SCÈNE II ADRIENNE, KERVIL, CHAMBALOT
ADRIENNE
Merci.
CHAMBALOT
Gilberte n'est pas sage?
Quand les pères disparaissent trop jeunes dans une famille, . .
KERVIL
• C'est la catastrophe.
ADRIENNE
Je m'en aperçois bien.
CHAMBALOT
Il manque à Gilberte une volonté ferme qui la dirige.
ADRIENNE
Une femme seule mesure vite son impuissance devant un caractère qui se forme.
KERVIL
Avez- vous remarqué : Philippe Darnot ressuscite dans l'âme de sa fdle, et avec toutes ses impatiences viriles, cette hâte curieuse de posséder l'univers.
ADRIENNE
Cela m'effraye un peu.
CHAMBALOT
J'aimerais voir auprès de cette petite un esprit comme le tien, Kervil.
ADRIENNE
Oh ! oui, un esprit de droiture et de science.
Vous me laisseriez conduire l'adolescence de Gilberte et décider de son avenir moral?
ADRIENNE
Oui.
CHAMBALOT
Pourquoi le docteur n'irait-il pas travailler auprès de vousà Paris, tout en cultivant cette jeune intelligence ?
ADRIENNE
Ce serait un grand bonheur pour ma fille, pour nous, que cette vie commune.
KERVIL
Vous placeriez tant de confiance en moi?
ADRIENNE
Oui... oui... Et ma confiance serait plus entière que vous ne supposez... Une femme ne peut réaliser qu'une part de son rêve, ordinairement. Les convenances lui défendent de changer rien d'essentiel aux volontés de son mari, aux exigences de sa famille. Nous ne parvenons à réaliser notre idéal que tard, et par l'entremise de nos enfants. Ce sont eux qui remplissent, durant nos vieux jours, les vœux que nous avons d'abord formés, pour nous, durant la jeunesse.
CHAMBALOT
Ainsi vous confieriez au docteur l'avenir de vos propres espoirs? Il peut être content.
Je ne désire rien tant que de voir Gilberte soumise à linlluence que j'eusse voulu subir moi-même.
KERVIL
Je vous remercie et pour cette parole.... et pour la
façon dont vous l'exprimez, et pour le son de votre voix qui semble émue.
CHAMBALOT
Ça.
ADRIENNE
Mais oui.
KERVIL
Vous m'accordez là'de merveilleuses qualités, tout à coup.
ADR1EXXE
Tout à coup?... Je les ai toujours proclamées!
CHAMBALOT
Mme Adrienne Darnot ne te parle pas d'ordinaire sur le ton de la froideur. Loin de là. Te moques-tu? Ou bien as-tu peur de soupçonner ce qu'il y a de rare dans les sentiments qu'elle témoigne?
KERVIL, balbutiant.
Que vous êtes généreuse pour m'ofïrir un tel instant! Je puis finir obscur devant cette mer aveugle. N'importe, puisque j'aurai la mémoire d'une semblable illusion !
ADRIEXXE, très émue.
Gela peut devenir mieux qu'une illusion. J'aspire à vous voir auprès de ma fille, auprès de nous, longtemps, je voudrais dire : « toujours ».
CHAMBALOT
Tu entends?
KERVIL
Toujours?
ADRIENXE
Mais oui :... toujours.
KERVIL
Ce serait insolent et fou d'avouer ce que j'imagine.
CHAMBELOT
Ce serait simple, naturel et digne de ta loyauté, mon cher : voilà tout !
ADRIENXE
N'ayez crainte. Oh! n'ayez crainte... Permettez-moi de penser que je suis autre chose pour vous qu'une voyageuse arrêtée dans votre maison afin d'assister aux couchants sur la mer, tout un été. Vous êtes autre chose qu'un hôte afïable,... pour moi.
KERVIL
Vraiment?
ADRIENXE
Me connaissez-vous si peu?
KERVIL
Ce que je crois deviner en vous, je ne puis le dire.
ADRIENXE
Moi je pressens ce que vous devinez... de mon cœur... Et vous ne vous trompez pas...
