanda le citadin au soldat.

— Du Niagara, monsieur.

— Où va monsieur?

— Où l'on se bat.

Les deux interlocuteurs se saluèrent, et chacun tira de son côté.

Dix lieues plus loin, M. de Chateaubriand rencontre un homme à cheval.

— Où allez- vous, lui dit le cavalier?

— Je vais me battre, répondit le piéton.

— Comment vous nomme-t-on?

— M. de Chateaubriand... Et vous?

— M. Frédéric-Guillaume.

Cet homme à cheval, c'était le roi de Prusse. Il s*éloigna en disant :

— Je reconnais bien là la noblesse de France.

M. de Chateaubriand était parti pour prendre Thionville, comme il était parti pour trouver le passage du Nord-Ouest; il n'avait pas trouvé le passage, il ne prit pas Thionville. Seulement, dans la première entreprise, il s'était cassé le bras ; à la seconde, il fut blessé à la jambe par une poutre enflammée.

En même temps que M. de Chateaubriand était blessé à la jambe par cette poutre enflammée, un jeune chef de bataillon, nommé Napoléon Bonaparte, était blessé d'un coup de baïonnette à la cuisse au siège de Toulon.

Une balle aussi fit ce qu'elle put pour tuer le volontaire royaliste ; mais elle trouva, entre son habit et sa poitrine, le manuscrit à!Atala et s'amortit dessus.

A cette blessure se joignit la petite vérole, et, à ces deux fléaux, un fléau bien plus grave chez nous, la déroute.

A Namur, le jeune émigré passait dans les rues en tremblant la fièvre, une pauvre femme lui jeta une couverture trouée sur les épaules; cette couverture était la

seule qu'elle possédât. Saint Martin, qui a été canonisé, ne donna au pauvre que la moitié de son manteau.

En sortant de la ville, M. de Chateaubriand tomba dans un fossé.

La compagnie du prince de Ligne passait; le mourant allongea un bras. On vit que le corps frémissant vivait encore, on eût pitié de lui ; on le mit dans un fourgon et on le déposa aux portes de Bruxelles.

Les Belges, qui exploitent si bien le passé, mais qui n'ont pas encore reçu du ciel la faculté de lire dans l'avenir; les Belges, qui ne devinaient pas qu'un jour la contrefaçon des ouvrages que publierait ce jeune homme enrichirait trois ou quatre contrefacteurs; les Belges fermèrent leurs portes au pauvre blessé.

A bout de forces, il se coucha au seuil d'une auberge et attendit. La compagnie du prince de Ligne était bien passée, peut-être viendrait-il quelque soutien inconnu, envoyé par la Providence.

C'est bon d'espérer, même quand on meurt.

La Providence ne fit pas défaut au mourant; elle lui envoya son frère.

Les deux jeunes gens se reconnurent du même coup, et tendirent leurs bras l'un vers l'autre. M. de Château-

briand aîné était riche, il avait douze cents francs sur lui; il en donna six cents à son frère.

11 voulut l'emmener avec lui ; heureusement, noVre poëte était trop malade pour le suivre. Notre poëte entra chez un barbier, où il revint à la vie ; son frère reprit la route de France, où l'attendait l'échafaud.

Guéri, après une longue convalescence, M. de Chateaubriand partit pour Jersey. De Jersey, il comptait gagner la Bretagne. Las de l'émigration, il voulait se faire vendéen.

On fréta une petite barque; une vingtaine de passagers s'étaient réunis pour en faire les frais. En mer vint un gros temps, il fallut descendre dans l'entre-pont; on y étouffait. Le convalescent n'était pas bien fort; on roulait sur lui, on l'écrasait. A Guernesey, où l'on relâcha, on le trouva évanoui, près d'expirer.

On le descendit, et on le mit contre un mur, le visage tourné au soleil pour qu'il put doucement rendre le dernier soupir. La femme d'un marinier passa et appela son mari. Aidé de trois ou quatre matelots, on déposa le moribond dans un bon lit; le lendemain, on l'embarqua sur le slcop d'Ostende. Il arriva à Jersey avec le délire.

Ce ne fut qu'au printemps de 1793 que le malade se

crut assez fort pour continuer sa route. Il partit pour l'Angleterre, espérant s'y rallier à un drapeau blanc quelconque. Mais, là, au lieu que le mieux se soutînt, la poitrine s'entreprit, et les médecins, consultés, ordonnèrent un repos absolu, en déclarant que, toutes précautions prises, le malade n'avait pas plus de deux ou trois ans à vivre.

Même prédiction avait été faite à l'auteur de la Pucelle. Dieu nous devait bien ce dédommagement, de faire mentir encore une fois les médecins, à l'endroit de l'auteur du Génie du Christianisme.

L'arrêt des médecins condamnait M. de Chateaubriand à quitter le fusil; il prit la plume. Il écrivit les Essais, et esquissa le plan du Génie du Christianisjne. Puis, comme ces deux grandes œuvres si opposées d'esprit n'eussent point empêché leur auteur de mourir de faim, il faisait, dans ses moments perdus, des traductions payées une livre la feuille.

Ce fut dans cette lutte qu'il passa les années 1794 et

Un autre homme luttait en même temps contre la faim, c'était ce jeune chef de bataillon qui avait pris Toulon. Le directeur du comité de la guerre, Aubry,

lui avait ôté le commaDdement de rartillerie ; il était venu à Paris, où on lui avait offert le commandement d'une brigade dans la Vendée ; il avait refusé ce commandement, de sorte que, privé de tout emploi, tandis que Chateaubriand faisait des traductions, il prenait, lui, des notes sur les moyens d'augmenter la puissance de la Turquie contre les envahissements des monarchies européennes.

Vers le commencement de septembre, le chef de bataillon, poussé à bout, avait pris la résolution de se jeter à la Seine. Il s'acheminait vers le fleuve, quand, à l'entrée d'un pont, il rencontre un de ses amis.

— Où vas-tu? lui demande celui-ci.

— Je vais me noyer.

— Pourquoi ?

— Parce que je n'ai pas le sou.

— J'ai vingt mille francs; partageons.

Et l'ami donne dix mille francs au jeune officier, qui ne se noie pas; qui, le 4 octobre, va au théâtre Feydeau, où il apprend que la garde nationale de la section Letellier a fait reculer les troupes de la Convention, commandées par le général Menou, et qu'on cherche un général pour réparer l'échec.

Le lendemain, à cinq heures du matin, le géniiral Alexandre Dumas recevait de la Convention l'ordre de prendre le commandement de la force armée. Le général Alexandre Dumas n'était point à Paris, et Barras, nommé général à sa place, sollicitait et obtenait Tautorisation de s'adjoindre l'ex-chef de bataillon Bonaparte.

Le 5 octobre est le 13 vendémiaire.

Napoléon venait de sortir de son obscurité par une victoire; Chateaubriand allait sortir de la sienne par un chef-d'œuvre.

La journée du 13 vendémiaire attira, sans doute, l'œil de l'écrivain sur le général; mais, à son tour, l'apparition du Génie du Christianisme attira l'œil du général sur le poëte.

Lequel des deux fit les premières avances à l'autre ? C'est un secret de coquetterie scrupuleusement gardé par tous deux.

M. de Chateaubriand, rentré en France en 1800, dédia au premier consul une édition du Génie du Christianisme.

Nous avons cette dédicace sous les yeux. La voici ; nous la croyons devenue assez rare;

Au preiyner consul , le g énéi' al Bonaparte,

« Général,

> Vous avez bien voulu prendre sous votre protection celte édition du Génie du Christianisme, C'est un nouveau témoignage de la faveur que vous accordez à l'auguste cause qui triomphe à l'abri de votre puissance. On ne peut s'empêcher de reconnaître, dans votre destinée, la main de cette Providence qui vous avait marqué de loin pour l'accomplissement de ses desseins prodigieux. Les peuples vous regardent; la France, agrandie par vos victoires, a placé en vous son espérance, depuis que vous appuyez sur la religion les bases de l'État et de vos prospérités. Continuez à tendre la main à trente millions de chrétiens qui prient pour vous au pied des autels que vous leur avez rendus.

> Je suis, avec un profond respect, général, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

)) Chateaubriand. »

Le succès du Génie du Christianisme fut immense;

on avait marché sur tant de ruines, qu'on avait hâte do se reposer sur un monument.

Mais la chose la plus ruinée, la plus écrasée, la plus mise en poussière parmi toutes les choses détruites : c'était la religion.

On avait fondu les cloches, on avait renversé les autels, on avait brisé les statues des saints, on avait égorgé les prêtres, on avait inventé de faux dieux éphémères et vagabonds qui avaient passé comme des trombes d'hérésie en desséchant l'herbe, en dévastant les cités; on avait fait de l'église Saint-Sulpice le temple de la Victoire, et de Notre-Dame le temple de la Raison.

Il n'y avait plus de véritable autel que l'échafaud ; il n'y avait plus de vrai temple que la Grève.

Les grands esprits eux-mêmes secouaient la tête; il n'y avait plus que les grandes âmes qui espérassent.

Lorsque parurent les premiers fragments du Génie du Christianisme y on les aspira comme les premiers souffles d'un air pur après la contagion, comme les émanations de la vie après les miasmes de la mort.

N'était-ce point, en elTet, une chose consolante, qu'au moment même où tout le peuple, hurlant aux portes des prisons ensanglantées, dansant sur la place de la Révo-

lution autour d'un échafaud sans cesse actif, criait : < Il n'y a plus de religion, il n'y a plus de Dieu ! i> n'était-ce pas une chose consolante, qu'un homme perdu par une nuit sereine au milieu des forêts vierges de l'Amérique, couché sur la mousse, le dos appuyé au tronc d'un arbre séculaire, les bras croisés sur sa poitrine, les yeux fixés sur la lune, dont le rayon visiteur semblait le mettre en contact avec le ciel, murmurât ces paroles :

« Il est un Dieul Les herbes de la vallée et les cèdres du Liban le bénissent, l'insecte bruit ses louanges, l'éléphant le salue au lever du soleil, les oiseaux le chantent dans le feuillage, le vent le murmure dans la forêt, la foudre tonne sa présence, l'Océan mugit son immensité.

» Seul, l'homme dit : t II n'y a pas de Dieu 1 » » Il n'a donc jamais, celui-là, dans ses infortunes, levé les yeux vers le ciel ? ses regards n'ont donc jamais erré danslesrégionsétoiléesoùles mondes furent semés comme des sables? Pour moi, j'ai vu, et c'est assez : j'ai vu le soleil suspendu aux portes du couchant, dans des draperies de pourpre et d'or; la lune, à l'horizon opposé, montait comme une lampe d'argent dans l'orient d'azur; les deux astres mêlaient an zénith leurs teintes de céruse et

de carmin. La mer multipliait la scène orientale en girandoles de diamants, et roulait la pompe de l'occident en vagues de roses. Les flots, calmes, mollement expiraient tour à tour à mes pieds sur la rive, et les premiers silences de la nuit, et les derniers murmures du jour luttaient sur les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et dans les vallées.

ï 0 toi que je ne connais pas, toi dont j'ignore le nom et la demeure, invisible architecte de cet univers, qui m'as donné un instinct pour te sentir et refusé une raison pour te comprendre, ne serais-tu qu'un être imaginaire, que le songe doré de l'infortune ? Mon âme se dissoudra-t-elle avec le reste de ma poussière ? Le tombeau est-il un abîme sans is-sue ou le portique d'un autre monde? N'est-ce que par une cruelle pitié que la nature a placé dans le cœur de l'homme l'espérance d'une meilleure vie à côté des misères humaines ?

^ Pardonne à ma faiblesse. Père des miséricordes Non, je ne doute point de ton existence, et, soit que tu m'aies destiné une carrière immortelle, soit que je doive seulement passer et mourir, j'adore tes décrets en silence et ton insecte confesse ta vérité. »

On comprend quel effet devait produire une pareille

prose, après les imprécations de Diderot, les discours théophilanthropiques de Laréveillère-Lepaux, et les pages baveuses et sanglantes de Marat.

Aussi Bonaparte, incHné sur l'abîme de la Révolution, d'où il n'osait point encore détourner les yeux, arrêtat-il au passage cet ange sauveur, qui traçait dans cette nuit du néant le premier sillon de lumière ; il accepta la dédicace du Génie du Christianisme, et, comme il envoyait le cardinal Fesch à Rome, il lui adjoignit le grand poëte : aigle qui avait remplacé la colombe, et qui, comme elle, était chargé de porter au saint -père le rameau d'olivier.

M. de Chateaubriand allait donc visiter l'Italie.

L'Italie ! mot magique pour les soldats d'Annibal

comme pour ceux de Napoléon, pour le guerrier comme

pour le poëte, pour le savant comme pour le chrétien.

L'Italie , c'était tout le contraire de l'Amérique :

l'Amérique, c'est l'avenir; l'Italie, c'est le passé.

L'Italie est l'héritière de six mille ans qui se sont écoulés ; c'est la fille du monde romain, c'est-à-dire de l'empire le plus vaste qui ait jamais existé ; c'est la reine de ce grand lac qu'on appelle la Méditerranée, bassin merveilleux, unique, providentiel, creusé par la

civilisation de tous les temps, par l'unité de tous les pays; miroir où se sont réfléchies tour à tour Marseille, Gènes, Rome, Venise, Gorinthe, Athènes, Smyrne, Tyr, Alexandrie, Gyrène, Carthage et Cadix. Autouide lui, les trois parties du vieux monde, l'Europe, l'Afrique et l'Asie, sont groupées à quelques journées de distance. Grâce à lui, on va à tout et partout : par le Rhône, au cœur de la France ; par le Guadalquivir, au cœur de 'Espagne; par TÉridan, au cœur de l'Italie; par le détroit de Gibraltar, au Sénégal, au cap de Bonne-Espérance, aux deux Amériques ; par le détroit des Dardanelles, à la mer de Marmara, au Bosphore, au Pont- Euxin, c'est-à-dire à la Tatarie; par la mer Rouge, à l'Inde, au Tibet, à la Ghine, à l'océan Pacifique, c'està-dire à l'immensité; par le Nil, à l'Egypte, à Thèbes, à Memphis, à Éléphantine, à l'Ethiopie, au désert, c'est-à-dire à l'inconnu. Le monde païen a grandi autour de cette mer; l'unité chrétienne l'a prise un instant entre ses bras; Alexandre, Annibal, Gésar sont nés sur ses bords; Napoléon, dans son sein. Milan a un écho qui dit : « Charlemagne; » Tunis un écho qui dit : « Saint Louis. » Les invasions arabes se sont répandues sur une de ses rives; les croisades ont remonté l'autre. Depuis

trois mille ans, la civilisation l'éclairé ; depuis dix-huit siècles, le Calvaire la domine.

Voilà le monde à travers lequel l'auteur du Génie du Cy hristianisme allait commencer son second pèlerinage après avoir achevé le premier.

Aussi, son enthousiasme est grand, si grand, que lui seul peut le peindre.

Il traverse Gènes, Milan, Florence, atteint Rome, Rome, qu'il n'a vue qu'avec les yeux de l'esprit, comme dit Hamlet.

Quelque temps, il s'arrête à Rome, étourdi, confondu, émerveillé ; puis il part pour Naples, cette maison de campagne des anciens empereurs.

Il monte au Vésuve ; puis, comme tous ces esprits insensés et sublimes qui veulent toujours pénétrer au fond des choses, il se penche sur le cratère, et dit à son guide :

— Descendons.

C'est le poète qui parle maintenant.

« A celte proposition, mon guide fait quelque difficulté pour obtenir un peu plus d'argent; nous convenons d'une somme qu'il veut avoir sur-le-champ; je la lui donne. Il dépouille son habit; nous marchons

quelque temps sur les bords de l'abîme pour trouver une ligne moins perpendiculaire et plus facile à descendre. Le guide s'arrête et m'avertit de me préparer : nous allons nous précipiter.

» Nous sommes au fond du gouffre.

> Je désespère de pouvoir peindre ce chaos. Qu'on se figure un bassin d'un mille de tour !

» Quelle providence m'a conduit dans ce lieu? Par quel hasard les tempêtes de l'océan américain m'ontelles jeté aux champs de Lavinie?... Je ne puis m'empêcher de faire un retour sur les agitations de cette vie, où les choses, dit saint Augustin, sont pleines de misères, et l'espérance vide de bonheur... N' sur les rochers de l'Armorique, le premier bruit qui a frappé mon oreille est celui de la mer. Sur combien de rivages n'ai-je pas vu déjà se briser ces mêmes flots que je retrouve ici!...

j» Qui m'eût dit, il y a quelques années, que j'en tendrais gémir aux tombeaux de Scipion et de Virgile ces vagues qui se déroulaient à mes pieds sur les côtes de l'Angleterre ou sur les grèves du Maryland ? Mon nom était dans la cabane du sauvage de la Floride, le voilà sur le livre de l'ermite du Vésuve. Quand donc

déposerai-je à la porte de mes pères le bâton et le maoteau du vovasreur? i

Qui pouvait répondre à ces questions? Dieu seul, Dieu qui suit chaque homme au milieu des hommes, comme le flot au milieu des flots.

Dieu ramena M. de Chateaubriand en France; puis,

le 20 mars 1804, à cinq heures du matin, une voix lui dit :

— Tends l'oreille du côté de Yincennes, et écoute.

Le poëte entendit le bruit d'une fusillade : le duc d'Enghien avait cessé d'exister.

M. de Chateaubriand prit sur une table, où elle avait été déposée la veille, la commission de chargé d'affaires du Valais et la renvoya déchirée au premier consul.

Un ruisseau de sang venait de passer entre ces deux hommes.

Le grand avantage qu'il y a pour un peuple à appeler aux affaires un homme de génie, c'est que, comme il y a pour lui perte de gloire et perte d'argent, à toute place qu'il occupe, il ne transige pas avec sa conscience.

puisque, lorsque sa conscience lui dit de donner sa démission, il y trouve en même temps son intérêt.

Supposez un homme médiocre et embarrassé de l'avenir, à la place de M. de Chateaubriand, il fût resté chargé d'affaires du Valais, et ce grand exemple du poëte, protestant seul contre l'assassinat, comme le chrétien avait protesté contre l'impiété, était perdu.

Les forêts de l'Amérique ont inspiré au poëte le Génie du Christianisme ; le Colysée lui fait rêver les Martyrs. Cette Méditerranée, dont nous avons parlé, bruit sans cesse à son oreille. Il veut revoir Rome, qu'il a entrevue à peine ; Naples, qui l'appelle avec une voix plus douce que celle de ses sirènes ; il veut voir Venise, cette halte des vieux croisés, qui y laissèrent leur argenterie en gage et qui en payaient les intérêts en prenant Zara ; Athènes, qu'il devine; Sparte, qu'il cherche inutilement.

Un cicérone le conduit à Misitra.

— Misitra, c'est Lacédémone, n'est-ce pas? s'écrie le voyageur.

— Signor, Lacédémone ? répond le cicérone en ouvrant de grands yeux.

— Oui.

— Lacédémone, comment ?

— Je vous dis Lacédémone ou Sparte.

— Sparte, quoi ?

— Je vous demande si Misitra est Sparte?

— Je n'entends pas.

— Comment, vous, Grec, vous, Lacédémonien, vous ne connaissez pas le nom de Sparte ?

Ce nom qui remplit l'univers n'a plus d'écho sur le lieu même où il fut si grand ; c'est la fumée qui s'élève, qui se condense en nuages que le vent pousse de l'orient à l'occident, qui passe sur le monde et dont on cherche en vain le vestige au lieu d'où elle est partie.

C'est donc seul avec ses souvenirs que le voyageur retrouve la citadelle, le temple de Minerve, le temple de Vénus Armée, le temple de Lycurgue, le temple d'Hélène, la maison de Ménélas ; il écarte les roseaux mêlés aux lauriers-roses, et découvre un ruisseau, c'est l'Eurotas.

