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Les moyens pratiques du socialisme

Le socialisme sort enfin de la période de critique pure et d'allinnuliou théorique. Assez longtemps il a observé les faits sans s'y mêler, du moins volontairenuMit, car nous n'évitions jjas le contact parfois meurtrier de leur aveugle brutalité. Trop longtemps il a tracé des plans sur le |)apier, (|ui su|tp()rte tout, les bypotliéses les plus jjlausibles connue les divagations les plus aberrantes.

Aujourd'hui, (•'ttst il'une autre làciie (|u'il s'agit. I-a critique; sociale a fait son temps et son o'uvre. Gn\ce à elle, tous les honimes de progrès sont ar(|iiis à la néccîssilé d'unr transformation romph'le de nos rapports économicjucs.

De son côté, la doctrine générale du socialisme s'est formult'c, avec assez de; prt'cision pour don

lier iino rcrlilude scientiliqiic fie siiccf's à ceux qui veulent réaliser les principes de liberté et d'éfjalilé dans la solidarité, allirmés par la Hévolulion française.

Le terrain étant déblayé par la critique, et le but indiqué par la doctrine, il s'agit donc, pour les socialistes, de passer à l'action pratique. Chemin faisant, nous pourrons encore utiliser la critiqua contre les résistances égoïstes ou ignorantes, et nous devrons souvent affirmer le magnifique but final de nos elTorts pour donner courage et force à ceux qui vont à l'avenir en se déchirant aux ronces du présent : mais nous sommes maintenant en route, et chacun de nos pas doit être une conquête ; chacune de nos conquêtes, tout en nous rapprochant du but final, doit donner à tous ses bienfaits immédiats.

Tant que nous critiquions, nous avions facilement raison de nos contradicteurs : le conservateur le plus borné n'oserait soutenir que l'ordre et la justice régnent dans la société. Tant que nous tracions les grandes lignes de la cité idéale, nous pouvions nous llatter d'avoir le dernier mot : — C'est très beau, nous disait-on ; ce serait encore plus beau si c'était réalisable.

Eh bien, il faut le dire franchement, car il y va du progrès, sinon de l'existence même du socialisme : le passage de la méthode critique et

d'afTirmation doctrinale, f|ui marqua la période de préparation, à la inétliode i)rali(iue, qui marque la p(';riode d'action, s'opère avec une grande dillicullé et une extrême lenteur.

Pourf|uoi nous est-il si dilVicile de passer de la phase de la |)ro[>agande à celle de la réalisation? Parce qu'un trop grand nombre de nos amis hésitent à sortir du rêve pour entrer dans l'action. Conservateurs à leur manière, ils entendent demeurer en dehors rie la vie sociale ; mystiques de la révolution à main armée, ils attendent le miracle qui leur donnera le pouvoir suprénie et leur permettra de transformer la société tout d'une pièce, par la dictature du prolétariat, césarisme à (|uel([ues centaine>^ de lûtes cous le bonnet rougi; où elles s'entnMh'voreniiciit fratciMiellemetit.

II ne devrait plus subsister aujouriThui uu seul socialisic (|ui |iuisse supposer (|u'une action révolulioiuiaire bien conduile siilVi'^e à retourner la société coinnir un gmit ri ;i nous f;iire tous passer de l'ruifer capilaliste au paradis socialiste. Hue sont, en cITct, les rc'volutions ? Des crises linales d'i-voluliou. l/liistoiiT les impose parfois aux peuples, mais ils tenteraient vainement d'en ordonner d'avance le progrannue, et surtout de l'exécuter.

Le meilleur moyen de h;lter l;i crise liii.ile

n'est donc pas de grouper une ininorili'; (Je coin ballants résolus à conquérir 1(; [)()uvoir piir la vertu classique des b;irricades, mais d'amener la masse des travailleurs à vouloir leur émancipation et à se mettre sérieusement en mesure de la réaliser.

