I.K> MOI I 1 ILS lO
CHAMHALOT
Aucune coinnai;nio (Vassui'aiiccs sur la vie no garanlirail les ilébouis «lo nohc cnnimaiidile conliM' les i'is(iues possibles.
ADiii i:\Nt:
\ (His ne voulc/ pas din». n'est-ce ])as?...
CHAMH.VLOT
C'est un homme épuisé.
ADUIENNE
Et s'il se reposait, il pourrait se rétablir, puis doter le monde d'une découverte miraculeuse.
CHAMBALOT
Pi'obablement !
ADRIENNE
Vous possédez quehpie fortune, monsieur Chauibalot?
CHAMliALOT
Non pas... Mes l'ivaux propaj^-ent ce bniit poiiiempêcher (ju'on ne s'apitoye sur mon soil.
ADRIENNE
Je n'en crois rien.
CHAMBALOT
Je suis venu passer deux mois dans ce trou de Drctaji^ne; pourquoi?... Parce que mes petits capitaux sont blo({ués dans des enti'cprises malencontreuses, [)arceque ji; ne [)ouvais, faute d'ai'gent, me rendre soit à Trouville, soit à Aix-les-Bains, où je vais d'habitude relancer les malades ])rodij^ues...
Io4 l^K^ MOUETÏKS
ADRIENNE
Voyons, voyons, monsieur Cliambalot ! . . .
CIIAMBALOT
Ma renommée de personnage adroit commence même à fléchir.
ADRIENNE
Quelle histoire !
GHAMBALOT
Ma compagnie me reproche de n'avoir rien déniché d'extraordinaire depuis deux ans.
ADRIENNE
Et le sérum de Rervil?
GHAMBALOT
Chose future, vague, nébuleuse.
ADRIENNE
Il faut secourir le docteur immédiatement, immédiatement... PjUipruntez!
GHAMBALOT
Non : je tuerais mon crédit qui est celui de mes affaires.
ADRIENNE
Jamais de la vie!
Je prêterais bien à Kervil cinquante louis ; mais ça ne le tirera guère d'embarras II a des syncopes. Il ne peut
I,KS MOUETTES lo.)
\ oyager seul. Emmener sa femme lui coûtera gros dans les hôtels d'Engadine. El iTailleurs il ne voudra pas -^ éloigner d'ici sans acnuilter ses dettes.
ADRIENNE
Dix ou quinze mille francs...
CHAMBALOT
Et oùles i)rendre? J'ai signé des acceptations. Leurs héanees ne me laissent pas l'argent disponible avant icvrier.
ADRIENNE
Convenez plutôt que vous ne voulez pas.
CHAMBALOT
Pardon... Et quand même je pourrais ; que suis-je à Kervil?... Notre amitié ne date pas de Castor et Pollux... Je lui paie pension ici comme à n'importe quel l'iranger.
ADRIENNE
Un étranger !
■ CHAMBALOT
' Oui.
ADRIENNE
Moi, je VOUS avance la somme.
Et comment vous la restituer?
ADRIENNE
Ne vous en occupez pas.
CHAMIiALOT
Chère madame, écoutez-moi bien : Le docteur vous admire beaucoup. Vous l'admirez infiniment. Vos deux cœurs se comprennent. S'il soupçonnait notre entente, Kervil ne me pardonnerait pas de l'avoir mis dans une situation équivoque.
ADRIENNE
Équivoque?
CHAMIÎALOT
Trop d'envieux le surveillent. On s'étonnera de le voir, pauvre, oublier sa clientèle, puis se reposer, riche, dans un lieu de luxe. Il m'accuserait, avec raison, d'avoir abusé des circonstances pour le déconsidérci* à son insu.
ADRIENNE
Monsieur, que voulez- vous dire?
CHAMBALOT
Le petit fils du vice-amiral Kervil ne transigerait pas sur ce point.
ADRIENNE
Qui donc lui révélera notre entente?
Peut-être vous. Peut-être moi. Sait-on? Bien fou qui compte sur sa propre discrétion... Je passe déjà pour un homme audacieux, nn amoral. Je ne veux pas me nuire davantage en me mêlant d'une affaire où Kervil paraîtrait aux malicieux soit le complice, soit la victime de mes machinations.
LES MOLETTES lo;
ADIllENNK
Vous exagérez.