— Léonidns ! Léonidas I s'écrie le voyageur. C'est l'écho d'Iéna qui lui répond.

En même temps que le voyageur entre à Athènes, l'Alexandre moderne entre à Berlin.

Après l'Eurotas, M. de Chateaubriand retrouve le Céphise.

t Nous distinguâmes enfin le lit du Cêphise, dit le voyageur ; il était caché entre les troncs d'olivierà qui le bordaient comme de vieux saules. Je mis pied à terre pour saluer le fleuve et boire de son eau ; je trouvai tout juste ce qu'il m'en fallait dans un creux sous la rive ; le reste avait été détourné plus haut pour arroser des plantations d'oliviers. Je me suis toujours fait un plaisir de boire de l'eau des rivières célèbres que j'ai passées dans ma vie : ainsi, j'ai bu des eaux du Mississipi, de la Tamise, du Rhin, du Pô, du Tibre, de l'Eurotas, du Céphise, de l'Hermus, du Granique, du Jourdain, du Nil, du Tage et de l'Ébre. Que d'hommes, au bord de ces fleuves, peuvent dire comme les Israélites : Sedimus et flevimus, »

Mais Athènes n'est qu'un relai sur la route du voyageur ; c'est Jérusalem qui est le but. Ce n'est point le Parthénon qu'il vient admirer, c'est le saint sépulcre qu'il faut qu'il adore ; il va suivre la même route que ces croisés du xiii* siècle, qui, partis pour délivrer le tombeau du Christ, s'arrêtèrent à Byzance pour y fonder un empire. Il s'engage dans ce dédale d'îles jetées comme un pont pour unir l'Europe à l'Asie, touche à Zéa, l'ancienne Céos, trouve à terre une felouque

grecque qui s'engage à le conduire à Smyrne, reconnaît Scyros, où se cache l'enfance d'Achille; Délos, où naissent Diane et Apollon; Naxos, où Thésée abandonne Ariane ; Chio, l'une des sept patries d'Homère, et qui, seule de toutes les îles turques, a le privilège de sonner les cloches ; enfin, il arrive à Smyrne, où les Grecs, sortis d'un quartier d'Éphèse nommé Smyrna, n'avaient qu'un petit hameau, qu'Alexandre changea en ville et qu'ils baptisèrent du nom de leur ancienne patrie.

Smyrne, comme Chio, réclame Homère; Smyrne montre sur les bords du Mélès le lieu où sa mère Critheïs lui a donné le jour, et la grotte où il se retirait pour rêver V Iliade. Enfin, ils avaient battu monnaie à son effigie, afin que, si on leur contestait de l'avoir eu pour concitoyen, on ne leur contestât pas de l'avoir eu pour roi.

Chateaubriand visite le Mélès, et part après avoir fait prix avec son guide pour aller à Constantinople, en passant par Troie.

Le voyageur est en Syrie : terre nouvelle, ciel nouveau; terre où le genre humain prend naissance, ciel d'où descendent les anges et où remontent les prophètes. Nouveaux noms, nouveaux échos : Achille et Hector,

CIIATEAUBKIAND 49

Cyrus et Alexandre, Agésilas et Xerxès. Il traverse rHermus, qui est toujours fangeux, mais qui ne roule plus d'or. Depuis qu'il avait quitté l'Italie, c'était le premier fleuve qu'il rencontrait. Bientôt il arrive à Cymes.

C'est là qu'une tradition veut qu'Homère soit venu.

Il traverse la plaine de l'Hermus et arrive à Néon- Tichos, colonie de Cymes, et, là, entrant chez un armurier, il y récita les premiers vers qu'il eût jamais faits, et qui avaient pour but de demander riiospitalilé.

« 0 vous, dit le divin mendiant, ô vous, citoyens de l'aimable fille du Cymes, qui habitez au pied du mouj^ Sardène, dont le sommet est ombragé de bois qui répandent la fraîclieur, et qui vous abreuvez de l'eau du divin Hermus qu'enfanta Jupiter, respectez la misère d'un étranger qui n'a pas une maison où il puisse trouver un asile. »

Le 5 septembre, il arriva à Pergame ; Pergame, où régnent les Attales, ce nom cher aux lettres, fatal aux rois. Pergame, où le troisième du nom dit en mourant : t Popule 7'omaiie, bonorum meorum hœres esto ; Peuple romain, sois héritier de mes biens. »

Et le peuple romain, qui regarde le royaume d'Attale

comme faisant partie de ses biens, et ses sujets comme faisant partie de ses meubles, confisque et royaume et sujets.

Le voyageur ne fait que passer à Pergame. Troie l'attire : l'aimant attire le fer, la poésie le poëte.

Son guide le conduit à Somma.

Alors le voyageur s'oriente; il lui semble que l'on appuie trop à l'ouest; il envoie chercher le drogman, l'interroge; le drogman s'embarrasse, lui répond qu'il est impossible de traverser la montagne à cause de^ voleurs, et qu'il le conduit à Kirkagach.

Quand un Turc a décidé une chose, cette chose est écrite au livre du destin. Malgré sa colère, malgré ses menaces, le voyageur est donc conduit à Kirkagach, où la cause est portée devant un aga.

L'aga est un beau jeune homme, issu d'une famille de vizirs, mou comme un satrape, insolent comme un pacha ; il fait attendre le voyageur, et, comme il n'est pas Attila, et que le voyageur s'ennuie, le voyageur entre tout botté, tout éperonné, prend à la gorge un esclave qui lui barre le chemin, coupe d'un coup de fouet la figure d'un spahis qui veut l'empêcher de passer, et va s'asseoir tout poudreux sur le divan de l'aga.

— Vous n'êtes donc pas un Franc? demanda l'aga étonné.

— Non, je suis un Français.

Et justice lui est rendue à l'instant même, justice turque, bien entendu, c'est-à-dire demi-justice.

L'aga déclare que le guide, n'ayant pas tenu sa promesse, rendra moitié de l'argent qu'il a reçu, mais que, les chevaux étant trop fatigués, le voyageur renoncera à voir Troie et continuera sa route pour Constantinople.

Il n'y avait pas à lutter contre la décision d'un homme aussi puissant que l'était l'aga. Le voyageur se consola en pensant qu'il passerait nécessairement devant Troie en allant de Constantinople à Jérusalem, et qu'alors il se ferait descendre au cap Sigée.

Ce qu'il y avait de plus pressé était de continuer la route.

Ce mot marche l que l'ange répète sans cesse au Juif errant, ne semble-t-il pas être le mot d'ordre du genre humain!

Le voyageur se remet en chemin. Un ciel nébuleux et un air froid, qu'il remarque pour la première fois, lui rappelle la France; la France, qu'on regrette partout et que l'on quitte toujours.

La route est belle; elle aurait des moissons si les Turcs ne les foulaient pas aux pieds ; elle aurait des forêts si les Turcs n'y mettaient pas le feu. Les Turcs savent bien que leur vie est un campement ; ils détruisent sans cesse et ne fondent jamais.

Le 10, on arrive pour déjeuner à un charmant village nommé Souseverlé; à cinq cents pas coule une rivière; au delà de cette rivière s'étend une plaine magnifique.

— Cette rivière, dit le guide, c'est le Sousong-Herbi^ c'est-à-dire la rivière des buffles d'eau. Cette plaine est une plaine, elle n'a pas de nom.

Le guide se trompe : cette rivière, c'est le Granique; cette plaine inconnue, c'est la plaine de la Mysie.

« Oh 1 dit le poëte , quelle est donc la magie de la gloire! Un voyageur va traverser un fleuve qui n'a rien de remarquable. On lui dit que le fleuve se nomme le Sousong-Herbi, il passe et continue sa route. Mais, si quelqu'un lui crie : « C'est le Granique ! » il recule, ouvre des yeux étonnés, demeure le regard attaché sur le cours de l'eau comme si cette eau avait un pouvoir magique, ou comme si quelque voix extraordinaire se faisait entendre sur la rive.

» Et cependant, c'est un seul homme qui immortalise ainsi un petit fleuve dans un désert î »

Oui, cela est ainsi, poëte, et Dieu veut que cela soit ainsi; Dieu veut, et glorifiez-en Dieu, Dieu veut que ce qui fut véritablement grand, grandisse toujours.

C'est un homme qui a immortalisé ainsi un petit fleuve dans un désert; oui, mais cet homme, c'est Alexandre.

Quatre noms pareils à celui-là ont seulement retenti depuis que le monde existe :

Alexandre, César, Charlemagne, Napoléon.

Ces quatre noms, ce sont les quatre colonnes qui soutiennent la voûte du monde.

Tout ce qui fut grand après eux a passé devant eux, autour d'eux, au-dessous d'eux.

Eux seuls sont restés.

Darius régnait. Sa monarchie s'étendait de l'Indus au Pont-Euxin, del'Iaxarte à l'Ethiopie, continuant l'œuvre de ses prédécesseurs, qui, depuis cent cinquante ans, tenaient en servitude la Grèce d'Asie, et attaquaient la Grèce d'Europe, tantôt avec des millions d'hommes, tanlôl avec de l'or et des intrigues. Darius rêvait une troisième invasion, lorsque, dans une province de cette Grèce, province bornée à l'orient par le mont Athos, au

couchant par rillyrie, au nord par l'Hœmus, au midi par l'Olympe, un jeune roi de vingt-deux ans se trouva, qui résolut de renverser cet immense empire, et de faire ce que Cimon, Agésilas et Philippe avaient tenté vainement.

Ce jeune roi s'appelait Alexandre.

Il lève trente mille hommes d'infanterie, quatre mille cinq cents de cavalerie, rassemble une flotte de cent soixante galères, se munit de soixante et dix talents, prend des vivres pour quarante jours, part de Pella, longe les côtes de l'Amphipolis , passe le Strénion , franchit l'Hèbre, arrive en vingt jours à Sestos, débarque sans opposition sur les rivages de l'Asie Mineure, visite le royaume de Priam, couronne de fleurs le tombeau d'Achille, son aïeul maternel, traverse le Granique, bat les satrapes, tue Mithridate, soumet laMysie et la Lydie, prend Sardes, Milet, Halycarnasse, soumet la Galatie, traverse la Gappadoce, subjugue la Cilicie, rencontre dans les plaines d'Issus les Perses, qu'il chasse devant lui comme une poussière; monte jusqu'à Damas, redescend jusqu'à Sidon, prend et saccage Tyr, fait trois fois le tour des murailles de Gaza, traînant à son char son commandant Datis, comme fit autrefois Achille à Hector; va à Jérusalem et à Memphis, sacrifie au dieu des Juifs

et au dieu des Égyptiens, redescend le Nil, visite Canope, fait le tour du lac Mœris, et, arrivé sur son bord septentrional, frappé de la beauté de cette plage et de la force de sa situation, se décide à donner une rivale à Tyr, et charge l'architecte Dinocrate de bâtir une ville qui s'appellera Alexandrie.

Puis il repart comme un ouvrier qui n'a pas achevé sa journée, gagne la bataille d'Arbèles, qui lui donne l'Asie, pousse ses conquêtes jusqu'à la mer Caspienne, passe le Caucase, soumet la Perse, tue dans une orgie son ami Clytus, pleure et venge Darius, fait périr Harmolaus, fait mutiler Callisthène; passe aux Indes comme Bacchus, se couronne de lierre comme lui. Pourquoi pas? N'est-il pas jeune, beau et vainqueur? Ne sera-t-il pas immorlel? Donc, il est dieu! Il dépossède Porus et lui rend ses États, va inscrire son nom au delà de l'Indus, fonde sur ses bords plusieurs colonies, desiend le fleuve, s'arrête en face de l'Océan, lui demande inutilement le secret de son flux et de son reflux, apaise une sédition et revient mourir à Babylone, après avoir mis moins de temps à conquérir qu'il n'en eût fallu à un autre roi pour voyager.

Tout le génie d'Alexandre est dans ces deux mots.

Il part pour combattre Darius et distribue ses Etals à ses généraux.

— Que vous réservez-vous donc, à vous? lui demandent ceux-ci étonnés?

— L'espérance!

Il expire à la suite d'une orgie.

— A qui laissez-vous le monde? lui demandent ceux qui l'entourent.

— Au plus digne !

Étonnons-nous donc maintenant qu'on s'arrête devant le Granique, et qu'on s'incline encore sous ce nom : Alexandre I

M. de Chateaubriand continue sa route. Il retrouvera ailleurs les souvenirs qu'il emporte. Il s'embarque pour gagner la mer sur la rivière de la Mikalitza, peut-être le Rhindaque, peut-être le Hycus. Celle-là n'a pas eu d'Alexandre pour lui donner un nom éternel.

On approche de la mer : des cygnes voguent devant la barque ; des hérons vont chercher à terre leur retraite accoutumée. Cela rappelle au voyageur les fleuves et les scènes de l'Amérique, lorsque, quittant le soir son canot d'écorce, il allumait le feu sur un rivage inconnu.

On atteint la mer, on laisse à droite les côtes d'Ana-

tolie, on navigue au milieu du brouillard; puis, tout à coup, le vent du nord se lève, et l'on se trouve en face de Constantinople, ou plutôt en face de trois villes, Galata, Constantinople, Scutari.

Notre ambassadeur à Constantinople est Sébastiani ; Sébasliani, le premier Français qui ait parlé à un sultan l'épée au côté.

L'absence des femmes, le manque de voitures et les bandes de chiens sans maîtres, sont les trois choses qui frappent le voyageur lorsqu'il met le pied dans la capitale de la barbarie.

Puis, son second étonnement, c'est le silence. Point de cloches, point de bruit de charrettes, point de métiers à marteaux, point de cris dans les nies ; chacun passe grave et muet; la foule se tait comme si elle avait peur que sa parole ne la dénonçât au maître qui a sur elle le droit de vie et de mort. Sans cesse on passe d'un bazar à un cimetière, comme si la vie tout entière des Turcs était enfermée dans ces trois mots : vendre, acheter, mourir.

M. Sùbastiani reçut M. de Chateaubriand comme, autrefois, nos ambassadeurs recevaient leurs compatriotes ; il se mit, lui, ses aides de camp et sa bourse à la disposition du voyageur.

Mais le voyageur est comme Attila, il va où Dieu le pousse, c'est-à-dire au tombeau sacré.

Il y avait en ce moment, à Gonstantinople, une députation des Pères de la terre sainte qui étaient venus demander la protection de l'ambassadeur de France contre les commandants de Jérusalem. Ils donnèrent à M. de Chateaubriand des lettres de recommandation pour Jaffa.

Il y avait en ce moment, en rade, le bâtiment qui porte les pèlerins grecs en Syrie. Le voyageur fit marché avec le capitaine, à la condition qu'il lui laisserait prendre terre à Troie, et s'embarqua.

Le bâtiment portait deux cents passagers, hommes 9t femmes, enfants et vieillards. Chacun faisait son ménage à sa volonté ; les femmes soignaient les enfants et les vieillards, les hommes fumaient ou préparaient le iîner. On entendait de tous côtés le son des mandolines, les violons et des lyres. On était dans la joie, on dansait, m chantait, on riait, on priait ; puis, au milieu de tout ;ela, on disait au Français, en lui montrant le midi : « Jérusalem, » et il répondait : « Jérusalem. »

On traversa rapidement la mer de Marmara; on rasa les promontoires de Sestos et d'Abidos, dont, quinze ans plus

tard, Byron, comme un autre Léandre, devait franchir l'intervalle à la nage. On arriva en face d'un haut promontoire dominé par neuf moulins ; c'était le cap Sigée.

Au pied du cap, on voyait les deux tombeaux d'Achille et de Patrocle; l'embouchure du Simoïs; au fond, la chaîne du mont Ida; en face de la proue du bâtiment, Ténédos.

Il était décidé que M. de Chateaubriand ne reverrait pas Troie, ou plutôt le champ où fut Troie, comme dit Virgile.

Malgré le traité , le capitaine se refusa à descendre le voyageur à terre.

Le patron voulait doubler avant la nuit la pointe de Lesbos, où naquit Sapho, où vint rouler la tète d'Orphée, en répétant : a Eurydice ! Eurydice! »

On mouilla au port de Tchesmé, où, cent quatre-vingtonze ans avant Jésus-Christ, les Romains brûlèrent la flotte d'Antiochus; où, dix-sept cent soixante et dix ans après, le comte Orloff brûla celle des Turcs.

On attendait les pèlerins de Chio.

Ils arrivèrent au nombre de seize; on leva l'ancre ; on passa entre Nicaria et Samos, on s'engagea dans le canal des Sporades, on atteignit Rhodes; Rhodes, que

visitèrent Cicéron et Pompée; Rhodes, où demeura le jeune Tibère ; Rhodes, prise par les califes en 617, par les Vénitiens en 1203, parles chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem en 1204, par Soliman en 1522.

Rhodes avec sa rue des Chevaliers, bordée de maisons gothiques, avec ses devises gauloises et ses écussons fleurdelisés ; Rhodes était pour le voyageur un souvenir de la patrie, une petite France.

... Parvam Trojam simulataque magnis Pergama.

En quittant Rhodes, on se perdit pour ne se retrouver qu'à Chypre; chacun se désespérait. Nul n'était assez savant pour prendre la hauteur et pour diriger le bâtiment. Il y avait autant de chances, la terre une fois perdue de vue, pour aborder à Alexandrie ou à Tunis qu'à Jaffa; seulement, avant d'arriver de l'autre côté de la Méditerranée, on aurait dix fois le temps de mourir de faim.

Une hirondelle se repose sur le bâtiment. L'hirondelle rappelle au poëte le jour de son enfance et celui de sa jeunesse, l'étang de Gombourg et le lac Ér1é; et le poëte ne pense plus au danger, le poëte rêve, le poëte oublie, le poëte est heureux. Pendant ce temps. Dieu, qui aime

les hirondelles et les poètes, pousse le bâtiment avec la main ; on crie : Terre ! terre ! » et cette terre, c'est le Carmel.

Encore une terre nouvelle. Celle-ci, c'est celle de Godefroy de Bouillon, de Raymond de Saint-Gilles, de Philippe-Auguste, de Richard Cœur-de-Lion et de saint Louis.

La dernière terre qu'on aperçoit à gauche, c'est Tyr; la première qu'on aperçoit à droit, c'est Jaffa.

Jaiïa, l'ancienne Joppé; Joppé veut dire belle ; Jaffa ne veut rien dire. Pourquoi donc, presque toujours, villes et femmes changent-elles un nom qui dit quelque chose contre un nom qui ne dit rien ?

C'est à Joppé que Noé entra dans l'arche et qu'il entra dans la tombe; c'est à Joppé qu'arriva l'aventure merveilleuse de Persée ; c'est près de Joppé que Pausanias a vu la fontaine où Persée lava le sang dont il était couvert, et saint Jérôme, la pierre et l'anneau où Andromède fut attachée; c'est à Joppé qu'abordèrent les flottes d'Hiram, chargées de cèdres pour le temple; c'est à Joppé que s'embarqua le prophète Jonas, fuyant devant la face de Seigneur ; c'est à Joppé enfin, qui s'appelle alors Jaiïa, que la femme de saint Louis ac-

couche d'une fille nommée Blanche, et que, comme contre-coup à cet heureux événement, le roi de France apprend la nouvelle de la mort de sa mère, qui, elle aussi, s'appelait Blanche.

On descendit à Jaffa. Les lettres du voyageur produisirent leur effet. Trois religieux vinrent le chercher à bord, l'installèrent dans une cellule où il y avait de l'eau fraîche et du linge blanc, ce premier besoin de l'homme du monde ; de l'encre et du papier, ce premier besoin du poëte.

La nuit vint, et, au lieu de prendre ce repos dont il a si grand besoin, le voyageur passe une partie de la nuit à contempler cette mer de Tyr que les Hébreux, dans leur ignorance, appelaient la Grande Mer ; cette mer qui porta les flottes du roi-prophète quand elles allaient chercher les cèdres du Liban ; cette mer où, dit Isaïe, Léviathan laisse des traces comme des abîmes; cette mer à qui le Seigneur donna des barrières et des ports ; cette mer qui vit Dieu et l'Enfant.

