‹ Les MousquetairesChapitre 9 sur 66 · MORDAUNT, L’INCONNU · texte numérisé non relu

MORDAUNT, L’INCONNU

MORDAUNT. Mc voilà, parlez !

L’l.NCoNNU. Vous êtes bien jeune.

mordaunt. Les gens qui portent ma robe n’ont point d’âge.

l’Inconnu. Hélas! parlez-moi doucement, car j’ai besoin d’un ami à mes derniers moments.

MORDAUNT. Vous souffrez beaucoup?

l’inconnu. De l’âme plus que du corps.

MORDAUNT. Parlez! j'écoute.

l’inconnu. Il faut d’abord que vous sachiez qui je suis...

mordaunt. Dites...

L’INCONNU. .le sués... Mais je crains que vous ne m’abandonniez si je vous dis qui je suis.

Mordaunt. N’ayez pas peur!

l’inconnu. Je suis l’ancien bourreau de Béthune.

mordaunt, reculant. L’ancien bourreau...

l’inconnu. Oh! mais depuis dix ans je u’cxerce plus... n’ayez donc pas horreur de moi. . . depuis dix ans j’ai cédé ma charge.

mordaunt. Vous avez donc horreur de votre état?

l’inconnu. Depuis dix ans, oui !

MORDAUNT. Et auparavant?...

L’inconnu. Tant que je n’ai frappé qu’au nom de la Ibi et de la justice, mon état m’a laissé dormir tranquille, abrité que j’étais sous la justice et sous la loi... mais depuis celle nuit terrible où j’ai servi d’instrument à une vengeance particulière, où j’ai levé avec haine le glaive sur une créature de Dieu... depuis cette nuit..

mordaunt. Que dit-il là?

l’inconnu. J’ai pourtant essayé d’étohffer ce remords par dix ans de bonnes œuvres, j’ai dé|xitiillé la férocité naturelle à ceux qui versent le sang... en toute occasion, j’ai exposé ma vie pour conserver la vie de ceux qui étaient en péril, et j’ai conservé à la terre des existences humaines en échange de celle que je lui avais enlevée... Gc n’est pas tout: le bien acquis dans l’exercice de ma profession, je l'ai distribué aux pauvres... je suis devenu assidu aux églises; les gens qui me fuj aient se sont habitués à me voir... quelques-uns même m’ont aimé; mais il me semble que Dieu ne m’a point pardonné, lui, car le souvenir de ce meurtre me poursuit sans cosse.

MORDAUNT. Vous avez commis un meurtre? I

THEATRAL

l’inconnu. Gard me semble, chaque nuit, voir se dresser le spectre de cette femme.

Mordaunt. C’était une femme?...

l’inconnu. Ob ! ce fut une nuit maudite.

mordaunt. Quelle nuit élait-ce?

l’Inconnu. La nuit du 22 octobre 1636.

mordaunt, d part. La même date qu’il a dite à lord de AVinter. .. Ah! justice du ciel ! si j’allais tout apprendre ! [Il patte ta main tnr suri front.) Et quelle était cette femme que vdtis avez assassinée ?

l’Inconnu. Assassinée!.,, et vous aussi...

volis aussi, vous dites comme la voix qui a retenti à mon oreille.,, assassinée!... je l’ai donr assassinée, et don pas exécutée... je sois donc on assassin, et non un justicier.

mordaunt. Continuez... continuez!... Je ne sais rien, je ne puis donc rien vousdire... quand vous aurez achevé votre récit, nous verrons. En attendant, comment cela s’cst-il fait? parlez, dites tout, n’omettezaucun détail.

l.’lNCONNÜ, te taille' ant sur ton oreiller.

C’était un soir, j’Iiabimis ttne maison dans une ruts retirée... Lu homme qui avait l’air d’un grand seigneur, quoiqu'il portât ia simple casaque de mousquetaire , frappa à tua porte et ine montra un ordre , signé Richelieu... Cet ordre commandait obéissance à celui qui ed était porteur.

