‹ Les mouettes; piece en trois actesChapitre 18 sur 39 · SCÈNE PREMIÈRE CIIAMBALOT, ANNE-MARIE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE CIIAMBALOT, ANNE-MARIE

ANNE-MARIE, que Chanibalolcarosse.

Je voudrais rester comme ça tout le temps... C'est du bonheur.

CHAMBALOT

Mignonne, écoute-moi : si tu m'aimes... Tu m'aimes? Oui... Eh bien, si tu m'aimes... (A. voix basse) dépêche-toi d'essuyer mes bottines avant qu'on entre, arme Mario se précipite, retrouve la serviette qu'elle a déposée sur une chaire et se

met à genoux.) Cette aflreuse route n'était que poussière... Frotte fort, allons... liardi... Eli I eh... tune vois donc pas que tu salis, là. Mais il y a du noir sur ton torchon, bête... Voilà mes bottines tachées, maintenant. (Furieux.) Si tu crois que c'est drôle!

ANNE-MARIE

Je ne savais pas.

CHAMBALOT

Il fallait savoir, imbécile!... Tu ne vas pas pleurer, maintenant. Arrête le déluge! Où donc flotte l'arche de Noé que je t'y fourre. Approchas : je t'embrasserai.

ANNE-MARIE

Pour ça, non. Non. Monsieur se montre trop méchant avec moi !

CHAMBALOT

Allons, petite chérie, ne te fâche pas...

ANNE-MARIE

Si je m'étais plainte à madame quand vous m'avez poursuivie, la première fois, il y a quinze jours.

CHAMBALOT

A quoi bon? M"'^ Kervil m'eût fait une scène... Chacun eût appris l'aventure. Et puisque chacun a des idées toutes simples sur la vertu des soubrettes, la voix publique t'accuserait maintenant de m'avoir séduit par tes vices. Et du reste, la malice de tes yeux m'encourageait.

ANNE-MARIE

Par exemple!... Vous avez été le plus fort, une minute ;... voilà tout.

Et depuis? Le badinage te fut agréable, il me

semble. Enfin, si je ne m'abuse, tu avais rendu très heureux un autre gaillard, pour le moins, avant moi...

ANNE-MAIllE

G est mon fiance, d'aboi-d. Je no ]>oinT:ii pas lui mentir. Alors, il ne me voudra plus en mariage...

CHAMBALOT

Ton fiancé n'a rien à voir là-dedans! Il est marin, n'est-ce pas? Tu me l'as dit. Il navigue dans l'espoir de te retrouver gentille, avenante, fidèle... Je connais déjà ton âme... Tu ne détruirais pas cet espoir... Au lieu de te chagriner par une confession inutile, tu lui farderas la vérité, comme il convient.

ANNE-MARIE

Non; je ne pourrai pas...

CHAMBALOT

Tant pis pour toi ! Tant pis pour lui !

ANNE-MARIE

Tout ce que vous dites est méchant.

CHAMBALOT

Tu me parais bien triste... Ecoute. Je t'emmènerai. Tu voyageras dans toutes les villes avec moi. Et si tu es sage, je t'achèterai des toilettes très jolies. Je triii (l.> toi ma belle gouvernante à cent francs de L;ages par mois. Veux-tu?

ANNK-MAlili:

>,i,ii. je iP v..n. miivr;»! ]kv>.;V<»i>^ «'tes un sans-

oG LES MOUETTES

cœur!... un sans-cœur!... (Elle se tamponne les yeux avec son mouchoir.)

CIIAMBALOT, comme s'il se «parlait à lui-même el regardant le vide.

Sans cœur? Oui. Que veux-tu? Trop de femmes ont, pour moi, trahi des époux dévoués, des amants passionnés sans motif, pour la satisfaction de tromper, ou la gloire d'être les intimes d'un homme qui les promène en automobile... un homme riche d'apparence.

ANNNE-MARIE

Alors, pour vous, je suis pareille à toutes les menteuses que vous avez connues?

GHAMBALOT

A quoi bon récriminer? Le mieux est encore de saisir la joie de l'instant. Tout à l'heure tu te plaisais dans mes bras ! Ose dire que non... Reviens, ma petite Anne-Marie. Ici. Ici, mignonne... Allons, ici! Obéis!

ANNE-MARIE se laisse attirer par le tablier.

Oh, sans cœur... Monsieur est sans cœur.

GHAMBALOT, qui la serre contre soi, triomphant.

Voilà ce qu'on appelle une petite fille agréable... Qu'as-:u?

ANNE-MARIE, entendant du bruit.

On vient...

GHAMBALOT

Et puis après?...

(Elle se débat et s'enfuit.)

ANNE-MARIE

Laissez-moi, je vous dis...

1,1-, N Mol I. I I I.

GHAMBALOT

Tu te sauYos?... Ah! petite»... petite... tu n'as pas le 'couiai»-!» (le tes opinions.

Ah: ah

SCKNE II riTAATnALOT, ADRIENNE.

ADlllKNNE, un livre à la main.

(Elle fait des mines moqubuses.

CHAMBALOT

De quoi?

ADRIENNE

Soyez tranquille, je n'aurai rien vu.

CHAMBALOT

Mais, je ne me cache pas.

ADRIENNE

I^n effet !... Vous poursuivez les femmes de chambre?

Ce ne sont i)as seulement des goûts ancillaires. Quand je m'installe dans un pays, je i;()ût(» toujours aux vins de Tendroit, aux pâtisseries indigènes, aux plais régionaux. Je tue et mange de son gibier. Je recherche les bonnes grâces de ses filles. Celles-ci me donnent.

par leur langage, leurs gestes, leurs mœurs et leur manière d'aimer, une impression générale du terroir, une impression qui j)ersiste.