M. de Chateaubriand reste cinq jours à Jaffa ; puis il part, traverse la plaine de Saaron, si belle et si odorante, selon l'Écriture, où les roses sont toujours en fleurs comme à Pœstum, où la mère de Constantin creusa un

puits, OÙ Godefroy de Bouillon planta un bois d'oliviers, où saint Joseph, la Vierge et l'Enfant-Jésus firent une halte d'une heure lorsqu'ils fuyaient en Egypte.

A Rama, M. de Chateaubriand trouve un dro^inan du couvent de Jérusalem, que le gardien envoie au-devant de lui. Là, on prend une escorte; c'est le fameux Abou. Gosh qui la commande; de 1806 à 1835, c'est lui qui a escorté tous les voyageurs ; en 1830, comme sa vue baissait, il me fit demander, par un ami commun y une lunette d'approche et des pistolets à piston; en 1846, je .a 'informai de lui à Ibrahim-Pacha; depuis dix ans, Ibrahim-Pacha l'avait fait mettre aux galères.

A une demi-lieue de Rama, où Rachel mourut sans être consolée, où naquit cet homme juste qui ensevelit le Seigneur, s'élève le village du bon larron, qui donna au Christ mourant l'occasion d'accomplir son dernier acte de miséricorde. Le poêle continue son pèlerinage. Tout à couf», il entend crier près de lui :

— En avant, marche I

Ce sont de petits Bédouins qui font l'exercice avec des bâtons (^e palmier, et qui répètent ces mots retenus par leurs pères, et qui furent, pendant quinze ans, le mot d'ordre de nos armées.

t Enfin, dit le voyageur, la terre qui, jusque-là, avait conservé quelque verdure, se dépouilla ; les flancs des montagnes s'élargirent et prirent à la fois un air plus grand et plus stérile. Bientôt toute végétation cessa, les mousses mêmes disparurent ; l'amphithéâire des montagnes se teignit d'une couleur rouge et ardente. Nous gravîmes pendant une heure ces régions attristées pour atteindre un col plus élevé que nous voyions devant nous. Parvenus sur le plateau, nous cheminâmes pendant une heure sur un sol nu semé de pierres roulantes. Tout à coup, à l'extrémité de ce plateau, j'aperçus une ligne de murs gothiques, flanqués de tours carrées, et derrière lesquels se levaient quelques pointes d'édifices. Au pied de ces murs, paraissait un camp de cavalerie turque dans toute la pompe orientale. Le guide s'écria : El Cods! et s'enfuit au grand galop. »

Cette ville, c'était Jérusalem ; el Cods voulait dire la Sainte,

Le pèlerin était arrivé au but de son voyage ; il allait, dès le jour même, s'agenouiller au tombeau du Christ.

Presque au même moment, nous l'avons déjà dit, un pèlerin armé apercevait les murailles d'une ville non moins ardemment désirée par lui.

Celui-là avait aussi un tombeau à visiter.

Ce pèlerin armé, c'était Napoléon ; cette ville dans laquelle il entrait, c'était Berlin ; ce tombeau qu'il venait visiter, c'était celui du grand Frédéric.

Tous deux étaient de retour en France en juillet 1807;

L'un, rapportant l'épée du grand Frédéric; l'autre une fiole d'eau puisée au Jourdain.

Sept ans après, cet épée était réclamée par Frédéric- Guillaume.

Quatorze ans plus tard, cette eau servait à baptiser le duc de Bordeaux.

Napoléon était au zénith de sa gloire; la paix de Tilsitt venait de lui assurer sa place parmi les souverains. Comme César, il n'avait jamais eu une bataille douteuse, il avait encore la virginité de la victoire; les trônes de la terre étaient à sa disposition : il avait fait son frère aîné, Joseph, roi de Naples; son frère cadet, Louis, roi de Hollande ; son beau-fils, Eugène, "ice-roi d'Italie; son beau-frère. Murât, grand-duc de Berg. La France, comme le monde romain, n'avait plus de limites; au delà des frontières s'étendait le protectorat; au delà du protectorat, l'influence; au delà de l'influence, le nom.

Chateaubriand vit, sans éblouissement, cette grande

fortune. Celui qui venait de visiter Venise, Corinthe, Sparte, Athènes, Constantinople , Tyr, Jérusalem, Alexandrie et Tunis; celui qui venait de voir les nations dans leur tombeau, les villes dans leur oubli, les civilisations dans leur poussière, celui-là pouvait poser l'échelle contre toute gloire et prendre la mesure de toute renommée.

D'ailleurs, n'avait-il pas, lui, de son côté, son œuvre rehgieuse à accomplir, comme l'autre son œmTe matérielle ? N'avait-il pas sa bataille d'Eylau à livrer en faveur du christianisme, comme l'autre en faveur de la civilisation? Les Martyrs ne devaient-ils pas amener la paix de Tilsitt de la chrétienté ?

Les Marty7's^3iT\irent en 1809. Napoléon était en Espagne; à son retour, il trouve le nom de Chateaubriand dans toutes les bouches. Il faut qu'il absorde cette gloire dans un des rayons de sa faveur. Il avait établi, en 1802, je crois, un prix décennal destiné à l'auteur de l'ouvrage littéraire réunissant au plus haut degré la nouveauté des idées, la valeur de la composition et la nouveauté du style; il invita l'Académie à lui présenter son rapport.

Malheureusement, César avait oublié de dire quelle était la pensée quil cachait sous cet ordre. L'Académie

savait Chateaubriand en disgrâce; elle présenta sa liste à Sa Majesté l'empereur et roi : le Génie du Christianisme y brillait par son absence.

Napoléon comprit qu'il fallait s'expliquer plus carrément; il demanda un rapport sur le Génie du Christianisme,

Le rapport fut fait et présenté.

Après les Martyrs parut Vltinéraire. Napoléon feuilleta le livre et tomba sur cette phrase :

€ J'ai vu Ali-Aga se fâcher à Jéricho contre un Arabe qui lui disait que, si l'empereur avait voulu prendre Jérusalem, il y serait entré aussi facilement qu'un chameau dans un champ de doura. j

Le même soir. Napoléon laissa tomber cette question :

— Pourquoi donc M. de Chateaubriand n'est-il pas de l'Académie française?

Justement, Marie-Joseph Chénier venait de mourir ; un fauteuil était vacant ; M. de Chateaubriand fut nommé de l'Académie à une grande majorité.

Cette nomination était le triomphe de la royauté et de la religion sur la révolution et l'athéisme.

Mais ce n'était point le tout d'être nommé à la place de Chénier, il fallait encore faire son éloge ; or, pour

M. de Chateaubriand, faire l'éloge de Chénier, c'était mentir à toutes les sympathies de son cœur, à toutes les convictions de sa conscience.

Au lieu de faire un éloge, M. de Chateaubriand fit un ïambe.

Cet ïambe, c'était l'entrée de M. de Chateaubriand dans la vie politique.

M. de Chateaubriand avait quarante-trois ans ; c'est à cet âge de la vie que l'imagination et la raison se contre-balancent, et que les passions généreuses, au lieu de se neutraliser par une force égale, doublent leur puissance en se fondant l'une dans l'autre ; c'est l'âge où le poëte, las de remuer les mots, veut remuer les idées; où, las déjuger les événements, il veut enseigner les hommes.

M. de Chateaubriand a la mesure de sa force, la conscience de son génie. Il n'attend qu'une occasion pour réclamer la place qu'il s'est faite dans la société, non pas comme une faveur accordée, mais comme un droit acquis. Cette occasion , le premier événement venu devait la lui donner. Chénier meurt ; il remplace Chénier à l'Académie. Tout remplaçant doit faire un discours. Ce discours, ce sera l'occasion.

CIIATEAUBIIIAND 69

Seulement, ce discours ne peut être prononcé qu'avec l'approbation de l'Académie; on a compris que la vérité pourrait se faire jour sur la tombe de quelque immortel, et un décret a décidé que la vérité ne paraîtrait jamais qu'à la condition qu'elle soufflerait sur son miroir et qu'elle couvrirait son visage sévère du masque souriant de la louange.

Or, aux premières lignes de ce discours, voici ce que les académiciens étonnés entendirent :

« Les écrits de Chénier portent l'empreinte des jours désastreux qui les ont vus naître ; dictés par les partis, ds ont été applaudis par les factions. Cette fois, les intérêts de la société et les intérêts de la littérature sont mêlés ensemble, et je ne puis assez oublier ces intérêts, si importants, pour m'occuper uniquement de vers et de prose. »

11 n'y avait pas moyen d'aller plus loin : s'occuper d'intérêts politiques sous Napoléon, et où cela ? à l'Académie 1

Alors, on essaye de faire comprendre au récipiendaire que le poëte doit rester poëte; mais il se révolte à cet étrange axiome.

«Eh quoi! s'écrie-t-il , après une révolution qui

nous a fait parcourir en quelques années les événements de plusieurs siècles, on interdirait à l'écrivain toute considération morale, on lui défendrait d'examiner le côté sérieux des objets; il passera une vie frivole à s'occuper de chicanes grammaticales, de règles de goût, de petites sentences littéraires ; il vieillira enchaîné dans les langes de son berceau ; il ne montrera point à la fin de ses jours un front sillonné par ces longs travaux, ces graves pensées, et souvent par ces mâles douleurs qui ajoutent à la grandeur de l'homme î Quels soins importants auront donc blanchi ses cheveux ? Les misérables peines de l'amour-propre ou les jeux puérils de l'esprit. >

Puis, à propos de la liberté, de cette grande divinité dont tout grand esprit est l'adorateur, l'auteur du Gé?îie du Christianisme et des Martyrs ajoute :

« Nos chevaliers eux-mêmes, s'ils sortaient du tombeau, suivraient la lumière du siècle; on verrait se former une illustre alliance entre l'honneur et la liberté, comme, sous le règne des Valois, les créneaux gothiques couroniiaient avec une grâce infinie dans nos monuments les ordres empruntés de la Grèce. La liberté n'est-elle pas le premier des biens, le premier des besoins de

rhomme ? Elle enflamme le génie, elle élève le cœur» elle est nécessaire à l'ami des Muses comme l'air qu'i?. respire. Les arts peuvent, jusqu'à un certain point, vivre dans la dépendance, parce qu'ils se servent d'un langage à part qui n'est point entendu de la foule ; mais les lettres, qui parlent une langue universelle, languissent et meurent dans les fers. Comment tracera-t-on des pages dignes de l'avenir, s'il faut s'interdire en écrivant toute pensée forte et grande? La liberté est si naturellement l'amie des sciences et des lettres, qu'elle se réfugie auprès d'elles lorsqu'elle est bannie du milieu des peuples, et c'est vous, messieurs, qu'elle charge d'écrire ses annales, de la venger de ses ennemis et de transmettre son culte à la postérité. »

Ainsi, voilà l'homme qui était proscrit en 92 au nom de la liberté, dont le frère était guillotiné en 93 au nom de la liberté, qui, en 4812, vient à son tour glorifleret confesser le nom de la liberté.

C'est que la liberté, cette puissante déesse dont les pieds touchent la terre et dont la tète se perd dans les nuages, apparaît à celui qui la regarde selon la faiblesse de son esprit ou selon la puissance de ses yeux. Le serpent se roule à ses pieds dans la fange et dans le

sang, l'aigle plane autour de son front dans la splendeur étincelante du soleil.

Et cependant Napoléon bitïa de sa propre main le discours de M. de Chateaubriand, et défendit qu'il fût prononcé.

Ce discours, biffé de la main de Napoléon, est au nombre des papiers de l'auteur.

ÎY

Chateaubriand se tut et attendit. Le poëte était-il prophète; son œil perçant voyait-il, dans l'avenir, Moscou fumant, Waterloo grondant; puis, au fond de cette mer qu'il avait sillonnée, Sainte-Hélène, sombre écueil, tombeau resplendissant !

Nul à cette époque ne jugeait Napoléon comme il devait être jugé, c'est-à-dire au point de vue de la Providence.

Deux mots sur l'homme providentiel : ils résumeront une opinion que nous croyons neuve, que nous espérons vraie.

Trois hommes ont été choisis de tout temps dans

l'esprit du Seigneur pour mener le monde modorne aa but qui nous semble lui être assigné par les décrets de la Providence :

César, qui prépare le christianisme ;

Gharlemagne, qui prépare la civilisation ;

Napoléon, qui prépare la liberté.

César, général et dictateur. Ses armées passeront à travers le monde, ainsi qu'un fleuve immense dans lequel se jettent, comme des torrents, quatorze nations, faisant un seul courant de toutes leurs eaux, une seule langue de tous leurs idiomes, un seul peuple de tous leurs peuples, et n'échappant à ses mains que pour aller former, entre les mains d'Octave Auguste, un seul empire de tous ces empires. Enfin, les temps étant venus, dans un coin de la Judée naîira, vers l'orient où naît le jour, le Christ, ce soleil religieux dont les rayons séparent l'âge antique de l'âge moderne, et dont la lumière brille trois siècles avant d'éclairer Constantin.

Voilà pour le christianisme.

Charlemagne est un de ces hommes auxquels il faudrait pour lui seul un grand historien et une grande histoire. Sa mission fut d'élever, au milieu de l'Europe du IX® siècle, un empire colossal, aux angles duquel

Viennent mourir les restes de ces nations fauves dont les passages réitérés à travers l'Europe empêchaient, «n bouleversant toute civilisation naissante, de porter son fruit. Aussi, le long règne du vieil empereur n'est-il consacré qu'à une chose, à repousser la barbarie. Il •rejette les Goths au delà des Pyrénées, va chercher jusqu'en Pannonie les Huns et les Avars, détruit le royaume de Didier en Italie, et, vainqueur obstiné de Yitikind, obstiné vaincu, lassé qu'il est d'une lutte qui dure depuis trente-trois ans, et voulant tuer d'un seul coup la résistance, la trahison et l'idolâtrie, il va de ville on ville, et, plantant au milieu de chaque cité son épée «n terre, il pousse les populations sur les places publiques et fait tomber toute tête d'homme qui dépasse la hauteur de son épée ; pris entre deux invasions, il vit comme il est né, il meurt comme il a vécu : les Arabes se brisent contre son berceau ; les Normands se brisent contre sa tombe.

Yoilà pour la civihsation.

Napoléon apparut à nos pères- au moment où la France sortait, non pas d'une république, mais d'une révolution. Lorsqu'il la prit au 18 brumaire, elle était oute fiévreuse encore de la guerre civile, et, dans l'un

de ses accès, elle s'était jetée si fort en avant des autres nations, qu'elle avait rompu l'équilibre du monde : l'unité du progrès général se trouva rompu par l'excès du progrès individuel; c'était une folie de liberté qu'il fallait enchaîner pour la guérir.

Napoléon parut avec son double instinct de despotisme et de guerre, sa double nature populaire et aristocratique. En arrière des idées de la France, mais en avant des idées de l'Europe ; homme de résistance pour l'intérieur, mais homme de progrès pour l'extérieur. Les rois, qui eussent dû reconnaître en lui un frère au canon de la rue Saint-Honoré, le prirent pour un ennemi à la fusillade de Yincennes ; au lieu de l'emprisonner dans une paix générale, ils lui firent une guerre européenne. Alors, il prit ce qu'il y avait de plus pur, de plus brave» de plus progressif en France, il en forma des armées et répandit ces armées sur l'Europe.

Partout elles portèrent la mort aux rois et le souffle de vie aux peuples; partout où passa l'esprit de la France, la liberté fit à sa suite un pas gigantesque, jetant au vent les révolutions comme un semeur fait du blé. Une seule nation avait, par sa position topographique même, échappé à son influence, trop éloignée

qu'elle était de nous pour que nous pussions jamais penser à mettre le pied sur son territoire. Napoléon, à force de fixer les yeux sur elle, finit par s'habituer à cette distance; il lui paraît d'abord possible, ensuite facile de la franchir. Un prétexte, et nous conquerrons la Russie, comme nous avons conquis l'Italie, l'Egypte, l'Allemagne, l'Autriche et l'Espagne. Le prétexte ne se fait pas attendre : un vaisseau entre dans je ne sais quel port de la Baltique au mépris des promesses continentales, et la guerre est aussitôt déclarée par Napoléon le Grand à son frère le czar de toutes les Russies.

Et, d'abord, il semble, à la première vue, que la prévoyance de Dieu échoue devant l'instinct despotique d'un homme. La France entre dans la Russie, mais la liberté et l'esclavage n'auront aucun contact; nulle semence ne germera sur cette terre glacée, car devant nos armées reculeront non-seulement les armées, mais encore les populations ennemies. C'est un pays désert que nous envahissons, c'est une capitale incendiée qui tombe en notre puissance, et, lorsque nous entrons dans Moscou, Moscou est vide et Moscou est en flammes.

Alors, la mission de Napoléon est accomplie, et le moment de sa chute est arrivé, car sa chute maintenant

CHATEAUBRIAND il

sera aussi utile à la liberté qu'autrefois l'avait été son élévation; le czar, si prudent devant l'ennemi vainqueur, sera imprudent devant l'ennemi vaincu. Il avait reculé devant le conquérant, peut-être va-t-il suivre le fuyard.

Dieu retire donc sa main de Napoléon, et, pour que l'intervention céleste soit bien visible cette fois dans les choses humaines, ce ne sont plus les hommes qui combattent les hommes, l'ordre des saisons est interverti, la neige et le froid arrivent à marches forcées ; ce n'est plus l'obus, ce n'est plus le canon, ce n'est plus la mitraille qui déciment une troupe, ce sont les éléments qui tuent une armée.

Et voilà que les choses prévues par la sagesse divine arrivent. Paris n'a pas pu porter sa civilisation à Moscou. Moscou viendra la demander à Paris. Deux ans après l'incendie de sa capitale, l'empereur de Russie entrera dans la nôtre.

Mais son séjour y sera de courte durée ; ses soldats ont à peine touché le sol de la France : notre soleil, qui devait les éclairer, ne les a qu'éblouis.

Dieu rappelle son élu; et le gladiateur, tout saignant encore de sa dernière lutte, va, non pas combattre, mais tendre ^ .^orge à Waterloo.

iS LES MORTS VONT VITE

Alors, Paris ouvre ses portes au czar et à son armée sauvage. Cette fois, Toccupation retiendra trois ans au bord de la Seine ces hommes du Volga et du Don; puis, toutempreints d'idées nouvelles et étrangères, balbutiant les noms inconnus de civilisation et d'affranchissement, ils retourneront à regret dans leur pays barbare, et, huit ans après, une conspiration républicaine éclatera à Saint-Pétersbourg. .

Et lui, si aveugle pendant sa puissance, lui qui a été sans savoir où Dieu le poussait, comme un laboureur fatigué de sa journée, après avoir semé la liberté du monde, il a croisé ses bras et a regardé faire les peuples du haut de son roc de Samte-Hélène. C'est alors qu'il eut la première révélation de sa mission divine, et qu'il laissa tomber de ses lèvres ces paroles que le vent des tropiques nous a apportées, malgré l'Angleterre, sa geôlière, malgré Hudson Lowe, son bourreau!

« Avant cinquante ans, l'Europe sera républicaine ou cosaque. »

Essayons de montrer comment M. de Chateaubriand con tribua pour sa part à l'accomplissementde cette prédiction.

Lorsque Napoléon tomba, un cri grand se fit entendre, poussé par la France épouvantée.

CHATEAL'BRIAN^D 7^

— Qui remplacera l'empereur Y

— Le roi I répoDdit M. do Chateaubriand.

