‹ Les mots qui restent: supplément à la troisème édition du "Musée de la conversation"; répertoireChapitre 76 sur 258 · EAU · texte numérisé non relu

EAU

« Que d'eau I que d'eau ! »

On s'est plu à prêter quelques mots un peu naïfs au maréchal de Mac Malion. On raconte, par exemple, qu'arrivant un jour à Toulouse alors que le pays était dévasté par les inondations, il se serait écrié, en voyant les débordements de la Garonne : « Que d* eau ! que cVeaicl » ,

L'abbé Berry, dans son intéressante brochure sur Mac Mahon (Autun, 1895, p. 65) explique ainsi cette exclamation :

Le mairci de Toulouse, voulant recevoir dignement le Président de la République, avait commencé à lui débiter un long et ennuyeux discours. C'est alors qiu» le maréchal, pour couper court à ce déluge de paroles, aurait dit, en regardant les plaines envahies par les eaux, le mot pour lequel on Ta si mal à propos plaisanté.

(( Donnez-moi six lignes de l'écriture d'un homme, et je me charge de le faire pendre. »

On fait souvent allusion à cette parole famc^use qu'on attribue volontiers à Laubardemont, et dont on pourrait citer de nombreuses variantes. Le désaccord des citateurs porte surtout sur le nombre des lignes : chez les uns c'est quatre, chez d'autres, les moins exigeants, ce n'est que deux.

Le seul document précis que nous ayons à citer est

un passage des Mémoires de M'"^ de Motteville (1621- 1689), où il est dit, à propos du chevalier de Jars, compromis dans les intrigues contre le cardinal de Richelieu, et alors emprisonné à Troyes :

« LalFemas avoit promis au ministre qu'il le tourmenteroit si bien qu'il en tireroit à peu près ce qu'il désiroit savoir, et que sur peu de mal il trouveroit les moyens de lui fain; son procès selon les manières mêmes du cardinal, qui, à ce que j'ai ouï conter à ses amis, avoit accoutumé de dire qu'avec deux lignes de l'écriture d'un homme on pouvoit faire le procès au plus innocent, parce qu'on pouvoit sur cette matière ajuster si bien les alFaires, que facilement on y pouvoit faire trouver ce qu'on voudroit. »

[^ éd., 1723, t. P% p. 58.)

Rappelons ici un propos attribué à Voltaire :

Il aurait dit « que pour juger de ce que valait un

écrivain, il lui suffirait de recevoir de lui une lettre de

six lignes ».

[Pièces intéressantes et peu connueSy par Pierre

Antoine de La Place, t. IV, 1785, p. 210.)

L' c( écriture artiste ».

On s'accorde à attribuer la création de cette formule singulière au raffiné styliste Edmond de Concourt.

Voici ce qu'il écrivait dans la préface des Frères Ze/ngan/io, datée du 23 mars 1879 (p. viii) :

« Le Réalisme, pour user du mot bète, du mot drapeau, n'a pas en elhît runiqu(^ mission de décrire ce qui est bas, ce qui est répugnant, ce qui pue ; il est venu au au monde, aussi, lui, pour définir dans de l'écriture artiste, ce qui est élevé, ce qui est joli, ce qui sent bon.,, »

Dans son étude sur Edmond et Jules de Goncourt, M. Jules Lemaître les appelait « les frères siamois de récriture artiste », et api)réciait ainsi leur procédé, ])ar lequel ils touch(Mit de près aux « décadents » :

(( On ne saurait étudiei' leurs descriptions sans parler (ui même temps de; leur style ; car c est la volonté de peindre plus qu'on n'avait fait encore (pii les a cionduits à se faire une langue^ à inviuitcM* à hnir usaj^e un(^ (( écritunî artist(î », comme dit M. Edmond de Goncourt. L'expression est juste, (|uoique bizarre. »

(Les Contemporains, 3" série, 1887, p. .'^8 et 75.)

Les écrivains (1(» cette école ont, en elfet, la prétention peu réalisable de jHÛndre avec des mots comme un peintre avec des couleurs. Il (mi (»st même qui ont poussé la fantaisi(î jusqu'à établir une étroit(î relation (între les lettres et les coubmrs. On sait qu'Arthur Rimbaud, l'un des trois Poètes maudits que Paul Verlaine présentait au public en 1884, avait composé un sonnet des Voyelles^ commc^nçant ainsi :

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles...

La cause première d(î cett(î tendanccî serait, d'après M. Lemaître, l'entrée dans la vie littéraini d'hommes préalablement versés dans les arts plastiques, tels que. Flaubert et Théophile; Gautier.

Si Ton essaie d^malyser les procédés mis (ni amvrcî par les « (îsthètes » voués à l'écriture artiste ou au genre décadent, voici quehjues-uns des caractèrcîs particuliers que Ton peut obsi^rver :

Application à la prose des licences réservées jusqu'ici à la poésie;

Transposition des mots, par exemple, du substantif

et de Tadjoctif, du v(M'l)e et du régime, coutrairemont à à Tusage reçu ;

Mots vieillis ou hors d'uvSage (excnnple : idoine a au lieu Ae propre h ;

.Mots détourués de leur seus liabituel [falot^ signifiant décoloré, sans éclat, et non plus cocasse, ridicule, peut-être par analogie avec le substantif) ;

Mots tirés direetenuîut du latin (abscons, aniène,

orbe) ;

Mots empruntés aux vocabulaires scientifiques spéciaux ;

Mots forgés avec d'autres mots français [envolée, ensoleillement^ veulerie^ pliunuleux, treniblance, somnambuler).