ADRIENNE, s'asseyanl et ouvrant son livre.

L'amour aide-mémoire !

CHAMBALOT

Précisément. Que j'oublie le chiffre de la production annuelle du sarrasin, chose utile à connaître, je me dirai : Anne-Marie, la jolie bouche large et très rouge, les taches de rousseur autour des yeux, la nuque hâlée... 2.876.927 hectolitres de sarrasin.

ADRIENNE

Quel homme ingénieux! Vous tirez parti de tout.

CHAMBALOT

C'est ma force 1... Tenez!... Avant moi, les gens d'ici laissaient perdre le varech sur les grèves. De ces végétaux, aujourd'hui, mes usines extraient les médicaments qui soulagent l'humanité souffrante...

ADRIENNE

A la bonne heure, ça!

CHAMBALOT

Mais oui, on se fait des idées fausses sur les gens... Par exemple, quoi qu'on en dise, la Bretonne, outre sa peau douce...

Je n'en doute pas...

LKS MOUETTES

GHAMBALOT

Cela signific-t-il que vous connaissez aussi les appas

ADRIKNNE

Non; mais je ne doute pas que vous n'ayez le desscîin Je me dire les inconvcMiaïuTs <1(^ vos aventures: «'t je n'y tiens guère...

GHAMBALOT

Voyons : vous n'allez plus à l'école chez les sœurs...

ADRIENNE

Jai horreur de ces histoires qui semblent clablir tout de suite entre celui qui les conte et celle qui les écoute mie complicité préaUdjle pour un vice prochain.

GHAMBALOT

N'aj^ez crainte. Détestant la renjï;aine sentimentale l't littéraire, je ne recherche pas les femmes du monde. Aussi, je ne me suis jamais proposé de vous faire la cour, moi...

ADRIENNE

Je l'espère bien!

GHAMBALOT, malicieux.

Vous quêtez une déclaration (Geste d'Adrienne pour me rabrouer ensuite. Pas si bête... Jules Chambalot ne commet pas de ces bévues. Il n'ignore pas ([ue la place est prise... Mais oui... La place est i)ris('... Bon : jouezmoi l'étonnement. Demandez-moi le nom avec une moue l'ironie ([ui vous [irôtera la mine de croire à une plaisanterie. Vous riez. Tant mieux I...

Go LES mouettp:s

ADRIEN NE

Il faut que je rie, si je ne me fâche pas... Vous êtes comique.

CHAMBALOT

Certainement, mais aussi perpicace et franc. C'est le secret de mon iiouvoir sur les hommes, sur les femmes.

ADRIENNE

Alors elles ne vous résistent pas.

CHAMBALOT

Résistez donc à ces muscles-là.

ADRIENNE

La violence?

CHAMBALOT

D'abord... Les sentiments, puis la douceur ensuite...

(Il va prendre dans un coin son fusil de chasse et sa cartouchière.) ADRIENNE

Et les pères, les maris, les gendarmes?

CHAMBALOT

Je boxe bien^ je ferraille mieux, je tire à la perfection.

Voilà pour les pères, pour les maris... Et les gendarmes?

CHAMBALOT

Ni filles, ni femmes ne vont crier leurs mésaventures sur les toits de la justice. Leur pudeur me sauve. D'ailleurs, toutes feignent d'avoir cédé, non à la décision de

1,KS MUtKTTI.s (')\

iu«>n aiio, mais a la souclaineti'' de leur passion, (.a les huiailic moins. Dcinaiidt'z à la [u'iilc Aiinc-Maric.

ADRIENNE

La pauvre enfant!

CllIAMH.VLOT

Elle s'oblige à m' aimer un peu, [)t)ur ne pas reconnaître qu'elle succomba sans que l'amour d'abord l'y eût contrainte.

ADitlENNE

Et ces manières brutales ne vous nuisent pas? Vous gardez toutes vos relations ?

CHAMBALOT

Oui; puisqu'on suppose que j'ai de la fortune.

ADRIENNE

Cvla siifïit?

CHAMBALOT

Puisque je fais le député socialiste d'une circonscription avec les ouvriers de nos usines.

11 faudrait donc vous tuer.

CHAMBALOT

Pardon : il y a les gendarmes pour mes adversaires.

ADRIENNE

\ ous êtes invulnérable.

CHAMBALOT

A [Kîu près...

ADRIENNE

Jamais vous n'obtiendrez le bonheur en suscitant la liaine.

GHAMBALOT

Le bonheur, c'est le sens du triomphe.

ADRIENNE

Non. Pour se croire heureux, il faut se sentir aimé.

CHAMBALOT

C'est à cause de cela que vous paraissez heureuse?

ADRIENNE

Ai-je dit que j'étais heureuse?

GHAMBALOT

Toute votre personne crie son bonheur... Quelqu'un vous adore.

Qu'en savez-vous?

GHAMBALOT

Kervilne vous regarde pas. Il vous contemple... Et,' j)uis, ce matin, à quatre heures, vous vous penchiez à la fenêtre.

ADRIENNE

La mer, à l'aube, valait qu'on l'adorât. Vous l'avez vue? Elle semblait de. nacre. Et ce nuage violet qui vint barrer la meule rouge du soleil!

GHAMBALOT

Vous et Kervil vous vous penchiez aux fenêtres de

VOS chambres afin de vous admirer en même temps ({ue le ciel... Et il n'avait pas réveillé sa femme I

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