M. de Chateaubriand aurait dû dire : « La Charte, p Le roi n'était que le mot; la Charte, c'était la chose. Le roi n'était que le roi; la Charte, c'était la royauté* Aussi, comme Chateaubriand, cette intelligence qui n'a plus de rivale en France quand Napoléon est tombée comme Chateaubriand comprend bien cola î

« Se conformer en tout à l'esprit d'élévation et de douceur de l'Évangile, marcher avec le iem\>s^ soutenir la liberté par l'autorité de la religion, prêcher l'obéissance à la Charte comme la soumission au roi, faire entendre du haut de la chaire des paroles de compassion pour ceux qui souffrent quels que soient leur pays et leur culte, réchauffer la foi par l'ardeur de la charité ; voilà, selon moi, ce qui doit rendre au clergé la puissance légilim-e qu'il doit obtenir. *

Aussi Louis XVIII, qui a accordé la Charte comme une condition de sa rentrée, et qui a caché, au profit de la monarchie, ce fameux article 14 qui doit tuer Ja mo narchie ; aussi Louis XVIII, qui se croit déjà assez fort pour être ingrat, a eu hâte de se débarrasser de M. de Chateaubriand. La brochure De l'Empereur et des

Bourbons^ le seul reproche littéraire que M. de Chateaubriand ait eu à se faire, la seule tache qui apparaisse, aux trois quarts effacée par la nécessité, dans le livre splendide de sa vie; la brochure De l' Empereur et des Bourbo7is, qui a valu à la Restauration une bataille gagnée, et queLouis XVIII n'eût pas changée contre une armée; la brochure De V Empereur et des Bourbons est oubliée, et M. de Chateaubriand est nommé ambassadeur.

Au moment où il va partir, Bonaparte débarque au golfe Juan, fait trois pas, du premier atteint Grenoble, du second Lyon, et du troisième Paris.

M. de Chateaubriand s'exile dans le même pays, et pour la même cause; il arrive à Gand avec le roi, il y reste avec le roi, il en revient avec le roi ; courtisan du malheur, peut-être aura-t-il le droit de dire la vérité quand les jours prospères seront revenus 1

A son retour de Gand, M. de Chateaubriand est fait pair de France et conseiller d'État.

Il répond à cette double faveur en publiant la Monarcliie selon la Charte,

€ La publication de la Monarchie selon la Charte^ dit lui-même M. de Chateaubriand, a été une des grandes époques de ma vie; elle m'a fait prendre rang parmi les

publicistes, et elle a servi à fixer l'opinion sur la nature de notre gouvernement. Je ne cesserai pas de le répéter: Hors la Charte y point de salut,

» Gomme ce qui m'arrive ne ressemble jamais à rien, la Monarchie selon la Charte me fit ôter une place obtenue à Gand, et réputée jusqu'alors inamovible. Ce que je regrettai, ce ne fut point cette place ce fut la vente de mes livres, forcée par ma nouvelle situation, et surtout celle de la petite retraite que j'avais plantée de mes mains et acquise du fruit des succès du Génie du Christianisme, >

Ainsi le poëte est forcé de vendre sa maison et ses livres, un an après le retour de cette famille à laquelle il a consacré, jeune homme, son épée, homme mûr, sa plume. Horace, Virgile avaient moins fait pour Auguste. Est-ce pour cela qu'Auguste fit plus pour eux?

Au reste, l'ordonnance qui frappe le publiciste, à propos de sa brochure, fait pendant à la démission qu'il a donnée à propos de l'exécution de Vincennes ; ce sont des titres de noblesse personnels à l'homme ; nous n'avons pas pu donner le texte de la démission, donnons la te- Deur de l'ordonnance.

«c Le vicomte de Chateaubriand ayant, dans un écrit

imprimé, élevé des doutes sur notre volonté personnelle, manifestée par notre ordonnance du 5 septembre ; nous avons ordonné ce qui suit :

» Le vicomte de Chateaubriand cesse, à partir de ce jour, d'être compté au nombre de nos ministres d'État.»

C'est bien : M. de Chateaubriand aura tout le temps d'être publiciste ; puisque cette aveugle monarchie ne veut pas être soutenue, il la soutiendra malgré elle.

Du prix de ses livres et de sa maison, M. de Chateaubriand fonde le Conservateur,

C'est alors seulement que M. de Chateaubriand s'aperçoit que, contrairement aux lois de la perspective, certains hommes diminuent en se rapprochant, tandis que d'autres grandissent en s'éloignant. Louis XYIII , sur le trône, n'est qu'un roi de taille médiocre ; Napoléon, sur son rocher, lui apparaît comme un géant.

Jueez-en vous-mêmes :

« Jeté au milieu des mers où le Camoëns plaça le seuil des tempêtes, Bonaparte ne peut se remuer sur son rocher sans que nous soyons avertis de son mouvement par une secousse. Un pas de cet homme à l'autre ['ôle se fait sentir à celui-ci. Si la Providence déchaînait encore son fléau^ -^i Bonaparte était libre

aux États-Unis, ses regards attachés sur l'Océan suffiraient pour troubler les peuples de l'ancien monde, et sa présence sur le rivage américain de l'Atlantique forcerait l'Europe à camper sur le rivage opposé. »

Milton n'a rien dit de plus .beau sur Satan.

Deux ans après que M. de Chateaubriand a écrit ces lignes, M. le duc de Berri tombe frappé d'un coup de couteau en sortant de l'Opéra.

M. de Chateaubriand tressaille jusqu'au fond du cœur à ce coup inattendu. Il semble qu'il ait senti la pointe du couteau pénétrer jusqu'au fond des entrailles de la France. Par la blessure, il voit la mort, non pas de l'héritier de la monarchie, mais de la monarchie elle-même. C'est pis qu'une bataille perdue. Pour une bataille perdue, il n'eût appelé que l'aide des vivants; sur cette tombe ouverte comme un abîme, il appelle le secours des .morts. Oh! vienne toute la maison de Bourbon , depuis saint Louis jusqu'à Henri IV, depuis Henri IV jusqu'à Louis XÏV, depuis Louis XIV jusqu'à Charles X, et ce ne sera point encore assez, peut-être, des morts et des vivants pour soutenir ce trône qui chancelle, qui va tomber, qui tombe 1...

Ce long cri de douleur, qui commence par une évocation, finit par une prophétie.

€ Il s'élève derrière nous, dit M. de Chateaubriand, une génération impatiente de tous les jougs, ennemie de tous les rois. Elle rêve la république et est incapable, par ses mœurs, de vertus républicaines. Elle s*avance, elle nous presse, elle nous pousse ; bientôt elle va prendre notre place. Bonaparte l'aurait pu dompter €n l'écrasant ou en l'envoyant mourir sur les champs de bataille, en présentant à son ardeur le fantôme de la gloire pour l'empêcher de poursuivre celui de la liberté.

» La nation prétend se gouverner elle-même, elle l'a -déjà essayé ; une nouvelle démocratie amena un nouveau bouleversement des propriétés, la destruction de tous les intérêts nouveaux, puisque les anciens sont anéantis. Oh I que ceux qui se laisseront entraîner aux exagérations populaires se repentiront alors! Triomphants le premier jour, le second, ils seraient conduits à l'échafaud la tête encore ornée des couronnes de leur victoire. »

0 poëtel 0 vates!

Et c'était l'homme à qui l'on interdisait la poUtique *n 1812, qui voyait ainsi 1848 en 1820.

CI1ATEAU6RIAND 85

Et voilà cependant comme voyait Lamartine, jusqu'au jour où il se laissa mettre deux mains sur les yeux.

Un an après, le bruit d'une autre mort retentit en France comme le dernier grondement d'une tempête atlantique ; Napoléon venait d'expirer.

En 1822, une des révolutions que l'illustre mort avait semées éclate en Espagne. Un congrès se réunit à Vérone. M. de Chateaubriand et M. de Montmorency y représentèrent la France ; ce fut M. de Chateaubriand qui détermina la campagne de 1823.

Au retour du congrès, il entra au ministère.

Mais, là, toujours fidèle à son système d'équilibre entre la monarchie et la liberté, il prit en plein conseil la défense des colonies espagnoles, après avoir oublié à la Chambre des pairs de prendre celle de la conversion des rentes. Aussi, un matin que, sortant des Tuileries, il rentrait au ministère des affaires étrangères, il reçut l'ordonnance suivante :

« Louis, etc.

» Le sieur comte de Villèle, président de notre conseil des ministres et ministre secrétaire d'État au département des finances, est chargé, par intérim, du

portefeuille des affaires étrangères, en remplacement de M. le vicomte de Chateaubriand. »

A cette ordonnance était jointe la lettre suivante :

« Monsieur le vicomte.

J'obéis aux ordres du roi et je vous transmets l'ordonnance suivante.

» J. DE ViLLÈLE. »

M. de Chateaubriand répondit par cette lettre, qui contenait seulement un mot de plus que celle qu'il venait de recevoir :

« Monsieur le comte,

» J'ai quitté l'hôtel des affaires étrangères; le département est à vos ordres.

» F. DE Chateaubriand. »

— Tiens, c'est vous? dit-on à M. de Chateaubriand en le voyant reveiair dans sa maison de la rue d'Enfer.

— Ma foi, oui; ils m'ont chassé comme un laquais. Néanmoins, en y réfléchissant, le roi s'effraya de

son ingratitude. M. de Chateaubriand fut nommé am-

bassadeur à Rome , où il arriva pour voir mourir Léon XII et pour assister au conclave.

Puis, comme si les malheurs l'attiraient, M. de Chateaubriand quitte son ambassade, où il a laissa un splendide sov venir, et revient en France. Souffrant, il va prendre les bains de Dieppe, quand tout à coup il entend les bruits d'une tempête; mais ce bruit vient du Midi et non du Nord, de Paris et non de l'Océan. C'est le canon des trois jours qui gronde ; c'est le peuple de juillet qui se lève , c'est la monarchie des Bourbons qui tombe.

Ainsi, les jours prévus sont arrivés ; cette dynastie à laquelle M. de Chateaubriand recommandait si instamment le respect de la Charte, est tombé pour avoir violé la Charte. Cette évocation du passé, cette prophétie de l'avenir, prononcée par le poëte sur la tombe du duc de Berri, n'a rien prévu, rien arrêté.

La carrière politique de M. de Chateaubriand est finie; il ne veut pas survivre à cette monarchie qu'il a défendue de son épée en 1791, de sa plume en 1814, de sa parole toujours; il proteste contre la révolution de juillet, donne sa démission de pair de France, rentre dans la vie privée et s'exile en Suisse.

C'est sa Sainte-Hélène, à lui.

De Lucerne, il examine, comme d'un port, cet océan où il a cessé de naviguer et que ses pensées tantôt rasent comme un souffle, tantôt illuminent comme un éclair, tantôt sillonnent comme une trombe.

Je le visitai à l'hôtel de l'Aigle d'or; je ne l'avais jamais vu : il était impossible d'être plus simple que ne l'était M. de Chateaubriand. Il paraissait complètement avoir oublié le monde. Il nous est si facile d'oublier le monde, quand le monde se souvient de nous 1

A cette époque, il achevait sa traduction du Paradis perdu.

Cette traduction achevée, il commença ses Mémoires d outre- tombe»

A partir de ce moment, M. de Chateaubriand cessa complètement de prendre part aux choses de la terre ; son souffle continua de se mêler à la respiration générale, comme quelque émanation plus pure et plus poétique que celle du vulgaire, voilà tout. Assis à l'autre horizon de sa vie, les pieds dans le sépulcre, tourné vers son berceau, il évoqua les événements et les hommes qui, depuis trois quarts de siècle, avaient joué sur la scène de la France ce grand drame des révolu-

lions, que regarde en frissonnant l'Europe et qui n'est pas encore achevé; deux ou trois fois la mort impatiente, entendant sonner pour le poêle l'heure ordinaire des hommes, se présenta, jalouse d'une si longue, d'une si belle, d'une si grande existence, pour réclamer l'impôt suprême que Dieu l'a chargée de lever sur le monde. Mais le poëte n'avait pas fini son œuvre. A chaque fois il lui fit signe d'attendre, et la mort attendit.

Enfin, une dernière fois, elle est venue dans des jours si douloureux, que le poëte s'est soulevé de luimême pour aller au-devant d'elle et a fermé les yeux en disant : « 0 Mort, me voilà; cen'est plus la peine de vivre. >

M. le vicomte de Chateaubriand, grand poëte, magnifique historien, ministre intègre, ambassadeur regretté, honnête homme, est mort dans son appartement delà rue du Bac, n* 110, le 4 juillet 1848, à huit heures du matin, dans un état voisin de la misère.

M. Victor Hugo était à l'Assemblée nationale en ce moment; on lui annonça que M. de Chateaubriand venait d'expirer.

M. Victor Hugo se rendit immédiatement à la maison mortuaire.

M. de Preuil, neveu de M. de Chateaubriand, le précédait et l'introduisit dans la chambre où venait de s'endormir du sommeil éternel cette auguste renommée,

M. Victor Hugo, qui, enfant, avait été reçu par M. de Chateaubriand, reconnut les meubles d'autrefois; rien n'était changé dans la disposition de l'ameublement, bien que l'ameublement ne fut plus le même.

Le seul meuble nouveau était un buste en marbre de Henri Y, qui, élevé sur un piédestal, semblait maître et roi de ce salon.

Par un hasard étrange, le doux et mélancolique regard du jeune prince exilé était tourné vers la porte qui conduisait à la chambre de l'illustre mort.

M. Victor Hugo entra le front découvert dans cette chambre doublement paisible, d'abord parce qu'elle était la demeure d'un poëte, ensuite parce qu'elle était celle d'un trépassé.

Sur un lit de fer, garni de rideaux blancs, derrière une rangée de cierges allumés, le corps complètement enseveli sous un drap mortuaire, M. de Chateaubriand était étendu dans l'immobile majesté de la mort.

La tête seule était découverte.

eHATîAUBRIAND 91

La belle et noble figure du poëte, plus douce peutêtre après la mort qu'elle n'était pendant la vie, apparaissait lumineuse et rayonnante dans cette ombre.

Les yeux étaient fermés.

Au pied du lit, on remarquait une boîte de bois blanc.

Cette boîte contenait les Mémoires d'outre- tombe,

M. Victor Hugo demeura longtemps les mains croisées, les yeux fixés sur l'illustre mort, prit de l'eau bénite et en arrosa le linceul.

Puis il sortit.

Quelque chose de grand naîtra de cette silencieuse entrevue du poëte mort et du poëte vivant.

L'Académie apprit en séance la mort de M. de Chateaubriand; la séance fut interrompue.

Les funérailles de M. de Chateaubriand eurent lieu le samedi, 8 juillet, dans l'église des Missions Etrangères; puis le corps, après avoir reposé quelques jours dans un caveau provisoire, fut transporté dans le tombeau que M. de Chateaubriand s'était choisi lui-môme.

Ce tombeau est une île de granit, située en avant de la ville de Saint-Malo ; la mer l'enveloppe entièrement, môme au jour et à l'heure des plus basses marées.

C'est sur cette île que la mère du poëte fut prise des douleurs de renfantement. Celui qui croyait à l'éternité a voulu symboliser l'éternité, sans doute, par ce retour de la mort au point de départ de la vie.

Longtemps à l'avance, M. de Chateaubriand s'était préoccupé de son tombeau, comme Napoléon du sien. Sur la pierre de l'un, on dut écrire simplement : Ci-gît Napoléon Bonaparte ; sur la pierre de l'autre, on a écrit plus simplement encore : Ci-gît un chrétien.

Mais, un jour, la France ira prendre le corps de M. de Chateaubriand pour le placer au Panthéon, comme elle a été prendre celui de Napoléon pour le mettre aux Invalides.

Ce sera la dernière ressemblance entre le poëte et l'empereur.

Il y a bientôt seize ans qu'à la nouvelle de la mort du duc d'Orléans, j'écrivis ce que vous allez lire.

Aujourd'hui, une nouvelle non moins inattendue et non moins douloureuse nous frappe, — celle de la mort de sa veuve.

Laissez-moi consacrer quelques pages à de tristes et pieux souvenirs,

Ce jour-là, je roulais vers Quarto, maison de campagne que Son Altesse le prince de Montfort, ex-roi de Westphalie, possède près de Florence. Je devais y dîner en petit comité avec le prince et ses deux fils, afin de réunir

à mes recherches, faites sur le champ de bataille même , ses souvenirs de Waterloo.

J'aperçus de loin ses deux fils, le prince Jérôme et le prince Napoléon, qui m'attendaient sur le perron. Je sautai à bas de ma voiture et je courus à eux. Ils me tendirent la main, mais avec une expression de tristesse et d'inquiétude qui me frappa.

— Qu'avez-vous donc? leur demandai-je en riant.

— Nous avons, me répondit le prince Napoléon, que nous sommes désolés de vous voir si gai.

— Vous savez, mon prince, que j'ai grand plaisir à vous voir ; par conséquent, ma gaieté, lorsque j'ai l'honneur de venir chez vous, n'a rien qui doive vous étonner.

— Non ; mais cela prouve que vous ne connaissez pas une nouvelle terrible, et nous aurions voulu que vous l'apprissiez, mon frère et moi, par d'autres que nous.

— Laquelle, mon Dieu? rien qui vous soit personnel, j'espère, monseigneur?

— Non; mais vous venez de perdre, vous, une des personnes que vous aimiez le plus au monde.

Deux idées se présentèrent simultanément à mon

M. LE DUC ET H^^ LÀ DUCHESSE D'oRLÉANS 95

esprit : mon fils et monseigneur le duc dOrléans. Ce ne pouvait être mon fils : si un accident lui fût arrivé, j'en eusse été prévenu tout d'abord et avant personne.

— Le duc d'Orléans? demandai-je avec anxiété.

— Il s'est tué en tombant de voiture, me répondit le prince Jérôme, le 13 juillet, à quatre heures et demie du soir.

Le 13 juillet! Qu'avais-je fait ce jour-là? quel pressentiment avais -je éprouvé? quelle voix était venue murmurer à mon oreille l'annonce de ce grand malheur?

Ce jour-là, sans doute, avait passé comme les autres jours : plus gaiement peut-être. Oh! c'est une des grandes tristesses de notre humanité que cette courte vue qui se borne à l'horizon, que cet esprit sans prescience, que ce cœur sans instinct. Tout cela pleure, tout cela crie, tout cela se lamente, quand on sait ce qui est arrivé, mais tout cela ne devine rien de ce qui arrive. Pauvres aveugles et pauvres sourds que nous sommes î

A force de chercher dans mes jours passés, voici ce que j'y retrouvai : c'est assez étrange!

Le 13 juillet, de deux à trois heures, c'est-à-dire

tandis que le prince royal mourait, j'écrivais la lettre suivante à sa mère :

« Majesté,

> Quand je me présenterai aux portes du ciel et qu'on me demandera sur quoi je m'appuie pour y entrer, je répondrai : « Ne pouvant pas faire le bien moi-même,

> je l'ai indiqué quelquefois à la reine des Français, et » toujours le bien que je n'ai pu faire, pauvre et chétif

> que je suis, la reine des Français l'a fait. »

> Laissez-moi donc, madame, vous remercier d'abord en passant, pour cette pauvre Romaine dont vous avez pris la fille, et qui priera toute sa vie, non pas pour vous, car c'est à vous de prier pour les autres, mais pour ceux qui vous sont chers.

» Or, un de ceux-là passait le 28 juin dernier, longeant l'île d'Elbe, conduisant une flotte magnifique qui allait où le souffle du Seigneur la poussait, d'Occident en Orient, je crois; celui-là, c'était le troisième de vos fils, madame, c'était le vainqueur de Saint-Jean d'Ulloa, c'était le pèlerin de Sainte-Hélène, c'était le prince de Joinville.

» Moi, j'étais sur une petite barque, perdu dans l'immensité, regardant tour à tour la mer, ce miroir du ciel, et le ciel, ce miroir de Dieu ; puis, œmme j'appris qu'avec cette flotte un de vos enfants passait à l'horizon, je pensai à Votre Majesté, et je me dis qu'elle était véritablement bénie entre les femmes.