ClLVMllALOT
Pardon : la médisance des hommes est inexorable. Dans un cas pareil, et quelle que fût notre vertu, la calomnie n'épargnerait ni vous, ni lui, ni moi.
ADRIENNE
Je n'insiste pas.
CHAMBALOT
Que ne la prêtez-vous à M"""" Kervil, cette somme?
ADRIENNE
Je viens de lui offrir... Elle a refusé... Elle abuse de la délicatesse.
CHAMBALOT
La sotte !
ADRIENNE
Oli! elle perdra le docteur, cette personne pleine de
(jualit<''s, do vertus. <le dévotion!...
Quel boulet ([ue cette pieuse créature!... Sans elle, Kervil abandonnerait toute la boutique aux créanciers. Il réclamerait au sanatorium de Saint-Moritz une place i^ratuite (jM'on no refuserait pas à un major de la flotte.
ADRIENNE
Seulement il n'aura pas l'énergie d(^ la laisseï'. Elle voudra le suivre partout...
Io8 LES MOUETTES
CHAMBALOT
Puisqu'elle raime!... Puisqu'elle l'aime, elle Tassassinc. C'est logique..;
ADRIENNE
C'est atroce.
CHAMBALOT
C'est ironique... Il faudrait un bon divorce.
ADRIENNE
Un divorce ?
CHAMBALOT
Evidemment... mais ils ne paraissent pas en mauvais termes.
ADRIENNE
Et X)uis, il y a la religion. Yvonne n'accepterait j^as de se damner.
Donc pas moyen.
ADRIENNE
S'ils pouvaient...
CHAMBALOT
• Kervil serait... libre comme un veuf, comme moi, comme vous...
ADRIENNE
Oui, comme moi...
CHAMBALOT
Une autre femme, une jeune fille ayant de la fortune pourrait s'éprendre de lui>... l'épouser,... l'épouser, le guérir; partager ensuite sa gloire, et faire même profiter
LKs M()L1-:tti:s 109
leurs enfants dos biens ronsidôrables qu'il ii^as^nora cvvtainemcnt.
ADRIKNNE
J(» n'ajxM'çois aucun inolif de divorce, aucun!...
(in VMU VLOT
Moi non [)lus!
ADIUENNE
Alors, il doit mourir?
CIIAMHALOT
Il semble...
Crtlo femnir le tue!
CHAMBALOT
Je VOUS le disais à l'instant.
ADRIENNE
Elle le tue !
CHAMBALOT
C'est le droit de sa vertu et de son amour.
ADRIENNE
Et cela ne vous indigne pas davantage?
CHAMBALOT
Il existe bien d'autres absurdités sur la terre;
ADRIENNE
Il n on est pas de pire, ni de plus odieuse!
CHAMBALOT
Si, mais je conçois que celle-là vous révolte
ÎÎO LES MOUETTES
ADRIENNE
Et je n'y puis rien... llien... Pensez-vous que j'y puisse quelque chose?
GHAMBVLOT
Vous?
Non, n'est-ce pas, ni moi, ni d'autres...
CHAMBALOT
Personne n'est capable de prouver à cette dame que la vie de Kervil s'anéantit entre ses mains, qu'en acceptant le divorce elle le ressusciterait.
ADRIENNE
Elle n'aime pas assez pour accomplir un tel sacrifice !
CHAMBALOT
Avouez que ce serait là un héroïsme de martyre.
ADRIENNE
Yvonne en est incapable.
CHAMBALOT
Dites-moi donc: quelle femme adorant son mari se résoudrait à une pareille abdication? L'amour quand il tient sa proie, la livre seulement à la mort, si la satiété ne précède jias cette fin naturelle... On proposera donc à M'"*' Kervil un sacrifice que nulle i)ersoiine au monde n'accepterait.
ADRIENNE
Au moins, on essayerait quelque chose, au lieu de
rester là stupides et (impuissants... Il y a maintenant une bonne action à tenter.
C'JIAMBALOT ricane.
Est-ce une bonne action de détruire le pauvre bonheur d'une M™" Kervil, de la condamner au désespoir, à la misère, et sans doute à pis encore?
ADRIENNE
\ims exagérez.
CUAMBALOT
Tout le fait prévoir... Vous changeriez donc simplement le malheur de place. Vous le transporteriez de Kervil en sa femme, comme on transvase un poison (l'une fiole dans un autre fiole... Est-ce là ce qu'on jxuit appeler une bonne action?