KERVIL
C'est vrai? c'est vrai? c'est vrai ! Et je n'avais pas su
LES MOUETTES I2a
comprendre! (Il laisse Adrienne lui saisir les mains.) Avant votre venue, j'étais une sorte de brute pour qui les lois des forces ne semblaient qu'une algèbre difficile,... pour qui la mer semblait de leau sournoise et lourde, le ciel du vide, les astres des lueurs, des hommes les maladies, des rires ou des haines, l'amour une habitude ménagère... Depuis votre présence les lois naturelles me paraissent de grands êtres lumineux qui palpitent dans l'émotion des substances combinées ; cette mer devient le jeu des plus belles nuances; le ciel aspire mon esprit vers la vérité inconnue qui fait tressaillir d'espoir ma science chétive ; les astres sont des mondes pensants, les hommes des joies à partager, des douleurs à calmer, l'amour une diffusion exquise de l'être dans l'univers. C'est vous, Adrienne, qui transfigurez les apparences.
GHAMBALOT
Que de temps vous avez perdu tous deux!
ADRIENNE
Chut!
Ne devions-nous pas tout craindre?
ADRIENNE
Avec notre bonheur nouveau, une douleur nouvelle est née.
KERVIL
La peine d'Yvonne vous touche aussi dans ce moment?
ADRIEXXE
Gomment n'aurions-nous pas les mêmes pensées?
CIIAMP.ALOT
Mmt Kervil aime un dieu plus que les hommes.
ADRIEN NE
Yvonne appartient à sa foi.
CH.VMBALOT
Les dévotes se consolent des pires malechances au pied de l'autel. Quand elle changera de vie...
KERVIL
Pourquoi changerait-elle dévie?
CHAMBALOT
Vous verrez !
ADRIEXXE
Vous croyez donc que notre affection ne peut s'épanouir qu'au prix d'un grand chagrin!
KERVIL, ombrageux.
A moins qu'on ignore.
ADRIEXXE
Il est si grave de dissimuler; de mentir... KERVIL, à Chamlialot.
Voilà bien ce qui nous empêcha de nous révéler l'un à l'autre...
AD RIEN. NE
J'aurais voulu laisser aux gens du troupeau l'hypocrisie... Et vous?
KERVIL
Que je vous aime davantage puisque vous sentez cela!
CHAMBALOT
Allez, allez toujours ; vous m'amusez!
ADRIENNE
Comment M. Chambalot! Croyez-vous que je puisse devenir aisément la parente furtive, qui dérobe le bonheur d'une autre par un larcin. Aux yeux du docteur ne paraîtrai-je pas bientôt un être capable de vilenie? Est-ce cette femme-là que vous aimeriez toujours, Jean Kervil?... Vous l'aimeriez un temps et puis vous la mépriseriez.
CHAMBALOT
Alors agissez franchement au grand jour!
Je vous suivrai. Il n'y aura plus de mensonge, ni bassesse.
ADRIENNE
Y pensez-vous? Les curieux se riraient de notre liaison.
KERVIL
Qu'importe...
ADRIENNE
Oui. qu'importe!... Mais quel compte alors rendrai-jc à ma fille lorsqu'elle sera grande, lorsque de mauvais propos auront insinué que...
CHAMBALOT
Vous êtes les seuls au monde à raisonner ainsi... Vous abdiquerez bientôt cet orgueil inférieur pour adopter la vaillance du combat contre les préjugés d'une morale que la plupart attaquent et renient, soit ouvertement, soit clandestinement.
ADRIENNE
Il y a ma fille !
CHAMBALOT
Vous lui enseignerez la splendeur de l'énergie qui vante la noblesse de sespassions. Toi, tu lui diras que l'individu se doit d'être l'apôtre de ses vrais appétits au lieu de les nier publiquement pour les assouvir en secret. Tu lui diras qu'il vaut mieux dompter les autres que se dompter soi-même.
Non, nous n'avons pas le droit d'engager Gilberte dans cette lutte. Je lui dois ce que nos parents me léguèrent de moralité.
KERVIL
Nous n'avons pas le droit. Toute passion nous demeure interdite parce que nous appartenons à cette en-
fant, à ma femme, parce que nous sommes dans les liens du passé.
CHAMB.VLOT
Vous prononcez là des paroles romaines... Romaines!... Je vous admire et vous me stupéfiez. J'ignorais la survivance de gens comme vous. Cependant voici des malles dans le couloir. .. Il faut prendre un parti... Et si vous vous épousiez?
KEItVIL
Comment?
