‹ Les mouettesChapitre 31 sur 36 · SCÈNE II ADRIENNE, KERVIL, CHAMBALOT · texte numérisé non relu

SCÈNE II ADRIENNE, KERVIL, CHAMBALOT

ADRIENNE

Merci.

CHAMBALOT

Gilberte n'est pas sage?

Quand les pères disparaissent trop jeunes dans une famille, . .

KERVIL

• C'est la catastrophe.

ADRIENNE

Je m'en aperçois bien.

CHAMBALOT

Il manque à Gilberte une volonté ferme qui la dirige.

ADRIENNE

Une femme seule mesure vite son impuissance devant un caractère qui se forme.

KERVIL

Avez- vous remarqué : Philippe Darnot ressuscite dans l'âme de sa fdle, et avec toutes ses impatiences viriles, cette hâte curieuse de posséder l'univers.

ADRIENNE

Cela m'effraye un peu.

CHAMBALOT

J'aimerais voir auprès de cette petite un esprit comme le tien, Kervil.

ADRIENNE

Oh ! oui, un esprit de droiture et de science.

Vous me laisseriez conduire l'adolescence de Gilberte et décider de son avenir moral?

ADRIENNE

Oui.

CHAMBALOT

Pourquoi le docteur n'irait-il pas travailler auprès de vousà Paris, tout en cultivant cette jeune intelligence ?

ADRIENNE

Ce serait un grand bonheur pour ma fille, pour nous, que cette vie commune.

KERVIL

Vous placeriez tant de confiance en moi?

ADRIENNE

Oui... oui... Et ma confiance serait plus entière que vous ne supposez... Une femme ne peut réaliser qu'une part de son rêve, ordinairement. Les convenances lui défendent de changer rien d'essentiel aux volontés de son mari, aux exigences de sa famille. Nous ne parvenons à réaliser notre idéal que tard, et par l'entremise de nos enfants. Ce sont eux qui remplissent, durant nos vieux jours, les vœux que nous avons d'abord formés, pour nous, durant la jeunesse.

CHAMBALOT

Ainsi vous confieriez au docteur l'avenir de vos propres espoirs? Il peut être content.

Je ne désire rien tant que de voir Gilberte soumise à linlluence que j'eusse voulu subir moi-même.

KERVIL

Je vous remercie et pour cette parole.... et pour la

façon dont vous l'exprimez, et pour le son de votre voix qui semble émue.

CHAMBALOT

Ça.

ADRIENNE

Mais oui.

KERVIL

Vous m'accordez là'de merveilleuses qualités, tout à coup.

ADR1EXXE

Tout à coup?... Je les ai toujours proclamées!

CHAMBALOT

Mme Adrienne Darnot ne te parle pas d'ordinaire sur le ton de la froideur. Loin de là. Te moques-tu? Ou bien as-tu peur de soupçonner ce qu'il y a de rare dans les sentiments qu'elle témoigne?

KERVIL, balbutiant.

Que vous êtes généreuse pour m'ofïrir un tel instant! Je puis finir obscur devant cette mer aveugle. N'importe, puisque j'aurai la mémoire d'une semblable illusion !

ADRIEXXE, très émue.

Gela peut devenir mieux qu'une illusion. J'aspire à vous voir auprès de ma fille, auprès de nous, longtemps, je voudrais dire : « toujours ».

CHAMBALOT

Tu entends?

KERVIL

Toujours?

ADRIENXE

Mais oui :... toujours.

KERVIL

Ce serait insolent et fou d'avouer ce que j'imagine.

CHAMBELOT

Ce serait simple, naturel et digne de ta loyauté, mon cher : voilà tout !

ADRIENXE

N'ayez crainte. Oh! n'ayez crainte... Permettez-moi de penser que je suis autre chose pour vous qu'une voyageuse arrêtée dans votre maison afin d'assister aux couchants sur la mer, tout un été. Vous êtes autre chose qu'un hôte afïable,... pour moi.

KERVIL

Vraiment?

ADRIENXE

Me connaissez-vous si peu?

KERVIL

Ce que je crois deviner en vous, je ne puis le dire.

ADRIENXE

Moi je pressens ce que vous devinez... de mon cœur... Et vous ne vous trompez pas...