» Puis, ainsi rêvant, j'arrivai à une pauvre petite île dont le nom est inconnu, sans doute, à Votre Majesté, et qu'on appelle l'île de la Pianosa. Dieu a décidé que vous seriez bénie dans ce petit coin de terre, madame, et je vais vous dire comment.

» Il y avait là, dans cette petite île inconnue, deux pauvres pêcheurs qui se désespéraient; la flotte française, en passant, venait d'entraîner avec elle leurs filets, c'està-dire leur seule fortune, c'est-à-dire l'unique espoir de leur famille.

î Ils apprirent que j'étais Français ; ils vinrent à moi ; ils me racontèrent leur malheur; ils me dirent qu'ils étaient ruinés; ils me dirent qu'ils n'avaient plus d'autre ressource que de mendier pour vivre.

» Je leur demandai alors s'ils connaissaient une reine

qui s'appelait Marie-Amélie.

» Us me répondirent que c'était une de leurs compa- •I 6

t)8 LES MORTS VONT VITE

triotes, et qu'ils en avaient entendu parler comme d'une sainte.

» Alors je rédigeai pour eux la demande ci-jointe^ à laquelle les gouverneurs de l'île d'Elbe et de la Pianosa ajoutèrent un certificat revêtu de tous les caractères de la légalité, et je leur dis d'espérer.

ï En effet, madame, vous serez assez bonne, j'en suis sur, pour remettre à M. l'amiral Duperré la demande de ces pauvres gens. Recommandée par vous, cette demande aura le résultât qu'elle doit avoir.

» Et moi, je serai fier et heureux, madame, d'avoir encore une fois été l'intermédiaire entre le malheur et Votre Majesté. »

Aussitôt le dîner fini, je demandai au roi Jérôme la permission de me retirer : j'avais besoin de courir audevant des détails; puis, la fatale nouvelle confirmée, de me renfermer seul avec moi-même. Mes souvenirs, c'était tout ce qui me restait du prince qui m'avait aimé; j'avais hâte de me retrouver avec eux.

Le prince Napoléon voulut m'accompagner. Nous ordonnâmes au cocher de nous conduire aux Cachines.

Les Cachines sont, à six heures, en été, le rendez-vous de tout Florence. Les attachés de l'ambassade française

s'y trouveraient sans aucun doute. Nous apprendrions certainement là quelque chose d'officiel.

EfTectivement, là, tout nous fat confirmé. Comment, cinq jours après l'événement, cet événement était-il connu, quand il faut huit jours à la poste pour parcourir la distance qui existe entre Florence et Paris? Je vais vous le dire.

Le télégraphe avait porté la nouvelle jusqu'au pont de Beauvoisin. Là, le commandant des carabiniers du roi Charles-Albert, ayant jugé l'événement assez important pour le transmettre sans retard à son gouvernement, avait fait partir un de ses hommes en estafette, et, d'estafette en estafette, la nouvelle avait traversé les Alpes, était descendue à Turin et était enfin arrivée à Gênes. La Gazette de Gènes la rapportait telle que le télégraphe l'avait donnée, sans commentaires, sans explications, mais à sa colonne officielle; il n'y avait donc plus de doute à avoir, il n'y avait donc plus d'espoir à conserver.

La sensation était profonde. Tel est le pouvoir étrange de la popularité, que cet amour caché, plein de tendresse et d'espérance, que la France portait au prince royal, avec lequel elle l'accompagnait dans ses voyages pacifiques en Europe, dans ses campagnes guerrières en

Afrique, avec lequel enfin elle l'accueillait à son retour, s'était épandu au dehors, avait gagné l'étranger, et ce jour-là, peut-être, se manifestait à la fois en Allemagne, en Italie, en Angleterre et en Espagne, par une sympathie universelle.

On eût dit que le pauvre prince' qui venait de mourir était non-seulement l'espoir de la France, mais encore le messie du monde.

Maintenant, tout était fini. Les regards qui le suivaient avec l'anxiété de l'attente étaient tous fixés sur un cercueil.

Le monde avait quelquefois porté le deuil du passé ; cette fois il portait le deuil de l'avenir.

Je laissai les promeneurs s'épuiser en conjectures. Que me faisaient les détails? la catastrophe était vraie!

Je rentrai chez moi, et je retrouvai sur mon bureau cette lettre à la reine qui ne devait partir que par le courrier de l'ambassade, c'est-à-dire le lendemain 19; cette lettre où je lui disais qu'elle était heureuse entre touies les mères.

Un instant j'hésitai à jeter un malheur étranger et secondaire au milieu d'un malheur de famille, profond, suprême, irréparable ; mais je connaissais la reine : une

M. LE DUC ET M"^ LA DUCHESSE D*ORLÉANS iOl

bonne œuvre à lui proposer était une consolation à lui offrir. Seulement, au lieu de lui adresser la lettre à elle, j'adressai la lettre à monseigneur le duc d'Aumale.

Ce que je lui écrivis, je n'en sais rien : ce sont de ces pages dont on ne garde pas copie; de ces pages dans lesquelles le cœur déborde et que les yeux trempent de larmes.

C'est que, après le prince royal, monseigneur le duc d'Aumale était celui des quatre princes que je connaissais le plus. Je lui avais été présenté aux courses de Chantilly par le prince royal lui-même.

Le prince royal avait une profonde tendresse et une haute estime pour le duc d'Aumale. C'était sous lui que le jeune colonel avait fait son apprentissage de guerre, et, quand il avait, au col de Mouzaïa, reçu le baptême de feu, c'était lui qui lui avait servi de parrain.

Un jour, dans une de ces longues causeries où nous parlions de toutes choses, et où, las d'être prince, il redevenait homme avec moi, le duc d'Orléans m'avait raconté une de ces anecdotes de cour auxquelles la nar» ration écrite ôte tout son charme; puis le prince racontait admirablement bien ; il avait l'éloquence de la conversation, si cela se peut dire, au plus haut degré. Enfin,

il savait s'interrompre pour écouter, chose si rare chez tous les hommes, qu'elle devient merveilleuse chez un prince.

Il V avait dans la voix du duc d'Orléans, dans son sourire, dans son regard, un charme magnétique qui fascinait. Je n'ai jamais retrouvé chez personne, même chez la femme la plus séduisante, rien qui se rapprochât de ce regard, de ce sourire et de cette voix.

Dans quelque disposition d'esprit qu'on eût abordé le prince, il était impossible de le quitter sans être entièrement subjugué par lui. Était-ce son esprit? était-ce son cœur qui vous séduisait ? C'étaient son cœur et son esprit ; car son esprit, presque toujours, était dans son cœur.

Dieu sait que je n'ai pas dit un mot de tout cela pendant qu'il vivait. Seulement, j'avais une douleur, j'ailais à lui; j'avais une grande joie, et, joie et douleur, il en prenait la moitié. Une partie de mon cœur est enfermée dans le cerceuil sur lequel j'écris ces lignes.

Or, voici ce qu'il me racontait un jour:

C'était sur les bords de la Chifîa, la veille du jour fixé pour le passage du col de Mouzaïa. Il y avait un engagement acharné entre nous et les Arabes. Le prince

M. LE Dl'C ET M"E LA DUCHESSE D'ORLÉANS 103

royal avait envoyé successivement plusieurs aides de camp porter des ordres ; un nouvel ordre devenait urgent, par cela même que le combat devenait plus terrible ; il se retourna vers son état-major et demanda quel était celui dont le tour était venu de marcher.

— Moi, répondit le duc d'Aumale en s'avançant.

Le prince jeta un coup d'œil sur le champ de bataille ; il vit à quel danger il allait exposer son frère. A cette époque, qu'on se le rappelle, le duc d'Aumale avait dixhuit ans à peine. Homme par le cœur, c'était encore un enfant par l'âge.

— Tu te trompes, d'Aumale, ce n'est pas à toi, dit le duc d'Orléans,

Le duc d'Aumale sourit : il avait compris l'intention de son frère.

— Où faut-il aller, et que faut-il dire ? répondit le ieune prince en rassemblant les rênes de son cheval.

Le duc d'Orléans poussa un soupir; mais il sentit qu'on ne marchandait pas avec l'honneur, et que celui des princes est plus précieux encore à ménager que celui des autres hommes.

Il tendit la main à son frère, la lui serra fortement, et lui donna l'ordre qu'il attendait.

Le duc d'Aumale partit au galop, s'enfonça dans la fumée et disparut au milieu de la bataille.

Le duc d'Orléans l'avait suivi des yeux tant que ses yeux avaient pu le suivre, puis il était resté le regard fixé sur l'endroit où il avait cessé de le voir.

Au bout d'un instant, un cheval sans cavalier reparut.

Le duc d'Orléans se sentit frémir des pieds à la tête. Ce cheval était du même poil que celui du duc d'Aumale.

Une id'ée terrible lui traversa l'esprit; c'est que son frère était tué, et tué en portant un ordre donné par lui 1

Il se cramponna à sa selle, tandis que deux grosses larmes jaillissaient de ses yeux et roulaient sur ses joues.

— Monseigneur, dit une voix à son oreille, il a une chabraque rouge !

Le duc d'Orléans respira à pleine poitrine. Le cheval du duc d'Aumale avait une chabraque bleue.

Il se retourna et jeta ses bras autour du cou de celui qui l'avait si bien compris. Le duc d'Orléans me Je nomma alors. J'ai oublié son nom. C'est un de ses aides de camp, je le sais bien, ou Bertin de Vaux, ou Chabot- Latour, ou d'Elchingcn.

M. LE DUC ET M^^ LA DUCHESSE d'ORLÉANS i05

Dix minutes après, le duc d'Aumale, sain et sauf, après s'être acquitté de son message avec le courage et le calme d'un vieux soldat, était de retour près de son frère.

Je vous l'ai dit, toute cette petite histoire est bien pâle, écrite par moi; racontée par le prince lui-même, avec sa voix tremblante, avec ses yeux mal essuyés, c'était une chose adorable.

Oh î s'il m'avait été permis d'écrire cette vie si courte et cependant si remplie ; de raconter presque un à un, comme depuis quatorze ans je les avais vus passer devant moi, ces jours tantôt sombres, tantôt sereins, tantôt éclatants; si de cette existence privée j'avais eu le droit de faire une existence publique, on se serait agenouillé devant ce cœur comme devant un tabernacle.

Il y avait en lui trop de choses venant de Dieu; ses vertus appauvrissaient le ciel. Dieu l'a repris avec ses vertus, et maintenant c'est la terre qui est veuve.

Depuis quatorze ans, comprenez-vous bien, je lui avais tour à tour demandé l'aumône pour les pauvres, la liberté pour les prisonniers, la vie pour les condamnés à mort^ et pas une seule fois, pas une seule fois, entendez-vous, je n'avais été refusé.

i06 LES MORTS VONT VITE

Aussi il était tout pour moi cet homme à qui cependant je n'avais rien demandé pour moi !

On venait à moi pour une chose juste, quelle qu'elle fût, réclamation ou prière, vieux compagnon du champ de bataille, ou jeune camarade de collège.

— C'est bien, disais-je, la première fois que je verrai le prince, je lui en parlerai ,

La chose était faite, si toutefois, je le répète, la chose était juste à faire.

C'est que le prince avait autant de justesse dans l'esprit que de justice dans le cœur. C'était un mélange de bon et de grand.

Il sentait comme Henri IV, il voyait comme Louis XIV.

Aussi, en même temps qu'au duc d'Aumale, j'écrivais à la reine, non pas. Dieu merci I pour tenter de la consoler! La Bible elle-même avoue qu'il n'y a pas de consolation pour une mère qui perd son enfant. Rachel ne voulut pas être consolée, parce que ses enfants n'é talent plus. Et noluit consolari, quia non sunt.

Ma lettre avait quatre lignes, je crois ; voici ce que je lui disais :

« Pleurez, pleurez, madame ; toute la France pleure avec veus. Pour moi, j'ai éprouvé deux grandes douleurs

dans ma vie : l'une, le jour où j'ai perdu ma mère; l'autre, le jour où vous avez perdu voire fils. »

Puis, à la princesse royale, à la duchesse d'Orléans, à cette double veuve d'un mari et d'un trône, je n'écrivis rien, je crois; je me contentai d'envoyer cette prière pour son fils :

c 0 mon père qui êtes au cieux, faites-moi tel que vous étiez sur la terre; et je ne demande pas autre chose à Dieu pour ma gloire à moi , et pour le bonheur de la France. »

Un mot sur le royal enfant et sur cette auguste veuve.

Le 2 janvier 1841, j'étais allé faire ma visite de bonne année au prince royal. Après quelcjues instants de causerie :

— Connaissez-vous le comte de Paris? me demaiidat-il.

— Oui, monseigneur, répondis-je, j'ai eu l'honneur de voir Son Altesse déjà deux fois.

Et je rappelai au prince dans quelles circonstances.

— N'importe, me dit-il, je vais l'aller chercher pour que vous lui fassiez vos compliments.

Il sortit et rentra un instant après, tenant l'enfant par

la main ; puis, s'approchant avec cette gravité qui était un des charmes de sa plaisanterie intime ;

— Donnez la main à monsieur, lui dit-il, c'est un ami de papa, et papa n'en a pas trop.

— Vous vous trompez, monseigneur, lui dis-je : tout au contraire des autres princes royaux. Votre Altesse a des amis et pas de parti.

Le duc d'Orléans sourit, et, sur un signe de son père, le comte de Paris me donna sa petite main, que je baisai.

— Que souhaitez-vous à mon Sis ? me dit alors le prince. .

— D'être roi le plus tard possible, monseigneur.

— Vous avez raison, c'est un vilain métier.

— Ce n'est point pour cela, monseigneur, repris-je ; mais c'est qu'il ne peut être roi qu'à la mort de Votre Altesse.

— Oh ! je puis mourir maintenant, dit-il avec cette expression de mélancolie qui revenait si souvent sur son visage et dans sa voix. Avec la mère qu'il a, il sera élevé comme si j'y étais.

Puis, étendant la main vers la chambre de la duchesse, comme s'il eût pu deviner à travers la muraille la place où elle était :

— C'est un quine que j'ai gagné à la loterie, me dit-il.

Le fait est qu'il était impossible, je crois, d'avoir à la fois plus de respect, de tendresse, de vénération et de confiance que le duc d'Orléans n'en avait pour la duchesse. C'est qu'il avait retrouvé en elle une partie des hautes qualités qu'il avait lui-même. Quand il parlait d'elle, et il en parlait souvent, son bonheur intime débordait de son cœur, comme l'eau déborde d'un vase trop plein.

Je portai le soir même les trois lettres mortuaires à l'ambassade. Je trouvai M. Bellocq tout en larmes. Il ne savait encore rien d'officiel ; mais, comme la Gazette de Gênes est ordinairement le journal le mieux informé de l'Italie, il croyait à la réalité de la nouvelle.

Je rentrai donc chez moi, ayant fait un pas de plus dans cette affreuse certitude.

J'avais écrit à la reine que je n'avais éprouvé que deux grandes douleurs dans ma vie : c'était vrai. J'ajouterai que cette douleur que j'avais éprouvée en perdant ma mère, le prince royal l'avait tendrement partagée. Voilà comment les noms de ces deux aimés de mon

cœur, que je vois maintenant ensemble en regardant le I. 7

ciel, se trouvent réunis l'un à l'autre dans mon souvenir.

Le 1*' août 1838, on m'anonnça que ma mère venait d'être attaquée, pour la deuxième fois, d'une apoplexie foudroyante. La première avait précédé de trois jours seulement la première représentation de Henri III .

Je courus au faubourg du Roule, où demeurait ma mère. Elle était sans connaissance.

Cependant, à mes cris, à mes larmes, à mes sanglots, surtout grâce à cet instinct du cœur qui ne meurt chez la mère qu'après la mort, Dieu permit qu'elle ouvrît les yeux, qu'elle me regardât et qu'elle me reconnût.

C'était tout ce que j'avais à demander d'abord. Mais, cette grâce accordée, je demandai un miracle : je demandai sa vie.

Si jamais prière ardente et larmes désespérées coulèrent de la bouche et des yeux d'un fils sur le front d'un mourant, je puis dire que ce sont les prières et les larmes qui coulèrent de ma bouche et de mes yeux sur lo front de ma mère.

Cette fois, je demandais trop sans doute : Dieu détourna la tête ; le mal fit, de minute en minute, de visibles et terribles progrès.

J'avais besoin de répandre mon cœur. Je pris une plume et j'écrivis au prince royal. Pourquoi à lui plutôt qu'à un aulre ? C'est que je l'aimais mieux que tout autre.

Je lui écrivis que, près du lit de ma mère mourante, je priais Dieu de lui conserver son père et sa mère.

Puis je revins suivre sur ce front bien-aimé la marche de l'agonie.

Une heure après, une voiture dont je n'entendis pas le roulement s'arrêtait à la porte de la rue.

J'entendis une voix qui disait :

— De la part du prince royal.

Je me retournai, je passai dans la chambre à côté, et je vis le valet de chambre qui avait l'habitude d'introduire chez le prince.

— Son Altesse, me dit-il, fait demander des nouvelles de madame Dumas.

— Oh! mal, très-mal, sans espoir! dites-le-lui et remerciez-le.

Au lieu de partir sur cette réponse, il resta un instant immobile et hésitant.

— Eh bien, mon ami, lui demandai-je, qu'y a-t-il?

— 11 y a, monsieur, je ne sais si je dois vous le dire,

mais vous seriez peut-être fâché que je ne vous le disse pas, il y a que le prince est ici.

— Où cela ?

— A kl porte de la rue, dans sa voiture.

Je courus. La portière était ouverte, il me tendit les deux mains; je posai ma tête sur ses genoux et je pleurai.

Il avait cru que ma mère demeurait avec moi rue de Rivoli. Il avait monté mes quatre étages, et, ne m'ayant point trouvé, il m'avait suivi au fond du faubourg du Roule.

Il me disait cela pour excuser son retard, pauvre prince, noble cœurl

Je ne sais pas combien je restai là. Tout ce que je sais, c'est que la nuit était belle et sereine, et que, par le carreau de l'autre portière, je voyais, à travers mes larmes, briller les étoiles du ciel.

Six mois après, c'était lui qui pleurait à son tour; c'était moi qui lui rendais la visite funèbre qu'il m'avait faite. La princesse Marie, morte en dessinant un tombeau, était allée l'annoncer au ciel.

Et aujourd'hui, à son tour, c'est lui que nous pleurons.

M. LE DUC ET M"^ LA DUCHESSE D'ORLÉANS il3

Ohl quand la mort choisit, elle choisit bien.

Cette première grande douleur de ma vie, je viens de la raconter.

Au reste, je dois le dire, pauvre prince I personne iûoins que lui ne comptait sur l'avenir; on eût dit qu'il avait eu, tout enfant, quelque révélation de sa mort précoce. Il doutait toujours de cette haute fortune où chacun lui répétait qu'il était appelé.

J'arrivai à Paris quelques jours après l'attentat Quénisset. Je courus au pavillon Marsan. C'était d'ordinaire ma première visite quand j'arrivais, ma dernière visite quand je partais.

— Ah î vous voilà, voyageur éternel? me dit le duc.

— Oui, monseigneur ; j'arrive tout exprès pour vous faire mon compliment de condoléance sur la nouvelle tentative d'assassinat faite sur notre jeune colonel.

— Ah ! c'est vrai. Eh bien, vous le voyez, reprit-il en riant, voilà le pourboire des princes en l'an de grâce

— Mais, du moins, répondis-je. Votre Altesse doitelle être rassurée en voyant le soin que met la Providence à ce que vous ne touchiez pas ces pourboires.

— Oui, oui, murmura le prince en prenant machi-

nalement un bouton de mon habit, oui, la Providence veille sur nous, c'est incontestable ; mais, ajouta-t-il en poussant un soupir, c'est toujours bien triste, croyezmoi, de ne vivre que par miracle !

La Providence s'était lassée.

