‹ Les mots qui restent: supplément à la troisème édition du "Musée de la conversation"; répertoireChapitre 195 sur 258 · PROCUSTE · texte numérisé non relu

PROCUSTE

Le lit de Procuste.

Au nombre des exploits que la légende prête à Thésée figure le châtiment de Fatroce brigand Damastes, surnommé Procuste, ou plus exactement Procrus te (lIpoxpou(7TTiÇ, du verbe rXpoxpouto, qui signifie allonger en frappant).

Lorsqu'un étranger tombait entre ses mains, ce miséral)le le plaçait sur un lit, et, selon sa taille, coupait toutes les parties de son corps qui dépassaient, ou le tirait par les pieds jusqu'à l'allonger à la mesure du lit.

Thésée délivra l'Attique de ce monstre en lui faisant subir le même supplice.

(Plutarque, Vie de Thésée^ chap. XI, 1. — Diodore de Sicile, livre IV, chap. lix, 5.)

« Du haut de ces pyramides quarante siècles

vous contemplent ! »

Le général Bonaparte, chef du pouvoir exécutif,

après son audacieux coup de main sur Tîle de Malte, débarqua à quelques kilomètres d'Alexandrie, le 13 messidor an VI (P^ juillet 1798), à la tête de rancienne armée d'Italie. Bientôt maître de la ville, il se dirigea vers le Caire (6 juillet) avec une trentaine de mille liommes, accompagné des généraux Berthier, Desaix, Reynier, CalTarelli, etc. Après une marche des plus pénibles au travers des sables brûlants du désert,rarmée française avait remporté un premier succès sur les Mamelouks de Mourad-Bey, à (]hébreiss (13 juillet). On prit un jour de repos à Om-Dinar (20 juillet), et le lendemain, 3 thermidor, on se remit en marche, en suivant le Nil, dans la direction du village d'Embabeh, où le jour même devait se livrer un combat décisif: la bataille des Pyramides.

Vers deux heures après midi, un spectacle admirable; s'offrait aux regards de Tarmée : à gauche, sur Tautro rive du fleuve, se profilaiemt les hauts minarets du Caire ; à droite, à quelques lieues, apparaissaient les pyramides de Gizeh, qu'on apercevait depuis la veille. Devant les retranchements d'Embabeh on voyait étinceler au soleil les riches uniformes des ^lamelouks.

C'est à ce moment, selon quelques historiens, que Bonaparte aurait adressé à ses troupes sa fameuse allocution. Selon d'autres, notamment MM. Tliiers et Thibaudeau (1827), il l'aurait prononcée à la pointe du jour. Quant à ses paroles elles-mêmes, les auteurs qui lôs ont rapportées nous on fournissent d'assez nombreuses variantes, dont l'énumération serait fastidieuse.

Nous n'en citerons que» quelques-unes qui nous paraissent intéressantes soit par leur provenance, soit par la date de leur apparition.

On lit dans une Histoire de V expédition française en Egypte, par P. Martin (1815, t. I, p. 199) :

« A quatre heures du soir, Farmée, quoique en marche depuis la pointe du jour, n'avait encore pris ni repos ni nourriture...

» Les dispositions de bataille furent aussitôt ordonnées et exécutées...

» Il (Bonaparte) passa à la hâte Tarmée en revue, et par une de ces harangues courtes et énergiques, qui l'ont toujours caractérisé sur le champ de bataille, il porta au dernier degré Tenthousiasme des soldats.

(( Français, leur dit-il en montrant les pyramides, » songez que du haut de ces monuments quarante » siècles ont les veux fixés sur vous. »

Dans les Mémoires de Napoléon^ publiés quelques années plus tard, en 1823, le général Gourgaud écrivait :

(( Ce fut au commencement de cette bataille que Napoléon adressa aux soldats ces paroles si célèbres : Du haut de ces Pyramides quarante siècles vous contemplent ! »

{Mémoires pour servir à Vhistoire de France sous Napoléon, écrits à Sainte-Hélène par les généraux qui ont partagé sa captivité, et publiés sur les manuscrits corrigés de la main de Napoléon, t. II, p. 239.)

Enfin Napoléon, dans d'autres Mémoires qu'il dicta à Sainte-Hélène au général Bertrand (Guerre d'Orient^ t. I, p. 160), donnait cette version encore plus concise:

(( Au moment de la bataille. Napoléon avait dit à ses troupes, en leur montrant les Pyramides : « Soldats, » quarante siècles vous regardent. »

Il est bon de noter que le général Bertrand (le Grand- Maréchal) était le seul des ofliciers entourant alors l'empereur qui eût fait avec lui la campagne d'Egypte.

Les légères nuances qui distinguent ces différents textes méritent à peine d'être relevées, mais ce qui nous

a vivement étonné, c'est do ne trouver' aucune trace du mot (le Napoléon dans les récits contemporains.

Il n'en est pas dit un mot, ni dans la dépêche de Bonaparte adressée au Directoire exécutif, et publiée dans le Moniteur du 20 octobre 1798, ni dans la lettre écrite d'Egypte par le général Berthier, insérée deux jours après au même journal.