Non, il ne sullit pas d'organiser des comités révolutionnaires, de les tenir prêts à sautera la gorge du gouvernement bourgeois, pour qu'un beau matin la société se réveille en régime socialiste. L'no conquête opérée ainsi par surprise, ne admettant même qu'elle fût possible, n'aurait pas de lendemain. La « dictature de classe » ne sauverait pas plus le socialisme des inévitables réactions bourgeoises dues à l'inertie des foules industrielles et agricoles, que la « Terreur » n'a sauvé la République démocratique de la réaction tbermidorienne et, finalement, du césarisme napoléonien.

On ne porte pas un peuple inerte à bras tendus. A un moment donné, le bras se fatigue, et le peuple retombe. Le peuple ouvrier des villes et des campagnes ne recevra pas son émancipation toute faite des mains de quel(|ues sauveurs socialistes : il aura le socialisme quand il le voudra, le méritera, le fera lui-même. C'est par luimême que se fera son émancipation. Et il ne sera capable de cet effort que lorsqu'il se sentira

capable de remplacer hi iiourgeoisie dans tous les or^'anes politiques, économiques et sociaux dont elle a aujourd'hui la direction.

Cessons donc d'exercer les travailleurs d'avantgarde en vue d'une bataille décisive, cessons de guetter l'incident grave de la vie politique, morale ou iiiduslriolle (\o. notre priys cjui nous pernicllrail d(; nous empart-r p;ir surprise ou p;ir force des pouvoirs puhlics. A ce jeu ix-rilleux, trop Iongtenif)s joui'; dans le |»arti sorinlistc, nous avons recruté des comballiiiits pour les li;il;iiIIons d('ma;^().i;i(pi('s du césarisnie cl du clt-riculisme. Ko allcinhint un combat dont Tocciision ne s'offrait pa';, nous avons iiinnobilisé dans une vaine' veillée des aruu's (pianlité de citoyens énergifpics, (|ui (inissent | ar s'cnervcr ou par tourner contre leurs frères d'armes leur besoin d'activité, alors qu'il eilt pu être employé si ulilenuMit à éveiller le sentiment de l'émancipation dans les niasses ouvrières. .Nous avons cnslalli-^é des cerveaux dans les souvenirs jacobins, au lieu d<> leur (loMiier l'essor v(îrs les espéiances de liberté individuelle et sociale (pic c(Uiliciil le socialisme.

Nous avons ainsi di-rivi' dans un immobilisme prétendu révoluli(Minaire, heui-eusciuent plalo nifpie, les inlelligences cl les aclivilt's (jui se vouaient à l'o-uvre socialiste Pendons ikmis

com|)le des réalilés. Ne soyons plus des révolutioiiii;iires eu paroles, mais eu action.

(iardous-nous d'aller vers l'aveuir en tenant nos re{,^ards attachés sur le passé. Le passé nous doit des lerous, et non des modi-les. Surtout ne croyons pas qu'une transformation aussi profonde et aussi étendue puisse être obtenue uniquement par les moyens politiques proprement dits. La barricade et le bulletin de vote seraient, eu vérité, de bien chélif outils pour une besogne aussi formidable : ils ont pu et pourront peutêtre encore sullire pour transformer une monarchie en république ou substituer le régime démocratirjue au régime censitaire. Mais pour faire surgir le régime socialiste du régime capitaliste, pour donner aux principes de liberté et d'égalité qui constituent la république les sanctions réelles par lesquelles elle s'achèvera en socialisme, et cela non seulement en France, mais dans l'univers civilisé, il faut songer à un autre effort, moins simple et moins bref.

Si le socialisme consistait uniquement dans la transformation de la propriété individuelle en propriété sociale, il serait déjà bien audacieux, bien aventureux de demander cette transforma-

tion oxclusivenicnt aux moyens |)oliti(|Uf's ordinaires : insurrection ou scrutin.