KERVIL

C'est vrai? c'est vrai? c'est vrai ! Et je n'avais pas su

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comprendre! (Il laisse Adrienne lui saisir les mains.) Avant votre venue, j'étais une sorte de brute pour qui les lois des forces ne semblaient qu'une algèbre difficile,... pour qui la mer semblait de leau sournoise et lourde, le ciel du vide, les astres des lueurs, des hommes les maladies, des rires ou des haines, l'amour une habitude ménagère... Depuis votre présence les lois naturelles me paraissent de grands êtres lumineux qui palpitent dans l'émotion des substances combinées ; cette mer devient le jeu des plus belles nuances; le ciel aspire mon esprit vers la vérité inconnue qui fait tressaillir d'espoir ma science chétive ; les astres sont des mondes pensants, les hommes des joies à partager, des douleurs à calmer, l'amour une diffusion exquise de l'être dans l'univers. C'est vous, Adrienne, qui transfigurez les apparences.

GHAMBALOT

Que de temps vous avez perdu tous deux!

ADRIENNE

Chut!

Ne devions-nous pas tout craindre?

ADRIENNE

Avec notre bonheur nouveau, une douleur nouvelle est née.

KERVIL

La peine d'Yvonne vous touche aussi dans ce moment?

ADRIEXXE

Gomment n'aurions-nous pas les mêmes pensées?

CIIAMP.ALOT

Mmt Kervil aime un dieu plus que les hommes.

ADRIEN NE

Yvonne appartient à sa foi.

CH.VMBALOT

Les dévotes se consolent des pires malechances au pied de l'autel. Quand elle changera de vie...

KERVIL

Pourquoi changerait-elle dévie?

CHAMBALOT

Vous verrez !

ADRIEXXE

Vous croyez donc que notre affection ne peut s'épanouir qu'au prix d'un grand chagrin!

KERVIL, ombrageux.

A moins qu'on ignore.

ADRIEXXE

Il est si grave de dissimuler; de mentir... KERVIL, à Chamlialot.

Voilà bien ce qui nous empêcha de nous révéler l'un à l'autre...

AD RIEN. NE

J'aurais voulu laisser aux gens du troupeau l'hypocrisie... Et vous?

KERVIL

Que je vous aime davantage puisque vous sentez cela!

CHAMBALOT

Allez, allez toujours ; vous m'amusez!

ADRIENNE

Comment M. Chambalot! Croyez-vous que je puisse devenir aisément la parente furtive, qui dérobe le bonheur d'une autre par un larcin. Aux yeux du docteur ne paraîtrai-je pas bientôt un être capable de vilenie? Est-ce cette femme-là que vous aimeriez toujours, Jean Kervil?... Vous l'aimeriez un temps et puis vous la mépriseriez.

CHAMBALOT

Alors agissez franchement au grand jour!

Je vous suivrai. Il n'y aura plus de mensonge, ni bassesse.

ADRIENNE

Y pensez-vous? Les curieux se riraient de notre liaison.

KERVIL

Qu'importe...

ADRIENNE

Oui. qu'importe!... Mais quel compte alors rendrai-jc à ma fille lorsqu'elle sera grande, lorsque de mauvais propos auront insinué que...

CHAMBALOT

Vous êtes les seuls au monde à raisonner ainsi... Vous abdiquerez bientôt cet orgueil inférieur pour adopter la vaillance du combat contre les préjugés d'une morale que la plupart attaquent et renient, soit ouvertement, soit clandestinement.

ADRIENNE

Il y a ma fille !

CHAMBALOT

Vous lui enseignerez la splendeur de l'énergie qui vante la noblesse de sespassions. Toi, tu lui diras que l'individu se doit d'être l'apôtre de ses vrais appétits au lieu de les nier publiquement pour les assouvir en secret. Tu lui diras qu'il vaut mieux dompter les autres que se dompter soi-même.

Non, nous n'avons pas le droit d'engager Gilberte dans cette lutte. Je lui dois ce que nos parents me léguèrent de moralité.

KERVIL

Nous n'avons pas le droit. Toute passion nous demeure interdite parce que nous appartenons à cette en-

fant, à ma femme, parce que nous sommes dans les liens du passé.

CHAMB.VLOT

Vous prononcez là des paroles romaines... Romaines!... Je vous admire et vous me stupéfiez. J'ignorais la survivance de gens comme vous. Cependant voici des malles dans le couloir. .. Il faut prendre un parti... Et si vous vous épousiez?

KEItVIL

Comment?

