SCÈNE PREMIÈRE CIIAMBALOT, ANNE-MARIE
ANNE-MARIE, que Chanibalolcarosse.
Je voudrais rester comme ça tout le temps... C'est du bonheur.
CHAMBALOT
Mignonne, écoute-moi : si tu m'aimes... Tu m'aimes? Oui... Eh bien, si tu m'aimes... (A. voix basse) dépêche-toi d'essuyer mes bottines avant qu'on entre, arme Mario se précipite, retrouve la serviette qu'elle a déposée sur une chaire et se
met à genoux.) Cette aflreuse route n'était que poussière... Frotte fort, allons... liardi... Eli I eh... tune vois donc pas que tu salis, là. Mais il y a du noir sur ton torchon, bête... Voilà mes bottines tachées, maintenant. (Furieux.) Si tu crois que c'est drôle!
ANNE-MARIE
Je ne savais pas.
CHAMBALOT
Il fallait savoir, imbécile!... Tu ne vas pas pleurer, maintenant. Arrête le déluge! Où donc flotte l'arche de Noé que je t'y fourre. Approchas : je t'embrasserai.
ANNE-MARIE
Pour ça, non. Non. Monsieur se montre trop méchant avec moi !
CHAMBALOT
Allons, petite chérie, ne te fâche pas...
ANNE-MARIE
Si je m'étais plainte à madame quand vous m'avez poursuivie, la première fois, il y a quinze jours.
CHAMBALOT
A quoi bon? M"'^ Kervil m'eût fait une scène... Chacun eût appris l'aventure. Et puisque chacun a des idées toutes simples sur la vertu des soubrettes, la voix publique t'accuserait maintenant de m'avoir séduit par tes vices. Et du reste, la malice de tes yeux m'encourageait.
ANNE-MARIE
Par exemple!... Vous avez été le plus fort, une minute ;... voilà tout.
Et depuis? Le badinage te fut agréable, il me
semble. Enfin, si je ne m'abuse, tu avais rendu très heureux un autre gaillard, pour le moins, avant moi...
ANNE-MAIllE
G est mon fiance, d'aboi-d. Je no ]>oinT:ii pas lui mentir. Alors, il ne me voudra plus en mariage...
CHAMBALOT
Ton fiancé n'a rien à voir là-dedans! Il est marin, n'est-ce pas? Tu me l'as dit. Il navigue dans l'espoir de te retrouver gentille, avenante, fidèle... Je connais déjà ton âme... Tu ne détruirais pas cet espoir... Au lieu de te chagriner par une confession inutile, tu lui farderas la vérité, comme il convient.
ANNE-MARIE
Non; je ne pourrai pas...
CHAMBALOT
Tant pis pour toi ! Tant pis pour lui !
ANNE-MARIE
Tout ce que vous dites est méchant.
CHAMBALOT
Tu me parais bien triste... Ecoute. Je t'emmènerai. Tu voyageras dans toutes les villes avec moi. Et si tu es sage, je t'achèterai des toilettes très jolies. Je triii (l.> toi ma belle gouvernante à cent francs de L;ages par mois. Veux-tu?
ANNK-MAlili:
>,i,ii. je iP v..n. miivr;»! ]kv>.;V<»i>^ «'tes un sans-
oG LES MOUETTES
cœur!... un sans-cœur!... (Elle se tamponne les yeux avec son mouchoir.)
CIIAMBALOT, comme s'il se «parlait à lui-même el regardant le vide.
Sans cœur? Oui. Que veux-tu? Trop de femmes ont, pour moi, trahi des époux dévoués, des amants passionnés sans motif, pour la satisfaction de tromper, ou la gloire d'être les intimes d'un homme qui les promène en automobile... un homme riche d'apparence.
ANNNE-MARIE
Alors, pour vous, je suis pareille à toutes les menteuses que vous avez connues?
GHAMBALOT
A quoi bon récriminer? Le mieux est encore de saisir la joie de l'instant. Tout à l'heure tu te plaisais dans mes bras ! Ose dire que non... Reviens, ma petite Anne-Marie. Ici. Ici, mignonne... Allons, ici! Obéis!
ANNE-MARIE se laisse attirer par le tablier.
Oh, sans cœur... Monsieur est sans cœur.
GHAMBALOT, qui la serre contre soi, triomphant.
Voilà ce qu'on appelle une petite fille agréable... Qu'as-:u?
ANNE-MARIE, entendant du bruit.
On vient...
GHAMBALOT
Et puis après?...
(Elle se débat et s'enfuit.)
ANNE-MARIE
Laissez-moi, je vous dis...
1,1-, N Mol I. I I I.
GHAMBALOT
Tu te sauYos?... Ah! petite»... petite... tu n'as pas le 'couiai»-!» (le tes opinions.
Ah: ah
SCKNE II riTAATnALOT, ADRIENNE.
ADlllKNNE, un livre à la main.
(Elle fait des mines moqubuses.
CHAMBALOT
De quoi?
ADRIENNE
Soyez tranquille, je n'aurai rien vu.
CHAMBALOT
Mais, je ne me cache pas.
ADRIENNE
I^n effet !... Vous poursuivez les femmes de chambre?
Ce ne sont i)as seulement des goûts ancillaires. Quand je m'installe dans un pays, je i;()ût(» toujours aux vins de Tendroit, aux pâtisseries indigènes, aux plais régionaux. Je tue et mange de son gibier. Je recherche les bonnes grâces de ses filles. Celles-ci me donnent.
par leur langage, leurs gestes, leurs mœurs et leur manière d'aimer, une impression générale du terroir, une impression qui j)ersiste.