Certes, la propriété sociale est notre but principal. Mais il ne sutlit pas de la décréter pour f|ue l'éfi^alité et la liberté donnent à tous leurs fruits. Le décret sera vain si l'orj^anisation ne s'ensuit pas, ou plutôt si elle n'est pas déjà là, toute prête à mettre en valeur le domaine écon()mi(|ue et assurer la n'-partilion i''(|uitabie des produits du travail commun. D'autre part, la transformation économi(|ue entraîne nécessairement la transformation de toutes les institutions sociales : famille, état, justice, etc., et par conséquent de toutes les manières d'être et de penser (|ni tiennent à ces instituliftiis. Ft des décrets sullii-aienl à eliani,M'r tout cela, une dictature du j)rol(''tariat suHiiait à nous donner d'autres mo'urs, d'autres |)ensées !

Ali! simplicité des solutions simples! Ouoi I voilà une sociétés ipTune civilisation de vin^'t siècles, ajoutés aux trente siècles de civilisation ^^•(''co latine, a mis au point de complexité où nous la voyons, et une révolution et ses décrets, une dictature et ses terreurs, sullironl pour la transfoiiner I Faut il donc, à des j^ens (|ui ont des yeux pour voir, apprendre ce (jui se passe dans la vie, dans leur propre vie et dans celle de leurs procluîs ! Ne les emploient ils donc, ces

yeux, que pour lire des livres qui deviennent des bibles ! Sont-ils donc incapables de s'en servir pour apercevoir la réalité qui les entoure î Appellent-ils donc science le culte des mots et fies formules, et le mépris des faits et des choses ! De la science, cela ! Ah ! non. De la scolastique, oui, et de la plus misérable.

Le vaste problème social, aux multiples données, fiit-il limité à l'organisation du travail et à la distribution des produits, ne pourrait demander sa solution la plus simple aux seuls moyens politiques, révolutionnaires ou non. A plus forte raison, le renouvellement de la face même du monde ne peut leur être demandé.

En cons'dérant l'organisation actuelle de la propriété, du travail, de la distribution des produits, on se rend immédiatement compte de la dilliculté ou, pour mieux dire, de l'impossibilité d'établir le régime économique du socialisme sur un plan uniforme. Les gens qui sont habitués aux idées toutes faites vont certainement protester, au nom de l'unité dans Li révolution et de tous les absolus qu'elle comporte. Qu'ils lisent d'abord ceci, et ils verront ensuite s'il y a toujours lieu de considérer la révolution sociale comme une chose très simple que des moyens non moins simples suifiront à opérer.

En somme, que voulons-Doiis, socialistes, tous tant que nous sommes ? Organiser la société de manière à y substituer la prévoyance au hasard, la justice à l'arbitraire, la liberté et l'égalité à l'oppression et à l'exploitation de l'homme par l'homme. Le but, le voilà. Tout le reste n'est que moyens.

Ainsi, ce n'est pas pour réaliser un rêve et pour donner une satisfaction à notre esprit que nous voulons socialiser les moyens de production, mais parce que nous voyons dans la socialisation seule les garanties de liberté individuelle en même temps que l'égalité économique sans lesquelles il n'est pas de justice sociale. Le formule n'est donc pas pour nous un but, mais un moyen. Nous ne voulons pas socialiser pour le plaisir, mais pour faire participer à la propriété ceux qui ne possèdent rien et n'ont pas même la possibilité de vendre leur force-travail à un prix qui assure leur subsistance.

Or, les moyens de production, de circulation et d'éciiange, s'ils sont tous sous le même régime général d'appropriation, ne sont pas tous sous le même régime de mise en valeur. La grande propriété industrielle possédée en commun par des actionnaires n'occupe encore que le tiers du domaine économique de notre pays. Les grands et petits patrons, et les artisans, qui détiennent

ks deux autres tiers ne disparaissent pas aussi vite qu'on pourrait le croire devant l'envahissenicut du capitalisme impersonnel. 11 en est de môme dans le système de circulation et d'échauge. Pour l'agriculture, nous ne voyons pas que la féodalité capitaliste se hâte de l'absorber, comme nous 'en eûmes un instant l'illusion; les modes les plus divers d'exjiloilation y coexistent sans que l'un paraisse devoir éliminer les autres à un moment donne.