Dans sa Relation des campagnes du général Bonaparte en Egypte et en Syrie, qui date de Tan VII, le même général Berthier omet com[)lètement l'épisode en question. Il dit seulement (p. 24) :

(( Bonaparte fait faire lialte. Un spoctach; aussi imposant n'avait point encore frappé les regards des Français. La cavalerie des Mamelouks était couverte d'armes étincelantes. On voyait en arrière de sa gauche ces fameuses pyramides dont la masse indestructible a survécu à tant d'empires et ])rave depuis trente siècles les injures du temps. »

Nous avons également exploré, sans plus de succès, une Relation de Ch. Norry, architecte attaché à l'expédition ; une brochure intitulée Bonaparte au Caire, par un des savants embarqués sur la flotte française (M. de Laus de Boissy), ouvrages datés de 1799 ; les Mémoires de Jacques Miot, commissaire des guerres à Tarmée d'Egypte (1804), et divers autres documents, imprimés V(îrs la même époque.

Voici pourtant quelques lignes empruntées à une Histoire de Bonaparte, premier consul, ouvrage anonyme publié en 1803, où le mot se trouve cité, mais non pas comme ayant fait partie d'une harangue à l'armée.

L'auteur, racontant la visite que Bonaparte iit aux pyramides le 25 thermidor, d'après le Moniteur du 27 novembre 1798, ajoute en note :

15i PYRAMIDE — RACINE

(( C'est en apercevant ces masses indestructibles, qui fatiguent le temps, que Bonaparte fit cette réflexion qu'inspire; le recueillement d'une âme grande et élevée qui se regarde» dans la postérité : Du haut de ces pyramides quarante siècles nous contemplent, »

De cette; enquête, ejue d'autres documents pourront venir compléter, nous croyons pouvoir tirer les conclusions suivantes :

Les paroles que l'on prête à Napoléon ont pour origine un propos qu'il a réellement tenu, peut-être dans une conversation, mais qui ne paraît pas avoir eu sur le moment même tout le retentissement auquel nous font croire les récits des historiens.

Ce polisson de Racine !

Dans une comédie intitulée les Brioches à la mode^ représentée aux Variétés le 8 juin 1830, MM. Dumersan et Brazier faisaient chanter les couplets que voici :

Que tout soit renversé !

Que tout soit remplacé !

A bas le temps passé !

Racine est enfoncé I

A bas Iphigènie !

A bas Britannicus !

A bas Phèdre, A t halte I Car on n'en fera plus I

Maître Boileau rabâche, Corneille est un barbon, Voltaire une ganache, Racine un polisson !

(2^ tableau, scène iv.) Cette pièce était une satire assez spirituelle contre

la jeune et bruyante école romantique, qui affichait le plus profond mépris pour les classiques, et dont les chefs livraient alors leurs grands combats.

Le docteur Véron, dans ses Mémoires d'un bourgeois de Paris (t. I, 1853, p. 14), désigne un nommé Gentil, directeur du Mercure et employé à FOpéra pendant sa direction, comme Fauteur de ce jugement célèbre : (( Racine est un polisson. »

Ce n'était d'ailleurs pas la première fois que cette épithète était appliquée à notre grand tragique. Une note du Cours de littérature de La Harpe nous apprend que ^larmontel se serait rendu coupable d'un semblable blasphème.

<( 11 passe pour certain, dit-il, qu'il arracha un jour les Œuvres de Racine des mains de W^"^ Denis, en lui disant : Quoi ! vous lise:^ ce polisson-là ! Je puis au moins attester qu'elle-même racontait le fait. »

(Éd. Didier, 1834,t. II, p. 480.)

Racine passera comme le café.

On a bien souvent prêté ce propos à madame de Sévigné. Bien qu'elle ait parfois jugé sévèrement Racine, qu'elle mettait bien au-dessous de Corneille, et le café, qu'elle considérait comme échauffant, on ne trouve pourtant dans ses lettres aucun rapprochement de ce genre.

Le 16 mars 1672, à propos de Bajazet, dont elle trouvait quelques endroits « froids et faibles », elle écrivait à sa lille :

(( Racine fait des comédies pour la Ghampmelé : ce n'est pas pour les siècles à venir. »

Et dans sa lettre du 10 mai 1676, elle lui disait:

(( Vous voilà donc bien revenue du café : M"'' de Méri Ta aussi chassé de chez elle assez honteusement : après de telles disgrâces, peut-on compter sur la fortune ? »

Voltaire, se souvenant de ces deux prophéties également malheureuses, les a ainsi juxtaposées dans le Siècle de Louis XI V^ au chapitre des Beaux- Arts

(( ^ladame de Sévigné, la première personne de son siècle pour le style épistolaire..., croit toujours que (( Racine n'ira pas loin ». Elle en jugeait comme du café, dont elle dit « qu'on se désabusera bientôt.»

Sur la fin de sa vie, dans la lettre qui sert de préface à la tragédie d'Irène, publiée en 1778, il dit encore :

(( Si nous avons été indignés contre M'"** de Sévigné, qui écrivait si bien et qui jugeait si mal ; si nous sommes révoltés de cet esprit misérable de parti, de cette aveugle prévention qui lui fait dire que « la mode » d'aimer Racine passera comme la mode du café, » jugez, madame, combien nous devons être affligés qu'une personne aussi instruite que vous ne rende pas justice à l'extrême mérite d'un si grand homme. »

Enfin La Harpe, peu consciencieux dans ses citations, acheva de propager cette légende. Dans son Courts de littérature, commencé en 1786, essayant d'analyser la cause de nos préventions, il disait :

(( De là celles de Madame de Sévigné envers Racine, dont elle a dit qu'il passera comme le café. »

- (Siècle de Louis XIV, chap. IV, section III.)

Tout ce que nous venons de dire n'est point nouveau : nous n'avons fait que résumer, avec le plus de précision possible, ce qui a été publié sur ce sujet, d'un intérêt d'ailleurs très médiocre.

Page 1