MORDAUNT. L'ordre était-il bien sigüé Richelieu?

l'incONnU. Oui, mais je n’ose dire qu’il ne servait point à un autre but qu'à celui dans lequel il était donné.

mordaunt. Continuez!

l'inconnu. Je le suivis... inc réservant de résister si l'office qü'on réclamait de moi était injuste. A la porte de la tille, je troùtai quatre autres cavaliers qui nous attendaient, nous fîmes cinq à six lieues , sombres , mornes, silencieux, presque sans échanger une parole. . . A cent pas d’ Armentières, un homme couché dans un fossé se leva... C’est là, dit-il en montrant de la' main une petite maison isolée à la fenêtre de laquelle brillait une lumière... Nous primes à travers terres, et nous nous dirigeâmes vers la maison. Trois autres laquais étaient jalonnés sur la route... chacun se leva à son tour, et se joignit à nous... le dernier gardait la porte... Est-elle toujours là? lui demanda l'homme qui était venu me chercher... Toujours, répondit-iL

mordaunt. Que vais-je entendre, mon Dieu !

L'INCONNU. Alors, nous descendîmes de cheval, et nous remîmes les chevaux aux laquais; il me frappa sur l'épaule... le thème toujours,., et à travers les vitres, il mchiontraà la lueur d'uue lampe une femme accoudée sur une table, en me disant : Voilà celle qu’il faut exécuter.

MÔrdaUnt. El vous avez obéi ?

l'inconnu. J'allais refuser, quand tout à coup, eu la regardant plus attentivement, je reconnus à mon tour cette femme...

mürdaunî. Vous la reconnûtes, vous?

L’inconnu. Oui; étant jeune tille, elle avait séduit et perdu mon frère»., line nuit, tous deux avaient disparu avec les vases sacrés d’une église. . j'avais trouvé mon frère sur un gibet... elle, je ne l'avais pas revue.

mordaunt. Continuez ! l inconnu, oh! je le sais bien... j’aurais dû pardonner] c'est la loi de l'Evangile. .. c’est la loide Dieu h.I.'liommdeti moi étouffa le chrétien, il me sembla que la voix de mon frère criait vengeance h mon oreille... et je dis : C’est bien, j’obéirai !

MonDAt'Nr. Continuez!

i. ' inconnu. Alors, le tnébie, toujours le meme, brisa la fenêtre d’un coup de poing...

deux entrèrent par cette fenêtre... les trois autres par la porte... en les voyant, elle comprit qu'elle était perdue, car elle jeta un cri, puis, pâle et muette, comme si dans ce cri elle eût épuisé tontes ses forces, elle recula chancelante jusqu au moment où elle rencontra le mur.

mord au N r. C’est horrible!

l’inconnu. Horrible, n 'est-ce pas? mais attendez... attendez!... Alors ils s'érigèrent en accusateurs, et chacun passant à son tour devant elle, lui reprocha : celui-là. l'assassinat de son mari. . . ceiui-Li , I’empoisonnetncnt de sa maîtresse... l'autre... et cet autre, jetait mui... l’autre, le déshonneur et la mort de son frère: puis d’une seule voix... d'une même voix, d’une voix unanime, sombre, terr| ble, solennelle. . . ils prononcèrent la peine de ®ort... et moi,..

mordaunt. Et vous?...

l’inconnu. Et moi qui l'avais condamnée avec les antres... moi, moi, je me chargeai de I exécuter.

Mordaunt, se levant . Malheureux!... et vous commîtes le crime ?

l’inconnu. Sur mon salut, je croyais faire justice.

mordaunt. Et ni prières ni larmes... car sans doute elle pria et pleura... ni beauté ni jeunesse, car elle était jeune et belle, n’estce pas? rien ne put vous toucher?

l’inconnu. Rien! je croyais quec’était le démon lui-même qui avait revêtu la forme de celte femme.

mordaunt, Ali!., plus do doute maintenant.