ADRIENNE, s'asseyanl et ouvrant son livre.
L'amour aide-mémoire !
CHAMBALOT
Précisément. Que j'oublie le chiffre de la production annuelle du sarrasin, chose utile à connaître, je me dirai : Anne-Marie, la jolie bouche large et très rouge, les taches de rousseur autour des yeux, la nuque hâlée... 2.876.927 hectolitres de sarrasin.
ADRIENNE
Quel homme ingénieux! Vous tirez parti de tout.
CHAMBALOT
C'est ma force 1... Tenez!... Avant moi, les gens d'ici laissaient perdre le varech sur les grèves. De ces végétaux, aujourd'hui, mes usines extraient les médicaments qui soulagent l'humanité souffrante...
ADRIENNE
A la bonne heure, ça!
CHAMBALOT
Mais oui, on se fait des idées fausses sur les gens... Par exemple, quoi qu'on en dise, la Bretonne, outre sa peau douce...
Je n'en doute pas...
LKS MOUETTES
GHAMBALOT
Cela signific-t-il que vous connaissez aussi les appas
ADRIKNNE
Non; mais je ne doute pas que vous n'ayez le desscîin Je me dire les inconvcMiaïuTs <1(^ vos aventures: «'t je n'y tiens guère...
GHAMBALOT
Voyons : vous n'allez plus à l'école chez les sœurs...
ADRIENNE
Jai horreur de ces histoires qui semblent clablir tout de suite entre celui qui les conte et celle qui les écoute mie complicité préaUdjle pour un vice prochain.
GHAMBALOT
N'aj^ez crainte. Détestant la renjï;aine sentimentale l't littéraire, je ne recherche pas les femmes du monde. Aussi, je ne me suis jamais proposé de vous faire la cour, moi...
ADRIENNE
Je l'espère bien!
GHAMBALOT, malicieux.
Vous quêtez une déclaration (Geste d'Adrienne pour me rabrouer ensuite. Pas si bête... Jules Chambalot ne commet pas de ces bévues. Il n'ignore pas ([ue la place est prise... Mais oui... La place est i)ris('... Bon : jouezmoi l'étonnement. Demandez-moi le nom avec une moue l'ironie ([ui vous [irôtera la mine de croire à une plaisanterie. Vous riez. Tant mieux I...
Go LES mouettp:s
ADRIEN NE
Il faut que je rie, si je ne me fâche pas... Vous êtes comique.
CHAMBALOT
Certainement, mais aussi perpicace et franc. C'est le secret de mon iiouvoir sur les hommes, sur les femmes.
ADRIENNE
Alors elles ne vous résistent pas.
CHAMBALOT
Résistez donc à ces muscles-là.
ADRIENNE
La violence?
CHAMBALOT
D'abord... Les sentiments, puis la douceur ensuite...
(Il va prendre dans un coin son fusil de chasse et sa cartouchière.) ADRIENNE
Et les pères, les maris, les gendarmes?
CHAMBALOT
Je boxe bien^ je ferraille mieux, je tire à la perfection.
Voilà pour les pères, pour les maris... Et les gendarmes?
CHAMBALOT
Ni filles, ni femmes ne vont crier leurs mésaventures sur les toits de la justice. Leur pudeur me sauve. D'ailleurs, toutes feignent d'avoir cédé, non à la décision de
1,KS MUtKTTI.s (')\
iu«>n aiio, mais a la souclaineti'' de leur passion, (.a les huiailic moins. Dcinaiidt'z à la [u'iilc Aiinc-Maric.
ADRIENNE
La pauvre enfant!
CllIAMH.VLOT
Elle s'oblige à m' aimer un peu, [)t)ur ne pas reconnaître qu'elle succomba sans que l'amour d'abord l'y eût contrainte.
ADitlENNE
Et ces manières brutales ne vous nuisent pas? Vous gardez toutes vos relations ?
CHAMBALOT
Oui; puisqu'on suppose que j'ai de la fortune.
ADRIENNE
Cvla siifïit?
CHAMBALOT
Puisque je fais le député socialiste d'une circonscription avec les ouvriers de nos usines.
11 faudrait donc vous tuer.
CHAMBALOT
Pardon : il y a les gendarmes pour mes adversaires.
ADRIENNE
\ ous êtes invulnérable.
CHAMBALOT
A [Kîu près...
ADRIENNE
Jamais vous n'obtiendrez le bonheur en suscitant la liaine.
GHAMBALOT
Le bonheur, c'est le sens du triomphe.
ADRIENNE
Non. Pour se croire heureux, il faut se sentir aimé.
CHAMBALOT
C'est à cause de cela que vous paraissez heureuse?
ADRIENNE
Ai-je dit que j'étais heureuse?
GHAMBALOT
Toute votre personne crie son bonheur... Quelqu'un vous adore.
Qu'en savez-vous?
GHAMBALOT
Kervilne vous regarde pas. Il vous contemple... Et,' j)uis, ce matin, à quatre heures, vous vous penchiez à la fenêtre.
ADRIENNE
La mer, à l'aube, valait qu'on l'adorât. Vous l'avez vue? Elle semblait de. nacre. Et ce nuage violet qui vint barrer la meule rouge du soleil!
GHAMBALOT
Vous et Kervil vous vous penchiez aux fenêtres de
VOS chambres afin de vous admirer en même temps ({ue le ciel... Et il n'avait pas réveillé sa femme I