On arrive, grâce à cet ensemble de procédés, à constituer un jargon cpii ressemble fort à un argot, c\»st-àdire parfaitement inintelligible pour les profanes.

Ceux qui seraient tentés de pénétrer plus complètement les secrets de cette langue nouvelle, — combien suave ! — pourront consulter avec fruit, outre quelques recueils spéciaux tels que la Revue indépendante (1884), les Ecrits pour /M/'^(1887), les Entretiens politiques et littéraires (1890), etc., le Petit (Hossaire dans lequel M. Jacques Plowert a réuni, en 1888, plus de 400 mots employés ])ar les « décadents » et les « symbolistes », afin d'initier les profanes a au prestige hermétique des vocables ».

Ce volume, souvent curieux, nous a appris que le mot décadent^ déjà employé par Gautier, Flaubert et Concourt dans le sens de raffinement littéraire, aurait été appliqué ])Our la première fois par M. Maurice Barrés, à Verlaine et à son groupe, lors de l'apparition des Poètes maudits.

Dans les Taches d'encre^ M. Barrés leur a effective-

vement consacré un cha})itre intitulé : les Décadents^ dans lequel il disait :

(( Ils se complaisent aux plus hideuses maladies

Pourvu qu'elles soient rares, et poussent Tamour de unique jusqu'au culte du décadent. »

Outre Paul Verlaine, Stéphane Mallarmé et Maurice RoUinat, M. Barrés comprenait dans ce groupe Catulle Mendès, Pierre Loti (avec Fleilrs d* ennui Qi Mon frère Yves), Francis Poictevin, (( ce curieux Japonais d'IIeidelberg », Huysmans, et les deux Concourt, «ces deux artistes merveilleux », dont TelFort « aboutit à désarticuler la prose comme fait Verlaine du vers».

(N« du 5 décembre 1884, p. 36-37.)

Et voici ce que pcuisait Verlaine du qualificatif qu'on lui infligeait. Nous empruntons ce dialogue à V Enquête sur révolution littéraire^ de M. Jules Huret (1891, p. 71) :

« — Comment se fait-il que vous ayez accepté Tépithéte de décadent, et qu*e signifiait-elle pour vous ?

» — C'est bien simple. On nous l'avait jetée comme une insulte, cette épithète ; j(; l'ai ramassée comme cri de de guerre ; mais elle ne signifiait rien de spécial, que je sache. Décadent ! Est-ce que le crépuscule d'un beau jour ne vaut pas toutes les aurores !... »

Déjà il avait dit dans sa préface des Poètes maudits^ dont les vers étaient accompagnés de» portraits :

« De même que les vers de ces chers Maudits sont très posément écrits, de mémcî leurs traits sont calmes, comme de bronze un peu de décadence, mais quY'st-ce que décadence veut bien dire au fond ? »

Cuy de Maupassant nous parait avoir jugé très saine-

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ment les ftwsitaisies de langage des écoles décadente et symboliste, dans sa préface de Pierre et Jean, (septembre 1887, p. xxxiii). Résumant les précc^ptes qu'il tenait de Gustave Flaubert, il écrivait :

« Quelle que soit la chose qu'on veut dire, il n'y a qu'un mot pour l'exprimer, qu un verbe pour l'animer, qu'un adjectif pour la qualifier. Il faut donc chercher, jusqu'à ce qu'on les ait découverts, ce mot, ce verbe et cet adjectif, et ne jamais se contenter de l'a peu près, ne jamais avoir recours à des supercheries, même heureuses, à des clowneries de langage pour éviter la difliculté...

» Il n'est point besoin du vocabulaire bizarre, compliqué, monstrueux et chinois qu'on nous impose aujourd'hui sous le nom d'écriture artiste, pour îixer toutes les nuances delà pensée...

» ElForçons-nous d'être des stylistes excellents plutôt que des collectionneurs de termes rares. »

Voltaire s'élevait énergiquement contre l'abus des néologismes :

« N'employez jamais un mot nouveau, disait-il dans ses Conseils à iin journaliste, à moins qu'il n'ait ces trois qualités : d'être nécessaire, intelligible, et sonore. Des idées nouvelles, surtout en physique, exigent des expressions nouvelles ; mais substituer à un mot d'usage un autre mot qui n'a que le mérite de la nouveauté, ce n'est pas enrichir la langue, c'est la gâter. »

Voici enfin Topinion exprimée par un iin lettré, M. Emile Deschanel, dans les Déformations de la. langue française (1898, p. 202) :

« On veut du nouveau, quel qu'il soit. Si Ton ne sait pas le mettre dans les idées, on le met dans les mots. On entremêle des néologismes souvent mal faits et des archaïsmes mal entendus. Décalquant en français les vocables latins comme <( l'écolier limousin » de Rabelais,

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