H se lève el vu pou&ver le» verruui de la porte.

l’inconnu. Vous me quittez, vous m’abandonnez...

Mo Rn au NT. Non, non... sois tranquille, me soilà; maintenant, voyons, réponds... mais «nsrien cacher, sans rien taire. Songes-y,

la franchise de tes aveu* petit seule attirer sur

toi la miséricorde du Ciel lies cinq luunines,

ces cinq misérables... ces cinq assassins...

qui étaient-ils?

l'inconnu. Je ne sais pas leurs noms, je 11 e les ai jamais sus. .. ils portaient l’uniforme de mousquetaires... voilà tout.

MORDAUNT. Tous?

L'INCONNU. Non, urt seul était habillé comme un gentilhomme, mais ce n’était pas nn Français, lui, c'était..

MOttbAtiNT. C'était?...

l’inconnu. C'était tin Anglais.

mordaunc. 11 se nommait?...

l'inconnu. J’ai oublié son nom...

mordaunt. Tu menai l’inconnu. Mon Dieul mordaunt. Il sc nommait?...

l’inconnu. Non, je ne puis...

mordaunt. Je vais te le dire, moi... il se . nommait lord de Minier.

l’inconnu. Que dites-vous?

mordaunt. Je dis qu'il se nommait lord de AVihter, je dis qu'il était là tout à l'heure, je dis que c’est celui avec lequel tu es sorti.

l’inconnu. Comment savez-vous cela?

mordaunt. Maintenant le nom de cette femme !..

i.'inconnu. Je ne l'ai jamais su... ils l'appelaient Miiady, voilà tout

mordaunt. Miiady!... mais puisqu'elle avait séduit ton frère, dis-tu; puisqu'elle avait Causé la mort de ton frère, à ce que tu préj tends; puisque jeune fille elle s'était sauvée, em|wrtant avec lui les vases sacrés d'une église, tu dois savoir sort nom de jeune fille i.'inconnu. Oui, celui-là, je lésais.

mordaunt. Son nom?

i.’inconnu. Il me semble que je vais mourir.

mordaunt. Oh ! ne meurs pas sans m'avoir dit son nom.

i.’inconnu. .Me pardonnez-vous?

mordaunt. Son nom, te dis-je, son nom?

l'inconnu. Anne de BrueiL mordaunt. Ali! mes pressentiments ne me trompaient donc pas.

l’inconnu. Maintenant, maintenant que vous savez son nom... pardonnez moi, je me meurs.

MORDAUNT. Moi, te pardonner... te pardonner... tu ne sais donc pas qui je suis ?

l’inconnu. Qui êtes-vous donc ?

mordaunt. Je suis John Francis de AVinler !

l'inconnu, lie Winter mordaunt. Et cette femme...

l’inconnu, sr « ulernnt. Celte femme. ..

mordaunt. F.h bien! celte femme, c'était ma mère.

l’inconnu. Sa mère!

MAGASIN THKVTRAL.

MOnDAUNT. Oui, ma mère, comprends-tu î ma mère! inorle... sans que j’aie pu savoir ni où ni comment

l’inconnu. Oh ! pardonnez-moi ! pardonnez-moi !...

mordaunt. Te pardonner... te pardonner... Dieu peut-être... moi jamais.

L’INCONNU. Par pitié...

mordaunt. Pas de pitié pour qui n’a pas eu de pitié... meurs maudit., meurs désespéré, meurs et sois damné!

11 le frappe de son poignard.

l’inconnu. Au secours! au secours!

voix, du dehort. Ouvrez ! ouvrez !

mordaunt. Un!

11 s’élance vers la fenêtre, l’ouvre et saute dehors. L’Ilôte, l’Ilôtesse et Grimaud se précipitent dans la chambre.

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