CHAMBALOT

Si Mme Kervil se résignait au divorce.

lvERVIL

Jamais! Elle refusera. Elle m'aime. Elle m'aime, la pauvre femme! Elle m'aime...

CHAMBALOT

Présomptueux! Sais-tu si elle ne préfère pas être affranchie... Tu te vantes de lui faire un gros chagrin. Peut-être t'aime-t-elle moins qu'elle n'aime ses idoles. Peut-être consacrer sa vie au salut éternel lui semblerait-il préférable maintenant, après une longue expérience du mariage; car les difficultés de la vie l'ont lassée... Le confesseur lui promet plus que tu ne peux promettre.

KERVIL, àAdrienne.

Vous croyez cela?

ADRIENNE

Autant que j'ai pu le deviner à certaines de ses

l3o LES MOUETTES

paroles, elle reporte sur son dieu les aspirations d'une maternité déçue.

KERVIL

Elle ne m'a jamais dit cela... Jamais.

CHAMBALOT

Vous ne songez pas que le temps fauche les minutes avec une implacable célérité... Il faut prendre un parti... Il y a des malles dans le couloir!

KERVIL

Prendre un parti? C'est faire une victime.

CHAMBALOT

Sinon tu feras deux victimes. (Il montre au doigt Adrienne et Klm vil , Sinon tu feras des milliers de victimes, celles que ton sérum pourra sauver plus tard après le divorce et ses conséquences.

KERVIL

Des mots!

La Compagnie des Produits pharmaceutiques ne m'a pas répondu comme nous l'espérions.

KERVIL

Ah!... Eh bien, que veux-tu?

CHAMBALOT

Écoute! ta femme n'est certainement pas celle qu'il faut à un homme de talent, malgré toute sa vertu...

LES MOUETTES l3l

ADRIENNE

Est-il possible que nous tenions, dans nos mains, mon ami, l'avenir de tant d'existences ressuscitées par votre génie, et peut-être heureuses ensuite? Heureuses ! Donnez-moi vos mains... Songez- vous aux destins qui reposent dans nos mains unies!

CHAMBALOT

Voilà, dans ces quatre mains, le sort de vies innombrables. A toi,, Kervil. de les anéantir, ou non... Allons : choisis ton devoir! Est-ce de compatir à la peine d'une seule personne ou à l'angoisse de mille et mille morts?

KERVIL, à Adrienne.

Quel sophiste étonnant!

ADRIENNE

Etonnant.

CHAMBALOT, impatient.

Pardon! J'aligne sous vos yeux des totaux. A vous de reconnaître le plus fort. Deux et deux font quatre... Maintenant, si tu veux oublier ton arithmétique ; si vous voulez vous boucher les yeux.... tant pis pour1 vous! tant pis pour toi, tant pis pour ton génie, tant pis pour l'humanité!... Je vous offre le bonheur intime. Vous hésitez. Je vous offre des millions pour Gilberte. Vous hésitez. Je dépose dans vos mains unies le sort de vies innombrables... Vous hésitez!

KERVIL

Il faudrait qu'Yvonne aussi pût comprendre... Et qui lui fera comprendre?

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CHAMBALOT

Moi ! je la délivrerai du mariage pour la rendre à son idole, comme sa piété le désire en silence.

KERV1L

Mais non. .. Tu seras le bourreau de cette malheureuse créature ! Voilà tout.

CHAMBALOT

Et de qui ne sommes^nous pas les bourreaux? Lorsque tu reçois les quarante sous du misérable laboureur que tu viens de soigner, ne lui arraches-tu pas les entrailles, tortionnaire?... Ayons le courage d'être bourreaux au service de la raison! Ayons ce courage, Kervil ! La nature a semé en toi le germe d'une force que tu n';is pas le droit d'étouffer dans les ténèbres d'un pitié lâche, absurde et stérile!... Tu entends!

ADKIEXXE

Il semble ne pas avoir tort...

KERVIL

Je vous en supplie,... ne remuons plus rien de ces tristesses... Soyons seulement l'un près de l'autre en silence,... en silence...

(Chambalot hausse les épaules et sort en claquant la porte.)

ADRIENXE

Oui... en silence... Il n'y a rien à vouloir maintenant

que le silence.

(Ils restent un long moment Ips mains dans les mains, à se sourire douloureusement... Puis leurs doigts se dénouent prudemment, car un pas est entendu.)

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