CHAMBALOT
Si Mme Kervil se résignait au divorce.
lvERVIL
Jamais! Elle refusera. Elle m'aime. Elle m'aime, la pauvre femme! Elle m'aime...
CHAMBALOT
Présomptueux! Sais-tu si elle ne préfère pas être affranchie... Tu te vantes de lui faire un gros chagrin. Peut-être t'aime-t-elle moins qu'elle n'aime ses idoles. Peut-être consacrer sa vie au salut éternel lui semblerait-il préférable maintenant, après une longue expérience du mariage; car les difficultés de la vie l'ont lassée... Le confesseur lui promet plus que tu ne peux promettre.
KERVIL, àAdrienne.
Vous croyez cela?
ADRIENNE
Autant que j'ai pu le deviner à certaines de ses
l3o LES MOUETTES
paroles, elle reporte sur son dieu les aspirations d'une maternité déçue.
KERVIL
Elle ne m'a jamais dit cela... Jamais.
CHAMBALOT
Vous ne songez pas que le temps fauche les minutes avec une implacable célérité... Il faut prendre un parti... Il y a des malles dans le couloir!
KERVIL
Prendre un parti? C'est faire une victime.
CHAMBALOT
Sinon tu feras deux victimes. (Il montre au doigt Adrienne et Klm vil , Sinon tu feras des milliers de victimes, celles que ton sérum pourra sauver plus tard après le divorce et ses conséquences.
KERVIL
Des mots!
La Compagnie des Produits pharmaceutiques ne m'a pas répondu comme nous l'espérions.
KERVIL
Ah!... Eh bien, que veux-tu?
CHAMBALOT
Écoute! ta femme n'est certainement pas celle qu'il faut à un homme de talent, malgré toute sa vertu...
LES MOUETTES l3l
ADRIENNE
Est-il possible que nous tenions, dans nos mains, mon ami, l'avenir de tant d'existences ressuscitées par votre génie, et peut-être heureuses ensuite? Heureuses ! Donnez-moi vos mains... Songez- vous aux destins qui reposent dans nos mains unies!
CHAMBALOT
Voilà, dans ces quatre mains, le sort de vies innombrables. A toi,, Kervil. de les anéantir, ou non... Allons : choisis ton devoir! Est-ce de compatir à la peine d'une seule personne ou à l'angoisse de mille et mille morts?
KERVIL, à Adrienne.
Quel sophiste étonnant!
ADRIENNE
Etonnant.
CHAMBALOT, impatient.
Pardon! J'aligne sous vos yeux des totaux. A vous de reconnaître le plus fort. Deux et deux font quatre... Maintenant, si tu veux oublier ton arithmétique ; si vous voulez vous boucher les yeux.... tant pis pour1 vous! tant pis pour toi, tant pis pour ton génie, tant pis pour l'humanité!... Je vous offre le bonheur intime. Vous hésitez. Je vous offre des millions pour Gilberte. Vous hésitez. Je dépose dans vos mains unies le sort de vies innombrables... Vous hésitez!
KERVIL
Il faudrait qu'Yvonne aussi pût comprendre... Et qui lui fera comprendre?
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CHAMBALOT
Moi ! je la délivrerai du mariage pour la rendre à son idole, comme sa piété le désire en silence.
KERV1L
Mais non. .. Tu seras le bourreau de cette malheureuse créature ! Voilà tout.
CHAMBALOT
Et de qui ne sommes^nous pas les bourreaux? Lorsque tu reçois les quarante sous du misérable laboureur que tu viens de soigner, ne lui arraches-tu pas les entrailles, tortionnaire?... Ayons le courage d'être bourreaux au service de la raison! Ayons ce courage, Kervil ! La nature a semé en toi le germe d'une force que tu n';is pas le droit d'étouffer dans les ténèbres d'un pitié lâche, absurde et stérile!... Tu entends!
ADKIEXXE
Il semble ne pas avoir tort...
KERVIL
Je vous en supplie,... ne remuons plus rien de ces tristesses... Soyons seulement l'un près de l'autre en silence,... en silence...
(Chambalot hausse les épaules et sort en claquant la porte.)
ADRIENXE
Oui... en silence... Il n'y a rien à vouloir maintenant
que le silence.
(Ils restent un long moment Ips mains dans les mains, à se sourire douloureusement... Puis leurs doigts se dénouent prudemment, car un pas est entendu.)
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