ADRIENNE
Yvonne est pieuse... Elle a ses idoles... C'est une immense consolation! Qui le nierait? Les prêtres la respectent. Ils sauront hi secourir. Elle ne demeurera [)as isolée...
CIIAMRALOT, qui a étendu les mains pendant la réplique d'Adrionne.
Alors, vous ne céderez à aucune pitié superflue. Moi. d'ailleurs, elle m'exaspère, cette pauvre dame, .le ne puis m'habituer à ses regards angéliques et qu'elle tourne vers le ciel comme s'il devait en choir autre chose que la pluie... C'est une pierre inerte sur notre route, un obstacle emcombrant, mais fragile... 1^'ragile. Encore faudrait-il que Kervil consentît...
112 L*^S MOLJKTTES
ADRIENNE
Nécessairement !
CIIAMBALOT, insidieusement.
Qu'il consentît à quoi?
ADRIENNE
A quoi ?
Oui, à quoi ?
ADRIENNE
Au divorce...
CIIAMBALOT
Pourquoi divorcerait-il si nous n'avons pas, sous la main, la jeune fille enthousiaste et dotée ?
ADRIENNE
Il n'y a pas que les jeunes filles !
GHAMBALOT
Il y a les veuves.
(Un long silence.) ADRIENNE
S'il s'agissait vraiment de secourir son génie et les innombrables existences qu'il sauvera...
GHAMBALOT
Vous vous dévoueriez, n'est-ce pas?
ADRIENNE
Au fond, il n'aime plus sa femme comme autre-
LKS .MuLhllh> Il3
fois... Je tiH)UNriaiN moyen de la mettre pour toujours, elle, à Tabri du besoin !... Gela lèverait certainement les scrupules de Jean Kervil.
Heu!... Il jugera d'abord l'acte immoral... Sauriezvous le convaincre du contraire?
ADRIENNE ''
Pas moi!... Vous...
GHAMBALOT
Merci!... Que je ne réussisse i)as, et le docteur me livrerait au mt3pris de notre monde, ce qui me paraît trop grave.
ADRIENNE
Je ne savais pas, monsieur Ghambalot, que vous manquiez de courage 1
GHAMBALOT
Et vous donc! Vous n'osez rien de ce que vous commande une passion magnifique, im[)crieuse, évidente pour tous !
ADRIENNE, enrage.
Mais vous ne sentez pas que je suis retenue, moi, par l'éducation, par les convenances, par la maternité, par ma nature, par toutes les chaînes morales que les ancêtres ont forgées et qu'ils m'ont léguées avec leur chair et leur esprit... Tandis que vous avez rompu tous les liens, vous ! Comme je vous envie !
GHAMBALOT
Vous me flattez, chère madame !
Il4 LES MOUETTES ,
ADRIENNE
Oh! ce n'est un clo^e ni pour vous ni pour moi!
(Elle marche à grands pas.)
Tant pis!
ADRIENNE
Comment osez-vous parler froidement, implacablement de toute cette douleur?... Rien ne vous touche donc?
CHAMBALOT
Au contraire ! . . . Résumez un peu ! Que le Docteur guérisse, et je gagne cinquante mille francs par an avec le sérum de Kervil... C'est toujours sincère, un motif d'intérêt... Le divorce du docteur vaut pour moi cinquante mille francs par an! Cinquante mille francs?... Peut-être le double!
ADRIENNE, révoltée.
Taisez- vous !
CHAMBALOT
Si cela peut vous apaiser.
ADRIENNE
M'apaiser?
CHAMBALOT
Voyons. Puis-je compter sur vous pour épouser Kervil, malgré sa femme, et malgré le désespoir de sa femme?... Sommes-nous d'accord pour faire moralement une victime? Une victime humaine?
ADRIENNE, sourdement.
Nous sommes d'accord pour sauver le génie de Jean Kervil,
Fort bien.
ADRIENNE
Que de reconnaissance le Docteur vous devra !
CHAMBALOT
Kl vous donc?
ADRIENNE
Moi aussi !
CHAMBALOT
Ail ! ma complice î . . . (II la renvoie du doigt en riant. — Silence. — Adrienne va jus iii'à la fenôtro et tapote les vitres rageusement.— Cliainhalot allume, en la regardant avec ironie, un gros cigare.) Ça y cslî...