Le lendemain au matin, je reçus une lettre de notre ambassadeur.

Cette lettre contenait la dépêche télégraphique que M» Bellocq venait de recevoir :

« Le prince royal a fait ce matin une chute de voiture.

ï 11 est mort ce soir à quatre heures et demie. » 13 juillet 1842. »

Je n'avais plus qu'une chose à faire, c'était de partir de Florence pour assister à ses funérailles.

J'interrogeai tous les journaux qu'on reçoit à Florence pour savoir à quelle époque étaient fixées les funérailles du prince royal.

Je restai jusqu'au 26 juillet sans rien apprendre de positif. Le 26, je lus dans le Journal des Débats que,

le 3 août, aurait lieu la cérémonie à Notre-Dame, et, le 4, l'inhumatioa dans les caveaux de Dreux.

Je pris mon passe-port, et, le 27, à deux heures, je montai sur un bateau à vapeur qui partait pour Gênes.

Le lendemain, à neuf heures du matin, je prenais terre et courais à la poste. La malle partait, il n'y avait pas de place ; elle emporta seulement une lettre de moi au directeur de la poste de Lyon.

Je pris une voiture et je partis.

Je voyageai jour et nuit, sans perdre une heure, sans gaspiller une seconde. J'arrivai à Lyon le 1®'* août, à trois heures de l'après-midi.

Je courus à la poste. Ma lettre était arrivée à temps. Une place avait été retenue. Si cette place m'avait manqué, j'arrivais trop tard. Seulement alors, je respirai.

Le surlendemain, j'entrais dans Paris à trois heures du matin.

Restait la crainte de ne pouvoir pas me procurer de billet pour la cérémonie. A sept heures du matin, je courus chez M. Asseline.

Il était déjà sorti, pauvre désolé qu'il était aussi.

Il y avait quinze jours qu'il ne dormait plus et qu'il mangeait à peine.

La première chose que je vis, ce fut la gravure de Calamata, cette belle gravure de ce beau tableau de M. Ingres.

J'avais vu le tableau dans l'atelier de notre grand peintre, la veille de mon départ. Je retrouvai la gravure dans le cabinet d'Asseline, le jour de mon arrivée. Dans l'intervalle, l'âme qui animait ces yeux si doux, si bons, si intelligents, s'était éteinte.

Il y a en Italie un proverbe qui dit, ou plutôt un préjugé qui croit que, lorsqu'on fait faire son portrait en pied, on meurt dans l'année.

J'avais demandé, six semaines auparavant, en voyant le portrait de M. Ingres, pourquoi le cadre coupait la peinture au-dessous des genoux.

On m'avait répondu, je ne sais si la chose est vraie^ que la reine avait supplié son fils de ne point faire faire son portrait en pied, et que le prince, en souriant aux craintes maternelles, avait accordé cette demande à la reine.

Cette gravure était posée sur un canapé. Je m'agenouillai devant le canapé.

Asseline rentra. Nous nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre. Il m'avait gardé un billet ; je ne lui avais

M. LE DUC ET M^^ la DUCHESSE d'ORLÉANS 117

pas écrit, mais il avait compris que je devais venir.

Puis il s'était douté que je ne voudrais quitter le corps du prince qu'à la porte du caveau royal, et il avait demandé pour moi la permission de le suivre à Dreux.

Alors recommencèrent les douloureuses questions et les tristes réponses. Le malheur était si inattendu, que je n'y pouvais croire, et qu'il me semblait que je faisais un rêve dont le bruit de mes paroles allait me réveiller.

A neuf heures, je partis pour Notre-Dame. Les rues de Paris avaient un aspect do tristesse que je ne leur avais jamais vu. Puis, pour moi, chaque signe de douleur était nouveau et parlait tout haut à ma douleur.

Ces drapeaux avec des crêpes , ces bannières avec leurs chiffres, Notre-Dame tout entière avec sa tenture, Notre-Dame, pareille à un grand cercueil, renfermant l'espoir public qui venait de mourir, Notre-Dame transformée en chapelle ardente, avec ses trente mille cierges qui en faisaient une fournaise; toutes ces choses que les Parisiens voyaient depuis longtemps, tout ce spectacle funèbre auquel ils étaient habitués depuis une semaine, je le voyais, moi, pour la première fois, et il me parlait à moi plus haut qu'à personne.

De la tribune où j'étais, je voyais parfaitement le cer-

ii8 LES MORTS VONT VITE

cueil: j'aurais donûé, je ne dirai pas de l'argent, mars des jours, mais des années de ma propre vie pour aller m'agenouiller devant ce catafalque, pour baiser ce cercueil, pour couper ud morceau du velours qui le couvrait.

Une salve de canon annonça l'arrivée des princes. Les canons, comme les cloches, sont les interprètes des grandes joies et des grandes douleurs humaines. Leur voix de bronze est la langue que se parlent, dans les circonstances qui les réunissent, la terre et le ciel, l'homme et Dieu.

Les princes entrèrent. Cette fois, la sensation l'ut profonde et agit sur tout le monde. Le prince royal, c'était leur âme ; leur lumière, à eux, émanait de lui. Aussi étaient-ils brisés de douleur ; ils n'avaient pas songé qu'ils pouvaient deux fois perdre leur père.

La cérémonie fut longue, triste, solennelle. Quarante mille personnes, entassées dans Notre-Dame, faisaient un tel silence, qu'on entendait jusqu'à la moindre note du chant sacré, jusqu'au plus faible des frémissements de l'orgue, au milieu desquels venait de temps en temps mugir un coup de canon. J'ai peu vu de spectacles qui donnassent aussi puissamment Tidée du deuil d'une grande nation.

Puis vint l'absoute, c'est-à-dire la cérémonie tonchante entre les cérémonies mortuaires. Les princes montèrent successivement, selon leur âge, jusqu'au cercueil fraternel, secouant l'eau bénite, et priant pour l'âme qui les avait tant aimés. Il y avait quelque chose de poignant dans ces ascensions successives et dans l'insistauce de ces quatre jeunes gens, suppliant Dieu de recevoir dans son sein celui qu'ils avaient si souvent serré vivant dans leurs bras.

Je restai un des derniers; j'espérais pouvoir me rapprocher du cercueil. C'était impossible.

Tous ceux qui liront ces lignes ontprobablement perdu une personne qui leur était chère ; mais, si cette personne est morte lentement entre leurs bras, s'ils ont pu suivre sur son front les progrès de l'agonie, s'ils ont pn recueillir dans un dernier souffle l'âme qui, portée par ce souffle suprême, montait au ciel, il y a eu, certes, pour eux douleur moins poignante, que si, jyant quitté cette personne aimée, pleine de santé, de force et d'avenir, ils la retrouvent, au retour d'un long voyage, enfermée dans un cercueil que non-seulement ils ne peuvent ouvrir, mais dont ils ne peuvent pas même s'approcher. Comme j'enviais le désespoir de ceux-là qui, dans

cette pauvre maison de l'allée de la Révolte, l'avaient vu lentement expirer sur ces deux matelas posés par terre, qui avaient vu se fermer ses yeux, qui avaient suivi son agonie ! Ceux-là avaient pu ramasser une boucle de ses cheveux, couper un morceau de son habit, déchirer un lambeau de sa chemise. Il fallut sortir.

Nous devions aller à Dreux en poste. Nous étions quatre dans la même voiture : trois amis de collège du prince et moi : c'était Guilhem, le député ; c'était Ferdinand Leroy, secrétaire général de la préfecture de Bordeaux ; c'était Bocher, bibliothécaire du prince royal. Tous trois avaient vécu dans l'intimité de l'illustre mort, car le prince royal était surtout fidèle à ses souvenirs de classe. Il y avait deux mois à peine que j'avais, avec l'aide d'Asseline, placé chez lui un de ses anciens condisciples, qui n'avait pour toute protection auprès du prince que ses souvenirs et un petit chiffon de papier déchiré à son cahier d'écolier de troisième.

Le hasard nous avait réunis ; nous étions les seuls qui, en dehors de la maison du roi ou de la maison du prince, eussent eu l'idée de suivre le corps jusqu'à Dreux : nous étions les étrangers de la cérémonie.

Aussi nous fallut-il partir de bonne heure, de peur

de ne pas trouver de chevaux, car nous n'avions pas d'ordre d'en prendre.

Cette douleur dont j'ai parlé avait absorbé bien au delà de la capitale. Partout, sur notre passage, nous retrouvions le même aspect, triste et morne. Les grandes villes étaient tendues de noir ; les villages, avaient des crêpes à leurs drapeaux ; dans quelques endroits s'élevaient des arcs mortuaires, des reposoirs funèbres, devant lesquels devait s'arrêter le cercueil du prince.

Les nations ont donc leur deuil comme les individus, triste à la fois comme celui d'une mère qui a perdu son fils, et de toute une famille qui a perdu son père.

Comparez à cela celui des trois derniers deuils royaux que nos pères et nous avons vus ; comparez à cela les chants joyeux et les danses insultantes qui accompagnèrent le cercueil de Louis XIV ; les malédictions qui accompagnèrent le cercueil de Louis XV, et l'indifférence qui accompagna celui de Louis XVllL

Ceci est cependant un grand démenti à ceux qui nous appellent la nation régicide. Qu'était-ce donc que le duc d'Orléans, si ce n'était notre roi à venir? Pauvre prince 1 quel miracle il avait fait ! Il noijs avait réconciliés avec la royauté.

Nous arrivâmes à Dreux pendant la nuit. A peine trouvâmes-nous une petite chambre, où nous fûmes obligés de nous installer tous les quatre. Il yavait neuf nuits que je ne m'étais couché ; je me jetai sur un matelas et je dornÂs quelques heures.

Nous fûmes réveillés par le tambour : les gardes nationaux arrivaient par milUers, non - seulement des villages et des villes environnants, mais encore des points les plus éloignés. Nous vîmes encore la garde nationale de Vendôme. Ces braves gens qui la composaient avaient fait quarante-cinq lieues à pied, et s'éloignaient dix jours de leurs affaires pour venir assister à cette dernière revue que devait passer le prince royal.

Et cependant il n'y avait ni croix, ni coups de fusil à venir chercher ; ces deux mobiles avec lesquels on fait faire aux Français tant de choses !

Il y avait un cercueil à accompagner jusqu'au caveau mortuaire, voilà tout. Il est vrai que ce cercueil renfermait l'espoir de la France.

A mesure que les gardes nationaux arrivaient, on les plaçait en haie sur la route. A chaque instant, cette haie s'allongeait et s'épaississait : elle couvrit bientôt plus d'une demi-lieue de terrain.

'm. le duc et M"E la duchesse D'ORLÉANS 123

Dès le matin, nous nous étions assurés que nous pourrions entrer dans la chapelle. Comme la chapelle de Dreux est une simple chapelle , il y lient à peine cinquante ou soixante personnes. J'avais été à cette occasion trouver le sous-préfet, et le hasard avait fait que ce souspréfet était Maréchal, un de mes anciens amis. Lui aussi, il avait connu personnellement le prince ; je n'eus donc point affaire à une douleur officielle, mais à une grande et réelle affliction. Il nous dit de ne pas le quitter, et qu'ainsi il nous répondait de nous faire entrer.

On annonça que le cercueil était en vue de la ville. De ce moment, le télégraphe avait commencé à marcher. Il correspondait avec celui du ministère de l'intérieur, qui , à l'aide d'hommes à cheval, correspondait lui-même avec les Tuileries. En moins d'un quart d'heure, la reine savait chaque détail de la cérémonie funèhre. Elle pouvait donc suivre du cœur ce cercueil bien-aimé qu'elle n'avait pu suivre des yeux; elle pouvait donc assister en quelque sorte à la messe mortuaire; elle pouvait, agenouillée dans son oratoire, mêler sa prière et ses larmes aux larmes et aux prières qui coulaient et qui murmuraient à vingt lieues de là. Aussi y avait-il quelque chose de triste et de poétique dans le mouve-

ment lent et mystérieux de cette machine qui, à travers les airs, portait à une mère en pleurs les dernières nouvelles de son fils trépassé, et qui ne s'arrêtait que pour savoir sa réponse.

Nous nous acheminâmes au-devant du corps. Tout le trajet que le char funèbre devait parcourir, depuis la poste jusqu'à la chapelle, était tendu de noir, et, à chaque maison, pendait un drapeau tricolore pavoisé de deuil.

Arrivés au bout de la rue, nous aperçûmes le char arrêté : on descendait le cœur, qui devait être porté à bras, tandis que le corps devait suivre, traîné par six chevaux caparaçonnés de noir. Je me retournai vers le télégraphe : le télégraphe annonçait à la reine la douloureuse opération qui s'accomplissait en ce moment.

0 suprême bienfait des larmes! don céleste fait par la miséricorde infinie du Seigneur à l'homme, le même jour où, dans sa sagesse mystérieuse, il lui envoyait la douleur !

Nous attendîmes ; le cercueil s'approchait lentement, précédé par l'urne de bronze dans laquelle était renfermé le cœur. Urne et cercueil passèrent devant nous ; puis les aides de camp du prince, portant le grand cordon, l'épée et la couronne ; puis les quatre princes, têtes nues,

en grand uniforme et en manteau de deuil; puis la maison militaire et civile du roi, au milieu de laquelle on nous fit signe de prendre notre place.

J'aperçus Pasquier : il était changé comme s'il eût manqué de mourir lui-même.

Pauvre Pasquier! c'était à lui qu'était échue la rude épreuve.

Après avoir vu mourir le prince dans ses bras, c'est lui qui avait fait l'autopsie ; il avait coupé par morceaux ce corps auquel, pour lui épargner une souffrance, il eût, de son vivant, donné sa propre vie.

Comprenez-vous une douleur plus grande que celle du médecin qui, près d'un agonisant bien-aimé, lisant seul dans l'avenir de Dieu, et, reconnaissant qu'il n'y a plus d'espérance, est forcé d'arrêter les larmes dans ses yeux, de passer le sourire sur ses lèvres pour rassurer un père, une mère, une famille au désespoir ; qui ment par religion, et qui, sentant l'impuissance de son art, se condamne lui-même, pour accomplir le devoir qui lui est imposé par la science, à torturer, pieux bourreau, ce pauvre mourant dont, sans lui peut-être, l'agonie au moins serait douce; puis, après la mort, qui est condamné à aller, le scalpel à la main, chercher jusqu'au

fond du cœur, doDt, ti^eute ans, il a écouté avec in- •[uiétude les pulsations, les causes de cette mort, et les traces qu elle y a laissées en passant?

Voilà ce que Pasquier avait souffert. Aussi, en regardant en arrière, il ne comprenait pas le courage qu'il avait eu : il frissonnait à la seule pensée de ce qu'il avait lait.

Une fois, en 1839, on avait craint pour le prince. Quelques symptômes de phthisie pulmonaire avaient eiîrayé l'amitié de ceux qui l'entouraient.

Personne n'avait osé prévenir le malade, dont les journées pleines de fatigue et dont les nuits pleines de veilles pouvaient empirer l'état.

Alors je m'étais chargé d'écrire au prince, et je lui avais écrite

L'autopsie prouva que ces craintes étaient non-seulement exagérées, mais encore dénuées de tout fondement. Il est vrai que Pasquier avait toujours répondu sur sa tête qu'il n'y avait rien à craindre de ce côté.

Près de lui était Bois-Milon, sous l'œil duquel le prince royal avait grandi. Le maître, tout brisé de douleur, recevait le deuil de son élève.

— il y a aujourd'hui douze ans, me dit-il, que le

M. LE DrC ET M"^ LA DUCHESSE D'ORLÉANS 127

prince rentrait à Paris à la tête de son régiment.Yous en souvenez- vous?

Oui, certes , je m'en souvenais ! Il m'avait serré la maiu en passant, tout resplendissant d'enthousiasme et de joie, dans son uniforme de colonel de hussards.

Quatre ans après, en lui rappelant qu'il avait porté cet élégant uniforme, je sauvai, par son intermédiaire, la vie à un soldat de ce régiment condamné à mort.

Hélas! le pauvre ressuscité ne peut plus même ppier aujourd'hui pour celui qui l'a tiré du tombeau. La mort n'a pas voulu tout perdre; elle a étendu la main si près de lui, qu'il en est devenu fou.

Le prince payait sa pension dans une maison de santé.

Oh! sa grandeur et sa richesse étaient, comme le dit Bossuet, une de ces fontaines que Dieu élève pour les répandre.

Le corps entra dans l'église de Dreux pour y faii^ une halte d'un instant : le télégraphe annonça à la reine cette station mortuaire. La touchante cérémonie de l'absoute recommença, puis l'on se remit en marche. En sortant de l'église, il y eut un moment d'embarras, et je me trouvai pris entre l'urne de bronze qui contenait le cœur et le cercueil de plomb qui renfermait le cadavre.

Tous deux me louchèrent en passant, comme si cœur et cadavre voulaient me dire un dernier adieu. Je crus que j'allais m'évanouir.

L'urne reprit la tête du cortège ; le cercueil fut replacé sur la voiture, et l'on continua de s'avancer par une route circulaire qui rampe au flanc de la montagne, au sommet de laquelle s'élève la chapelle mortuaire.

Arrivés à la plate-forme, nous nous trouvâmes en face de l'église.

Sous le portique, étaient l'évêque de Chartres et son clergé. Au bas des degrés, seul et attendant, se tenait debout un homme vêtu de noir, pleurant à sanglots, et mordant un mouchoir entre ses dents.

Cet homme, c'était le roi !

C'était une chose profondément triste, triste en dehors de toutes les opinions et de tous les partis, que le roi attendant le cadavre du prince royal, que ce père attendant le corps de son fils, que ce vieillard attendant les restes de son enfant.

Il était arrivé depuis la veille ; depuis la veille, il avait essayé plusieurs fois de travailler, pour faire diversion à sa douleur, et, le matin même encore, le maréchal Soult était entré dans son cabinet avec les rapports du jour. Il

M. LE DUC ET M^e lA DUCHESSE D'oRLÉANS 129

avait lu deux ou trois dépêches, donné deux ou trois signatures, puis il avait jeté loin de lui plumes et papiers, et il était sorti pour voir venir le corps de son fils. Depuis plus d'une demi-heure, il attendait debout et pleurant, sur le dernier degré de la chapelle.

L'urne passa devant lui, puis le corps, puis les insignes royaux et guerriers.

Les princes s'arrêtèrent ; un intervalle se fit entre eux et l'officier portant la couronne; le roi entra dans cet intervalle.

On descendait alors le cercueil, et le télégraphe annonçait à la reine que le roi montait les degrés de la chapelle, menant les restes de leur premier né.

Pauvre reine ! En arrivant de Palerme, je lui avais rapporté un dessin représentant la chapelle où ce fils avait été baptisé.

Et celui qui le tenait entre ses bras, comme représentant de la ville de Palerme, sa noble marraine, avait dit en le rendant à son père :

— Peut-être venons-nous de baptiser un futur roi de France.

Un mois auparavant, qui aurait pu penser que cette étrange prédiction ne s'accomplirait pas?

Le futur roi des Français entrait dans la chapelle mortuaire.

La cérémonie s'accomplit, plus douloureuse qu'aucune atttre. Celle-là, c'était la dernière, c'était la station suprême que faisait le cercueil entre le bruit et le silence, entre la vie et la mort, entre la terre et l'éternité.

Puis vint l'absoute, puis le De profundis.

Puis on enterra le cercueil et l'on commença, dans le même ordi'e, à s'acheminer vers le caveau.

Seulement, pendant l'espace qui séparait le chœur de l'escalier caché derrière l'autel, le roi s'appuya sur ses deux fils aînés, le duc de Nemours et le prince de Joinville; mais, arrivés à l'escalier, les trois affligés ne purent descendre de front, et le roi fut obligé de s'appuyer sur sa propre force.