Nul socialiste, cependant, no songe, par amour de l'évolution bien générale et bien symétrique de la propriété, à attendre que la forme actionnaire ait remplacé la forme individuelle pour décréter la forme sociale. Les salariés ne sont pas moins opprimés par le patron direct que par les actionnaires anonymes. Et si les moyens perfectionnés de production doivent un jour se substituer partout aux moyens usités encore dans la moyenne et petite industrie, il ne paraît pas du tout nécessaire que les avantages do cette transformation soient recueillis par la classe capitaliste avant de devenir la propriété de Tiiumanité tout entière.

: Mais il tombe sous le sens que si les chemins de fer, les bateaux à vapeur, les mines, les grandes usines et les grands magasins, possédés par des collectivités d'actionnaires, peuvent être

incorporés du jour au lendemniu à la propriété sociale et mis en œuvre et en valeur au profit de tous, il n'en est pas de même du domaine industriel, commercial et agricole, non encore entré dans le système aciionnaire.

Un décret du pouvoir exécutil pourrait toujours déposséder les patrons et les propriétaires. Mais il u'aurait pas la vertu miraculeuse de transformer l'outil en machine et l'ouvrier en chef de travail. On comprend donc tout de suite que si la socialisation par décret est possible partout où le patron s'est etïacé devant une collectivité d'actionnaires, et où le chef de travail est devenu un salarié au même titre, sinon au même tau.x, que le dernier des hommes de peine, il faut tout autre chose qu'un décret pour socialiser les deux tiers de l'organisme économique de la France. Far conséquent, les moyens politiques ne sont pas, ne peuvent pas être les instruments uniques de la libération sociale des travailleurs.

Il faut donc (|u'à l'aciion politi(|ue du prolétariat s'ajoute son action écoMomi(|ue. sans que ces actions cessent de s'appuyer l'une sur l'autre et de se fortiliiïr muiuellement. 11 serait aussi absurde de deuiander exclusivement à l'organisation économique des ti'availleurs les moyens de

leur émancipation que de compter sur les seuls moyens politiques. Il serait inutile de mener parallèlement l'action politique et l'action économique si les conquêtes de l'une ne devaient pas avoir pour objet de faciliter le développement de l'autre. 11 serait dangereux de subordonner l'action économique à l'action politique, en la considérant simplement comme un moyen de rendre celle-ci plus populaire aux yeux des masses. S'il devait y avoir subordination, et cela n'est pas nécessaire, c'est aux moyens et aux buts économiques que devrait plutôt se subordonner l'action politique.

Le socialisme doit affirmer hautement son idéal de liberté et d'égalité, réalisé par la solidarité consciente de tous les êtres humains. Il doit également conformer tous ses actes à cet idéal afin qu'ils l'en rapprochent sans cesse. Cela, il le peut, tout en prenant véritablement le caractère scientifique auquel il prétend, c'est-à-dire en répondant à la complexité du régime social par la complexité môme de ses moyens d'action. Seules les sociétés primitives sont simples. En se développant, la civilisation multiplie les rapports entre les hommes, et des hommes avec les choses. La civilisation socialiste n'échappe pas à cette loi. Offrir pour la solution d'un aussi vaste problème des solutions simples et uniformes serait

donc antiscientifique au premier chef. Négliger une seule des formes d'action sur nous-mêmes et sur les choses dans le sens de notre idéal, ce serait nous ôter l'espérance de jamais l'atteindre et nous condamner au rêve à perpétuité.