Il y avait déjà deux cercueils dans le caveau ; celui de la duchesse de Penthièvre et celui de la princesse Marie. Ils étaient posés à droite et à gauche de l'escalier. La place du milieu était réservée pour le roi. C'était, contre toute attente, son fils qui venait la prendre !

Pendant qu'on déposait le cercueil du prince royal SUT ses supports préparés, le roi appuya son front et ses deux mains sur le cercueil de la princesse Marie. Puis les

prêtres murmurèrent un dernier chant, jetèrent une dernière fois l'eau bénite. Après les prêtres, vinrent le roi ei les princes; après le roi et les princes, les quelques [)rivilégiés de la douleur qui avaient obtenu d'accompagner le cercueil jusqu'au lieu de sa dernière station.

On remonta dans le même ordre, puis la porte se referma.

Le prince était désormais seul avec le silence et l'obscurité, ces deux fidèles compagnons de la mort.

Il y avait juste quatre ans, jour pour jour, heure pour heure, que j'avais mené le deuil de ma mèrel

Trois ou quatre anecdotes, auxquelles j'ai fait allusion par un mot ou par une ligne dans les pages qui précédent, ont besoin d'être racontées ici pour compléter le tableau nécrologique que nous venons de tracer.

J'ai dit entre autres choses : « Depuis quatorze ans. je lui avais tour à tour demandé l'aumône pour les pauvres, la liberté pour les prisonniers, la vie pour k^ condamnés à mort ; et pas une seule fois, pas une seulo fois, entendez-vous, je n'avais été refusé. »

Prenons un exemple :

Un jeune hussard, de mon pays, nommé BruyaLt, avait tenté de faire révolter son régiment à Vendôme. Il avait échoué dans cette tentative et avait fui. A dix ou douze lieues de la ville, il s'aperçoit qu'il a emporté avec lui l'argent de la chambrée, — quinze ou vingt francs. — Rebelle, oui; voleur, non.

Il revient, rentre, sans être reconnu, dans la caserne, dépose les quinze ou vingt francs sur la cheminée de la chambre et va pour sortir.

A la porte, il rencontre son brigadier. Celui-ci veut l'arrêter; Bruyant se défend, et, dans la lutte, tue son supérieur.

Traduit devant un conseil de guerre comme coupable de rébellion et de meurtre, il est condamné à mort.

J'ai dit que Bruyant était de mon pays, de Yillers- Cotterets. Le maire de Villers-Cotterets était, à cette époque, un de mes amis, nommé Tronchet.

Il eut ridée de rédiger, au nom du conseil municipal et au sien, une demande en grâce, qu'il m'envoya, pour le roi, me priant de la remettre au duc d'Orléans, en faisant celui-ci mon intermédiaire près de la Majesté royale.

Comment dire cela? je crains que la forme ne soit un peu familière; »— j'étais en brouille à cette époque avec le duc d'Orléans.

Quelle était la cause de cette brouille?

Eh 1 mon Dieu, lâchons le mot terrible : mon républicanisme, la part que j'avais prise aux journées des 5 et 6 juin 1832; mon épilogue de Gaule et France en 1833; ma liaison persistante avec Gavaignac, Guinard et Bastide, mes bons amis et les ennemis déclarés du gouvernement de Louis-Philippe.

J'étais donc en brouille avec le duc d'Orléans lorsque je reçus cette lettre.

Mais je connaissais le prince. Je ne crus pomt que cette brouille fût un obstacle à l'élan de son ccéur

Je lui écrivis :

< Mon prince,

» Je sais que j'ai perdu tout droit de recommander à

Votre Altesse quelque chose que ce soit; mais je n'ai pas

perdu celui de lui laisser faire une bonne action. Je

reçois, à propos de la condamnation à mort du hussard

Bruyant, cette demande en grâce du maire de Yillers- I. 8

Gotterets, et je m'empresse de la faire parvenir à Votre Altesse»

» Si j'osais ajouter quelque chose à une demande faite dans ces termes, j'ajouterais que j'ai connu personnellement Bruyant, et j'affirmerais à Votre Altesse que ce n'est point un rebelle, mais un fou.

» Tous les respects du cœur.

» Alex. Du^l^s. »

Je fis porter cette lettre -au pavillon Marsan.

Une heure après, le valet de chambre du prince était chez moi.

— Le prince vous attend, me dit-il.

Il n'y avait rien de changé à la manière dont le prince procédait vis-à-vis de moi. C'est ainsi qu'autrefois il répondait à une demande d'audience, ea m'envoyant chercher.

Je me hâtai d'aller aux Tuileries. Il n'y avait pas de temps à perdre. Si la rigueur des lois militaires était observée, le hussard Bruyant devait être fusillé le lendemain.

Le duc d'Orléans me reçut comme s'il m'avait vu la veille.

M. LE DUC ET M^^ LA DUCHESSE d'ORLÉA>-S 133

— Vous voulez donc que je demande au roi la grâce de votre protégé? me dit-il.

— Monseigneur, j'ai l'espoir que je vous retrouverai bon comme toujours, et que vous ne permettrez pas qu'un enfant du pays qui a toujours appartenu à vos ancêtres, soit fusillé pour un moment de folie.

— C'est qu'il m'est absolument impossible de me mêler de cette affaire, et c'est pour cela que j'ai voulu vous voir.

— Pourquoi monseigneur ne peut-il pas se mêler de cette affaire?

Puis, tout à coup :

— Pardon, dis-je en souriant, j'oubliais que l'étiquette ne permet pas d'interroger les princes.

— Vous venez assez rarement me voir maintenant pour avoir oublié cela et bien d'autres choses encore; mais revenons à votre protégé, nous causerons de vos affaires plus tard. Je vous disais qu'il m'était impossible de me mêler de cette affaire.

— Et je vous demandais pourquoi, monseigneur.

— Mais parce que votre compatriote Bruyant ne s'est pas contenté de conspirer contre le roi, ce qui ne serait rien: tout le monde conspire contre le roi, vous le savez

mieux que personne, mais parce qu'il a tué son supérieur. Je suis général dans l'armée, et pas un général ne me pardonnerait d'avoir oublié les conditions dans lesquelles Bruyant a été condamné.

— Alors, monseigneur, vous laisserez condamner, je ne dirai pas un innocent, mais un fou, un illuminé, si vous l'aimez mieux. Puis il y a une chose qui doit vous toucher, monseigneur, c'est que cet homme était en fuite, sauvé peut-être, et qu'il est revenu se faire prendre, ramené par un sentiment de délicatesse : il ne voulait pas qu'on pût dire qu'il avait emporté vingt francs à la chambrée.

— Oui, circonstance atténuante; mais, en matière militaire, nous ne connaissons guère cela.

— Monseigneur, il faut faire connaissance avec tout ce qui est bon.

— Écoutez, me dit le prince, trouvez-moi un ministre, n'importe lequel, qui m'encourage à faire au roi cette demande en grâce, et, pour vous, je la fais.

— Monseigneur sait bien que je ne connais pas les ministres.

— Comment, pas un?

— M. Guizot un peu.

— Diable 1 vous n'avez pas de chance. Un homme qui met des vésicatoires à la France, quand il lui faudrait des cataplasmes.

— N'importe, monseigneur, comme c'est ma seule chance, je la tenterai.

— Allez donc voir M. Guizot.

— Et, si je réussis, où relrouverai-je Votre Altesse?

— Je ne sors pas.

Je sautai dans ma voiture et courus chez M. Guizot.

Je lui fis passer mon nom et fus introduit.

Je le trouvai feuilletant les manuscrits de Jacquemont, qu'il venait de recevoir de l'Inde. Jacquemont était mort, et le ministère de l'instruction publique héritait.

J'avais un peu connu Jacquemont; je causai quelque temps avec M. Guizot du pauvre voyageur qui avait été laisser ses os à quatre mille lieues de sa terre natale ; puis tout à coup :

— A propos, monsieur le ministre, lui demandai-je, il faut que je vous dise pourquoi je viens.

— Vous n'avez pas eu besoin de me le dire pour vous apercevoir que vous étiez le bienvenu.

— Je viens pour que vous m'aidiez à sauver la vie d'un homme.

138 LES MORTS VONf VITE

— Comment cela ?

— Oui; vous avez en ce moment le droit de grâce, ni plus ni moins que si vous étiez le roi de France.

Je m'expliquai, lui racontant ce qui venait de se passer; lui disant tout enfin, à l'exception des vésicatoires et des cataplasmes.

— Ce n'est pas moi qui ai l'initiative dans ces sortes d'affaires, me répondit M. Guizot; c'est le ministre de la justice.

— Prenez-la.

— C'est impossible.

— Mais enfin, donnez-moi pour le prince un mot qui lui prouve que, s'il est question de oela en conseil, -il ne vous aura pas contre lui.

— Oh ! quant à cela, bien volontiers.

M. Guizot prit une feuille de papier, €t écrivit ces mots :

€ Je ne vois aucun inconvénient à ce que Son Altesse royale monseigneur le due d'Orléans demande la grâce du hussard Bruyant.

» Guizot. »

Je lus.

— Ceci n'est point une recommandation, lui dis-jej c'est une consultation.

— C'est tout ce que je puis me permettre de faire.

— EnfiD, lui dis-je en riant, d'un mauvais payeur, on tire ce que l'on peut. Je vous tiens quitte, le reste me regarde.

Et je pris congé de M. Guizot, profondément reconnaissant de ce peu qu'il venait de faire, qui était beaucoup pour lui.

Il a probablement oublié celte visite et les conséquences qu'elle a eues ; mais, moi, je me souviens du moindre détail.

Bruyant doit la vie à ces deux Hgnes de M. Guizot bien plus qu'à toutes mes prières.

Je revins près du duc, et lui donnai le papier; il le lut.

— Il n'y a pas grand'chose à laire de cela, me dit-il; mais, enfin, j'en ferai ce que je pourrai. Attendezmoi.

— Où va Votre Altesse?

— Chez le roi.

— Dieu vous conduise, monseigneur!

Dix minutes après, il descendit.

— Tenez, dit-il, prenez toujours cela en attendant mieux; c'est tout ce que j'ai pu obtenir aujourd'hui.

— Qu'est-ce que cela, monseigneur?

— Un ordre pour le télégraphe.

Je l'ouvris et je lus .

« Surseoir à l'exécution du hussard Bruyant (1). i

Je m'aperçus à la porte que je sortais sans remercier le prince; je revins, je lui pris la main, je la lui baisai de force.

Oui, je la baisai. Que voulez-vous, messieurs les puritains ! je m'engage à baiser toute main qui sauvera la vie d'un homme.

Je pleurais. Je le regardai à travers mes pleurs : il avait de son côté des larmes plein les yeux.

Cette fois, je sortis. Dix minutes après, l'ordre était transmis au ministère de l'intf^ieur, et je regardais jouer le télégraphe avec cette satisfaction de lire cette fois clairement dans son langage illisible.

Huit jours après, la peine de mort était commuée.

Un mois après, on reconnaissait que Bruyant était

(l)Je ne me rappelle plus aujourd'hui si Bruyant était brigadier ou simple hussard ; mais je ne crois pas que le grade qu'il occupait ou n'occupait pas fasse grand'chose à l'affaire.

M. LE DUC ET M"^ LA DUCHESSE d'ORLÉANS I4<

fou; une lettre de remercîment qu'il m'écrivait en faisait foi bien mieux que toutes les consultations des médecins.

— Eh bien, me demanda le duc, que voulez-vous que j'y fasse? J'ai pu lui sauver la vie ; mais je ne puis lui rendre la raison.

— Non, monseigneur; mais vous pouvez le faire mettre dans un hospice et payer sa pension.

Il se mit à rire.

— C'est bien, dit-il; ne vous inquiétez plus de votre homme, je m'en charge. Mais, ajouta-t-il, en voilà un qui m'aura donné du mal !

Pauvre prince ! il était admirable dans ces moments-là.

J'ai dit encore :

« Il y avait deux mois à peine que j'avais, à l'aide d'Asseline, placé chez lui un de ses anciens condisciples qui n'avait pour toute protection près du prince que ses souvenirs et un petit chiffon de papier, déchiré à son cahier d'écolier de troisième. »

Voici l'anecdote ; qu'on nous permette de la raconter, elle nous montrera le prince sous une nouvelle face.

Dans le voyage que je fis en 1834, avec Jadin, dans le midi de la France, nous rencontrâmes un jeune

homme que je nommerai, si vous le voulez bien, du pseudonyme de Henri.

C'était un charmant garçon, mais qui avait son peu côté ridicule.

Hélas ! qui n'a pas le sien ?

J'eus le tort, en racontant mon voyage, de me moquer de lui. Dieu sait que je fais de ces sortes de choses plus que je ne voudrais, et surtout plus que je n'en devrais faire; mais c'est sans mauvaise intention.

Trois ou quatre ans après, je revis mon jeune voyageur. Il se fit annoncer; j'avais oublié son nom, je reconnus son visage.

J'allai à lui aussi franchement que si je n'avais pas €u de torts envers lui.

— Ah ! dit-il, vous me reconnaissez? Tant mieux 1

• — Oui, et je vous fais des excuses, cher monsieur.

— De quoi ?

— Mais de certains passages où vous vous êtes peut-être reconnu.

— Je le crois bien, que je me suis reconnu, et c'est ce qui m'enhardit à venir vous voir.

— Comment cela?

— Je me suis dit : « M. Dumas a un petit tort envers

M. LE DUC ET M«'= LA DUCHESSE D'oRLÉANS 14.?

moi ; je le connais, ce sera une raison pour lui de me rendre un grand service I »

— Un grand service ! Ah 1 par ma foi, je voudrais bien que la chose fût possible I

— J'ai perdu le peu de fortune que j'avais, je me trouve sans ressource aucune; il faut que vous me placiez chez le duc d'Orléans 1

Ma figure se rembrunit. J'avais fait tant de demandes du même genre ; on abusait tant de cette bienveillance que le prince me portait; je suis tellement entraîné malgré moi par mon penchant à rendre service, que je sentais que souvent, par mes demandes, je devais être à charge à un homme accablé de demandes.

— Ah ! dis-je à Henri, quant à cela, non, non, non I

— Pourquoi non? me demanda-t-il.

— Parce que j'ai juré de ne jamais faire au prince de demande de ce genre.

— Il n'y a pas longtemps, vous venez de faire nommer Alfred de Musset bibliothécaire au ministère d' l'intérieur.

— Ah ! mon cher monsieur. Alfred de Musset est Alfred de Musset

— Après ?

— Gomment, après?

— Oui.

— C'est-à-dire un grand poète, et, de plus, le condisciple de monseigneur le duc d'Orléans.

— Eh bien, j'ai la moitié des conditions d'Alfred de Musset : je suis condisciple de Son Altesse.

— Comment 1 vous êtes son condisciple?

— Oui.

— Vous avez été à Henri IV avec lui?

— J'étais de sa classe.

— Et vous croyez qu'il se rappellera votre nom?

— J'en suis sur.

— Avez-vous, au cas où sa mémoire lui ferait défaut, quelque souvenir à lui rappeler?

— Tenez, me dit-il en tirant de son portefeuille un petit papier déchiré à l'angle d'un papier plus grand, voyez ; plus d'une fois je lui ai fait sa version ou son thème, et en voici la preuve.

— Ah ! vous étiez fort en thème ?

— En thème et en version, très-fort.

Je lus le petit papier; il contenait ces mots :

4 Mon cher***, voulez-vous être assez bon pour

traduire depuis Askrondè jusqu'à Olos? Je vous serai

infiniment obligé.

» Chartres. »

— Ah ! mon cher, lui dis-je en poussant un cri de joie, vous avez votre affaire.

— Comment, j'ai mon affaire?

— Vous êtes placé.

— Où?

— Chez le duc d'Orléans.

— Vous croyez?

— Je vous en réponds.

— Vous le verrez, alors ?

— C'est-à-dire que je vais le voir.

— Quand?

— Tout de suite ; restez là ; je passe un habit et je cours chez lui. Dans un quart d'heure, je serai de retour.

Je savais que j'allais faire plaisir au pauvre prince.

Je demeurais rue de Rivoli, 22; mes fenêtres donnaient sur le grand salon du prince. Souvent, l'été, quand les fenêtres de ce salon étaient ouvertes, qu'il était dans son salon et moi sur mon balcon, il m'envoyait un bonjour de la main . Alors je descendais mes

446 LT. s AîOIiTS VONT VITE

cinq étages, nous causions un instant ; il me renvoyait s'il avait affaire, me gardait s'il était libre; m'imposait silence si je voulais parler politique, et cependant faisait son profit de ce que je le forçais d'entendre. Son testament en fait foi.

Je n'avais que la rue à traverser.

Je la traversai en courant. C'est le pas que j'adopte quand je vais rendre un service.

Je trouvai le prince.

— Me voilà, dit-il, que me voulez-vous?

Je n'allais guère chez lui que lorsqu'il me faisait appeler ou me faisait signe d'y venir ; quand je me présentais dans d'autres conditions , c'est que j'avais quelque chose à lui demander.

— Monseigneur, répondis-je, je viens vous parler d'un de vos camarades de collège.

— Bon î me dit-il, je croyais les avoir tous placés.

— Votre Altesse en a oublié un.

— Lequel ?

Je nommai mon protégé ***,

— ***, s'écria-t-il, quel cancre 1

— Ah! monseigneur, lui dis-je, je suis perdu.

— Gomment cela?

— J'avais une recommandation que je n'ose plus vous présenter.

— De qui la reconmiandation?

— De vous-même, monseigneur.

— Une recommandation de moi à moi ?

— Oui, de vous à Votre Altesse.

— Je ne vous comprends pas.

— Tenez, lui dis-je en lui montrant le petit bout de papier, Votre Altesse comprend-elle maintenant ?

Le prince lut :

< Mon cher ***, voulez-vous être assez bon pour me traduire depuis Askrondè jusqu'à Olos? Je vous serai infiniment obligé.

» Chartres. »

Au fur et à mesure que le prince lisait, son visage s'empourprait de cette rougeur que l'on appelait, dans la famille : le coup de soleil.

— Eh bien, me dit-il après avoir lu, qu'est-ce que cela prouve? C'est que j'étais plus cancre que lui.

— Eh bien, monseigneur, qui connaît si bien les lois de la discipline, ne fera-t-il rien pour son supérieur?

— Que veut-il? que désire-t-il? que demande-t-il ? Voyons.

Et le prince s'approchait de la cheminée flambante pour y jeter sa recommandation.

Par bonheur, je passai entre lui et la cheminée.

— Pardon, monseigneur, lui dis-je, ce petit papier, c'est mon courtage.

— Hum ! fit le prince, vous avez grande idée de mon humilité. Allons, mortifions-nous, l'Écriture le veut. Tenez, voici votre courtage, et dites à *** de voir Assehne.

— AsseUne sera prévenu ?

— Conduisez-le vous-même à lui.

— Merci, monseigneur.

Et, huit jours après, *** était placé au secrétariat de madame la (-uchesse d'Orléans.

J'ai dit enfin, à propos de Pasquier... Pasquier était le chirurgien du prince :

« Pauvre Pasquier, c'était à lui qu'était échue h rude épreuve ! Après avoir vu mourir le prince dans ses bras, c'est lui qui avait fait l'autopsie. Il avait coupé par morceaux le corps auquel, pour épargner une souffrance, il eût de son vivant donné sa propre vie. >

Voici à quel souvenir ces lignes se rapportent.

Vers la fin de 1836, monseigneur le duc d'Orléans m'avait invité à aller au camp de Compiègne.

J'avais accepté, à la condition que je ne logerais pas au château, mais soit dans la ville, soit dans la forêt.

Je faisais Caligula; j'avais besoin de solitude pour ce travail.

Je logeai, en effet, à Saint-Corneille, chez la veuve d'un garde, nommée madame d'Arras, à trois quarts de lieue de Compiègne, à peu près.

Quand le duc d'Orléans voulait m'avoir au château, il me faisait inviter.

Ces invitations avaient lieu, en général, deux fois la semaine. 11 avait prévenu l'inspecteur d'une forêt voisine de la forêt de Compiègne que j'étais autorisé à me promener, avec mon fusil et mon chien, dans cette forêt.

Les inspecteurs des forêts princières ou royales ont pris la mauvaise habitude de regarder les forêts comme à eux. Il en résulte que, regardant la forêt comme à eux, ils regardent le gibier comme à eux.

Lorsqu'on tue ce gibier, cela leur fait mal.

Gela faisait mal à l'inspecteur de la forêt de L...; do

150 LES MORTS VOrîT VITE

sorte que, parti trois fois pour chasser, grâce aux petites persécutions du digue fonctionnaire, je revins trois fois sans chasser.

Je m'en plaignis au duc d'Orléans.

— C'est bien fait, me dit-il, pourquoi ne venez-vous pas chasser avec moi?

— Parce que, jusqu'à présent, Votre Altesse a oublié de m'inviter.

Le prince se mordit les lèvres.

— Eh bien, dit-il, on chasse demain au petit parc, venez chasser demain; le rendez-vous est à huit heures; on déjeunera à onze sur l'herbe, et l'on dînera au château à l'heure ordinaire ; vous quitterez la chasse quand vous voudrez pour changer de toilette.

Je m'inclinai. Le lendemain, j'étais au rendez-vous.

A onze heures, en effet, on s'arrêta , je ne sais à quel carrefour. Un déjeuner sur l'herbe attendait.

Autant monseigneur le duc d'Orléans, prince royal, et posant pour le prince royal, était rigide observateur de l'étiquette, autant le prince royal avait, je ne dirai pas de familiarité, mais d'abandon dans l'intimité.

Un dîner sur l'herbe avec lui était un vrai dîner sur l'herbe, où chacun se mettait à son aise, mangeait à sa

^uise, buvait à sa convenance, melttit enfin la main au plat lorsque cela lui convenait, et sans l'assistance du majordome ni des laquais.

Il me poussa un faisan.

— Monsieur Dumas, me dit-il, découpez donc ce faisan.

— Monseigneur, lui répondis-je, quand il y a un chirurgien à table, il passe écuyer tranchant de droit. Pasquier va se charger de l'opération... Tiens, dis-je à Pasquier, tu as entendu Tordre du prince, découpe, mon brave homme, découpe.

Pasquier prit le faisan, et, avec une admirable adresse, comme si le faisan eût été un sujet et le couteau un bistouri, il se mit à faire tomber successivement ailes et cuisses.

Le duc d'Orléans le regardait faire avec un sentiment de mélancolie que rien ne paraissait motiver, et qui cependant était si réel, que nos regards se fixèrent sur lui en l'interrogeant.

Il comprit.

— Ce à quoi je pense*? dit-il, je pense qu'en sa qualité de mon chirurgien, Pasquier m'arrangera un our comme il arrange ce faisan.

io2 LES MORTS VOKT VITE

Pasquier laissa tomber fourchette et couteau.

— Ah ! monseigneur, lui dit-il, vous êtes vraiment cruel, de ne pas perdre une occasion de parler de votre mort. Eh! mordieu! dans l'ordre des choses^ vous devez me survivre de vingt-cinq ans.

— Oui, dans l'ordre des choses, mon cher Pasquier; mais il y a un tel désordre dans les choses, qu'il ne faut pas trop compter là-dessus. Pkssez-moi une aile.

Je l'ai dit, le prince avait l'éternel pressentiment de sa mort.

Hélas ! le pressentiment s'était réalisé I

Quelques jours après la mort du prince, je reçus la moitié de la serviette sur laquelle il était mort ; la serviette est tachée de son sang, et brûlée par la cautérisation que l'on essayait pour réveiller la vie en lui.

L'autre moitié est aux mains de la personne qui avait partagé avec moi la pieuse et funèbre relique.

J'ai, en outre, et le prince me le donna lui-même, à l'époque où je faisais avec lui YHistoire des Régiments, j'ai le portefeuille qu'il avait au siège d'Anvers.

J'ai encore un groupe de Barye, à son chiffre et au chiffre de madame la duchesse d'Orléans, qu'il m'envoya le soir de la représentation de Caligiila.

M. LE DUC ET M*'^ LA DUCHESSE d'ORLÉANS 153

Si j'avais une chapelle dans ma maison, et dans cette chapelle un tabernacle, j'y enfermerais ces trois objets sacrés pour moi.

Et voilà qu'aujourd'hui la mort a frappé la veuve : elle aussi a été appelée à Dieu avant l'âge , comme il arrive souvent aux grands et aux nobles cœurs.

Le 18 mai, l'épouse immaculée, la mère irréprochable a rendu son âme à Dieu.

Voici la place que tient cette nouvelle dans nos grands journaux politiques :

« La duchesse d'Orléans est morte hier malin à Richemond. Le prince Albert et les autres membres de la famille royale ont fait, à cette occasion, des visites personnelles de condoléance. »

ÎIÉGÉSiPPE MOREAU

Disons un peu, à ceux qui pourraient l'ignorer, ce que c'était que le poëte pour lequel nous réclamons aujourd'hui une tombe; pas môme un tombeau, comprenez-vous bien?... une tombe. C'est-à-dire le repos du cadavre, une couche de terre après la mort pour les os de celai qui, de son vivant, n'a trouvé pour s'endormir du dernier sommeil que la couche de l'hôpital.

Pourquoi d'abord ce nom étrange d'Hégésippe?

Que veulent dire, dans un nom de baptême, ces deux racines grecques, dont l'une signifie bouc et l'autre cheval?

Hélas! c'est que son nom lui-même n'était pas à lui.

Il y a des êtres prédestinés au malheur comme à la fortune.

Hégésippe Moreau avait sa place marquée dans les rangs des premiers.

Il était fils naturel; il était né à Paris, rue Sainte- Placide, n° 9, le 9 avril -1810.

Les parents étaient pauvres; il fallut quitter Paris.

Le père obtint une place de professeur au collège de Provins. Sa mère entra, — eh! mon Dieu, oui, disons-le, il est bien rare qu'une grandeur intellectuelle quelconque ne jaillisse pas du sein de l'humilité, — sa mère entra comme femme de chambre chez madame F...

L'enfant n'avait pas six ans, que son père et sa mère étaient morts à l'hôpital.

Dur chemin qu'il devait prendre à son tour, pour y mourir le 20 décembre 1838, c'est-à-dire à vingt-huit ans; pour y mourir, non pas même sous son nom d'Hégésippe Moreau, mais sous la désignation dun° 12.

Madame F... s'en chargea, et le fit placer gratuitement au petit séminaire d'Avon, près Footainebleau.

En 1824 ou 1825, j'allai, au moment où je faisais Christine, visiter le cimetière d'Avon, dans lequel est enterre l'amant et la victime de Christine. J'étais agenouillé devant une pierre perdue sous l'herbe, cachée dans la mousse, sur laquelle est gravée cette courte

HÉGÉSirPE MOREAU 157

inscription : Ci-gît Monaldeski, lorsque M. Jamin, me montrant un jeune homme vêtu de noir, qui passait, me dit :

— Tenez, voici un enfant qui sera probablement un grand poêle.

— Comment l'appelez-vous? demandai-je.

— Hégésippe Moreau.

II était déjà loin.

Je ne l'ai jamais revu.

Etrange chose que la destinée ! Si je lui eusse parlé ce jour-là, il eût probablement retenu mon nom; au jour du suprême malheur, il serait peut-être venu à moi... et, s'il était venu à moi, ses beaux vers à la main... eh bien, je le dis hautement, peut-être serait-il mort chez moi, peut-êti-e serait-il mort dans mon lit; mais, du moins, il ne serait pas mort à l'hôpital.

Mais il ne songeait pas à la mort, le pauvre enfant! quoique la vie du séminaire lui fût bien pesante.

Écoutez ce qu'il en dit :

Pour être, jeune encor, vieux au métier du sage. Il m'a fallu subir un rude apprentissage; Comme Barthélémy, rapsode marseillais Dont la voix m'a troublé lorsque je sommeillais. Dans la brise soufflant d' Athènes ou de Korae

Je n'ai point respiré de poétique arôme.

Et, né loin du Midi, je n'eus pas même, enfant,

A défaut de soleil, un foyer réchauffant.

Un ogre ayant flairé la chair qui vient de naître

M'emporta vagissant dans^ sa robe de prêtre.

Et je grandis captif parmi ces écoliers

Noirs frelons que Montrouge essaime par milliers,

Stupides icoglans que chaque diocèse

Nourrit pour les pachas de l'Église française.

Je suais à tramer les plis du noir manteau.

Le camail me brûlait plus qu'un san benito;

Regrettant mon enfance et ma libre misère.

J'égrenais dans l'ennui mes jours comme un rosaire.

Oh î quand les peupliers, longs rideaux du dortoir^,

Par la fenêtre ouverte à la brise du soir.

Comme un store mouvant, rafraîchissaient ma couche.

Je croyais m'éveiller au souffle d'une bouche.

Devant le crucifix et le saint bénitier.

Profane, j'écrivais le sort d'Alain Chartier.

Et quand le mois de mai, pour la Keine des vierges.

Faisait neiger les hs et rayonner les cierges.

Priant avec amour Tidole au doux souris.

Je convoitais un ciel parfumé de houris...

On voit que les dispositions du jeune homme ne l'entraînaient pas vers l'Église. Madame F... eut pitié de lui, le tira du séminaire et le mit en appren tissa;:; chez un imprimeur.

Là commence les quelques jours de bonheui- ;;..

pauvre Hégésippe a vécus. Parfois, entre deux coups de tonnerre sortant de la nuit de l'orage, vous voyez tout à coup se dessiner une belle vallée sous un rayon de soleil brillant, mais éphémère. Hégésippe eut une de ces vallées-là dans sa vie. Le soleil qui l'éclaira fut l'amour, l'amour chaste, l'amour pur, sinon le plus brillant, du moins le plus doux de tous les soleils.

Aussi, voyez comme le cœur du poëte est reconnais^ sant à la petite ville où il a goûté le peu de jours heu= reux qu'il lui a été donné de compter.

Loin de cet Éden de sa jeunesse, c'est à ce paradis perdu qu'il pensait aux jours de la misère et du malheur.

Mon doux pays, alors, me souriait en rêve.

Comme à Jean-Jacque enfant son beau lac et ses grèves;

Je revoyais Provins et ses coteaux aimés.

De tant de souvenirs, de tant de fleurs semés ;

Son dôme occidental dont chaque soir le faîte

S'illumine au soleil comme pour une fête.

Sa tour dont le lichen crevasse le granit.

Où la guerre tonnait, où l'oiseau fait son nid.

Géants contemporains qui, le front dans la nue.

Se parlent tête à tête une langue inconnue.

Médailles des césars ou des rois, sphinx jumeaux.

Qui jettent aux passants des énigmes sans mois.

Voilà un souvenir du paradis. On trouvera, dans le comte intitulé : le Gui de Chêne, un souvenir de l'Eve qui l'habitait, et qu'il appelle sa sœur.

C'est lui qu'il a personnifié dans Ixus; c'est elle qu'il a essayé de peindre dans Marcaria.

Lisez la chanson d'Ixus, et voyez si la prose du pauvre Hégésippe n'est pas aussi mélodieuse que ses vers :

CHANSON d'IXUS.

€ Ouvrez ! je suis Ixus, le pauvre gui de chêne, qu'un coup de vent ferait mourir.

» Un jour, il y a douze ans, un pygmée tomba de la peau de lion d'Hercule : ce pygmée, c'était moi. Mon père ne m'aimait pas, parce que j'étais faible et petit; et lorsque, enfant, je me heurtais à ses genoux, j'entendais sur ma tête une voix gronder comme l'orage. Mes frères me battent quand je les appelle tout haut mes frères, et pourtant je veux vivre, car j'ai une sœur, une sœur qui m'aime... Elle est si bonne, Marcaria 1

» Ouvrez! je suis Ixus, le pauvre gui de chêne, qu'un coup de vent ferait mourir.»

t Mes frères m'ont dit un jour : « Sois bon à quelque » chose; apprends à élever des statues et des autels, ï car nous serons dieux peut-être. * Et j'ai essayé d'obéir à mes frères; mais le ciseau et le marteau étaient bien lourds I Et puis des visions étranges passaient, passaient sans cesse entre moi et le bloc de Paros, et mon doigt distrait écrivait sur la poussière un nom, toujours le même, le doux nom de Marcaria.

» Ouvrez 1 je suis Ixus, le pauvre gui de chêne, qu'un coup de vent ferait mourir. »

« Alors mes frères m'ont dit : « Nous avons pour i hôte au palais un blanc vieillard de la Ghaldée, qui B sait lire dans le ciel les choses à venir : écoute ses » leçons, et dis-nous si tu vois dans les nues venir des » trésors et des victoires. » Et j'ai écouté le vieillard, j'ai passé de longues nuits sereines à regarder le ciel ; mais je n'ai vu ni victoires ni trésors, je n'ai \ti que des étoiles humides et brillantes qui me regardaient avec amour... comme les veux de Marcaria.

» Ouvrez! je suis Ixus,le pauvre gui de chêne, qu'un coup de vent ferait mourir. »

« Alors mes frères m'ont dit : « Prends un arc ^^ T> des flèches, et va chasser dans les hois. i Et j'ai couru dans les hois avec un arc et des flèches ; mais j'oubliai bientôt la chasse et mes frères. Pendant que j'écoutais chanter les vents et les rossignols, une biche mangea mon pain dans ma robe, et un petit oiseau, fatigué d'un long vol, vint s'endormir dans mon carquois. Je l'ai porté à Marcaria.

» Ouvrez ! je suis Ixus, le pauvre gui de chêne, qu'un coup de vent ferait mourir. »

« Alors mes frères m'ont dit : « Tu n'es bon à rien, > et m'ont battu; mais je n'ai pas pleuré, parce que je pensais à ma sœur. Et demain, on me prendra ma sœur, et demain, quand ^larcaria, assise au banquet nuptial, dira : « Quelle est donc cette fumée bleue qui f monte là-bas derrière ce bois de lauriers? — Oh ! ce » n'est rien, » diront les convives. C'est le bûcher

d'Ixus, le pauvre gui de chêne, qu'un coup de vent à fait mourir. »

Le talent précoce du jeune homme détermina madame F... à essayer de lui ouvrir les portes de la gloire et de la fortune, en lui ouvrant celles de Paris. Elle sollicita, fit solliciter pour lui, et obtint chez Firmin Didot une place de compositeur.

Il commençait comme Béranger ; — comme Béranger, il n'avait qu'un grenier; — mais aussi, comme Béranger, il n'avait que vingt ans.

« Ma chambre est petite et froide, écrit-il à cette amie, qui sera, comme la Béatrix du Dante, le seul amour du poëte ; mais, la nuit, j'enveloppe mon cou d'un mouchoir qui a touché le vôtre, et je n'ai plus froid. »

Puis vous avez vu ses souvenirs poétiques; — attendez, il ne se lasse jamais de les redire. Ceux dont le bonheur n'est que dans le passé regardent obstinément et mélancoliquement derrièî'e eux.

« Je me console un peu de mon exil, en repassant une à une dans mon esprit toutes nos scènes de bonheur. Nous lisons notre auteur favori, nous entendons une douce musique, nous admirons le beau clair de lune ; ma main a touché la vôtre, nous parlons de nos

amours, du paradis. Il y a bien longtemps de tout cela, n'est-ce pas? Oui, entre cette époque et le moment où je suis, il me semble qu'il s'est écoulé des siècles de peine et d'ennuis... En écrivant cela, je souris, et en même temps j'ai envie de pleurer. Mon Dieu, comme j'étais heureux alors, et comme tout ce bonheur a passé vite! Du moins, je n'ai pas le regret de n'avoir pas su apprécier mes beaux jours quand je les tenais. Il vous souvient, n'est-ce pas, que quelquefois je vous disais avec épouvante : « Aimons-nous bien maintenant, car * un pressentiment me dit que nous ne nous verrons s pas toujours. » Eh bien , avais-je raison ? Combien y a-L-il de temps que je ne vous vois plus; et quand vous revcrrai-je? »

C'était surtout un bon cœur, que ce cœur de poëte. Le 28 juillet, il prend un fusil, court au feu et se bat. Mais, au milieu de la famée, il voit tomber l'homme sur lequel il a visé. Singulière contradiction, il lirait pour tuer! Eh bien, un homme tué, il jette son fusil, rentre chez lui tout bouleversé, et, d'une main tremblante, écrit à celle qu'il appelle sa sœur : .

« Ohl ma sœur! ma sœur! j'ai tué un homme; mais je te jure que j'en sauverai un autre! »

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Et, le lendemain, en effet, il couvre de son corps un suisse blessé, le fait entrer dans une allée, lui donne son unique redingote, et rentre chez lui en bras de chemise.

Mais bah! pourquoi penser à cela? Il fait si chaud en juillet, et il y avait si loin de juillet à décembre !

Pourquoi songer à l'hiver en plein été? Puis, un homme sauvé, cela vêtit si bien le cœur, que le corps ne doit plus avoir froid.

Pauvre Hégésippe ! c'est à partir de ce moment que commence sa vie nomade, cette vie qu'on lui reprochait tant autrefois, quand il s'agissait de lui donner un morceau de pain, qu'on lui reprochera peut-être encore aujourd'hui, qu'il s'agit de lui donner une tombe.

Mais, que voulez-vous ! il n'y avait plus moyen de travailler dans les imprimeries; les ouvriers insurgés maltraitaient ceux qui ne voulaient pas faire grève avec eux. Le Gui de Chêne craignit d'être brisé au vent de l'émeute.

Hégésippe quitta l'imprimerie et se fit maître d'études.

C'est lui-même qu'il faut entendre parler de son propre enfer.

« Pourquoi, s'écrie-t-il, vous ai-je quittée, ma sœur? Pourquoi m'avez- vous laissé venir ? Pourquoi m'avezvous caché vos larmes quand vous deviez donner des ordres? Vous n'aviez qu'à dire : « Je le veux; » vous n'aviez qu'à étendre la main pour me retenir, et vous ne l'avez pas fait ! Quand j'y réfléchis maintenant, je ne conçois pas comment j'ai pu me résoudre à vous quitter, pour me jeter, les yeux ouverts, dans un abîme de misère et de honte ! Maintenant, je n'ai plus d'espérance. Vous devez vous apercevoir du désordre de mes idées ; pardonnez-moi donc si je m'exprime d'une manière inconvenante. Oui, en relisant mes premières phrases, je m'aperçois qu'elles renferment presque des imprécations contre vous. Pauvre sœur, vous avez cru sacrifier vos affections à mon intérêt, et je ne devrais m'en souvenir que pour vous aimer davantage. Oui, je vous aime, et j'ai besoin de vous le répéter; car, dans la situation où je suis, toutes les suppositions sont permises, et cette lettre est peut-être un adieu. Je vous aime, car vous m'avez entouré de soins que je ne méritais pas, et d'une tendresse que la mienne ne peut assez payer. Je vous aime, car je vous dois mes seuls ours de bonheur, et, quoi qu'il arrive, jusqu'au der-

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nier soupir, je vous aimerai et vous bénirai. Je ne vous donne pas d'adresse : qui peut savoir où je coucherai i.emain? »

En effet, nul, pas même Hégésippe, ne savait où il coucherait le soir.

Pendant trois mois, il coucha dans un chantier. Puis, au bout de trois mois, cet asile dont il se contentait fut découvert, et on l'en chassa.

Alors, à pied, un matin d'avril que le soleil brillait au ciel, il partit, laissant Paris derrière lui et marchant dans la direction de Provins.

Il était décidé à marcher tant que ses forces le lui permettraient. Aux premières maisons de la ville, il tomba exténué, mourant, évanoui. Une fermière le recueillit, — madame Guérard.

Tenez, voici le chant de grâce du convalescent. Ohl il est toujours bon de secourir un poëte

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