Aux moyens d'action politiques ajoutons donc ceux des collectivités librement formées pour poursuivre le but général du socialisme à travers et par les buts particuliers qu'elles proposent à l'activité de leurs membres. Ne croyons pas que le développement de l'action syndicale ouvrière puisse jamais retenir les travailleurs dans l'égoïsme corporatif et les détourner de l'œuvre commune d'émancipation.

Qu'on ne l'oublie pas, nous devons déjà à l'action des travailleurs syndiqués la législation ouvrière existante. Pourtant, un grand nombre de syndicats se tiennent encore en dehors du parti socialiste, les uns parce qu'ils ne se sont pas encore élevés au dessus des intérêts corporatifs immédiats, les autres parce que, tout en étant socialistes, ils ne croient pas (|ue le socialisme doive être organisé en parti politique. Malgré cela, les uns et les autres agissent nécessairement dans le sens sociaUstc, et ils bénélicient également de l'action du parti socialiste dans le Parlement. Les syndicats où la pensée socialiste domine la pensée corporative en bénéficieront

encore bien davantage lorsqu'ils se décideront à comprendre que la révolution sociale ne peut pas plus s'opérer par la seule force syndicale que par la seule force politique du prolétariat.

Puisque le socialisme ne peut pas prétendre transformer le régime social par l'emploi exclusif des moyens politiques, puisque la conquête révolutionnaire des moyens de production ne donnera pas magiquement aux producteurs la grâce d'état, il est de la plus éclatante évidence que les syndicats ouvriers ont le devoir de seconder les groupes politiques du socialisme dans la conquête économique.

Tout en poursuivant la socialisation des entreprises privées entrées dans l'indivision capitaliste, les groupes politiques arrachent à la bourgeoisie, une à une, des lois de liberté, d'assistance^ d'hygiène publique qui, aux mains des syndicats, deviennent autant de moyens propres à soustraire le prolétariat aux conséquences extrêmes de l'exploitation capitaliste. Ces lois ne servent pas seulement à protéger le prolétariat, elles servent aussi à préparer son émancipation en l'habituant à faire ses affaires lui-même et en introduisant son contrôle dans la gestion des intérêts économiques de la nation.

Loin, donc, de s'opposer, l'action politique et l'action syndicale du socialisme s'entr'aident et

se 'complètent, bien que leur domaine soit très distinct. Cette distinction des domaines respectifs a pu être une cause de séparation entre les deux forces agissantes du socialisme ; elle ne peut être, bien au contraire, une cause d'opposition.

Cette opposition, d'ailleurs plus apparente que réelle, aura complètement disparu le jour où tous les socialistes auront compris qu'il n'est pas plus possible de faire la révolution par les moyens politiques que parles moyens syndicaux, tandis qu'elle surgira tout naturellement de l'accord de ces deux forces.

Pour préparer les travailleurs à leur émancipation, les syndicats peuvent réaliser un progrès dont les conséquences extrêmes consistent précisément à faire que la classe ouvrière puisse, à un moment donné, se substituer au patronat, même dans, les plus petits ateliers, sans que la production subisse le moindre ralentissement ni le moindre déchet. Il s'agit des conseils du travail, formés par les syndicats patronaux et ouvriers, récemment institués en France sur le plan de ceux qui fonctionnent en Belgique. C'est, en somme, dans l'absolutisme patronal qui a régné jusqu'à présent, un premier essai de régime constitutionnel.

C'est aussi un pas immense lait dans le sens

de réliuîinatioa du i)atron" en tant que chef du travail. Celte instituLiou, par sa nature même, ne peut que se développer dans ce sens. A l'origine, elle crée un statut nouveau. L'ouvrier, grâce à elle, n'est plus simplement la force travail que le patron acliète et de laquelle il sépare l'homme, qu'il ne veut pas connaître. En face du capital, qui est du travail mort, se dresse le travail vivant, incarné otTiciellement dans les représentants de ceux qui le fournissent et l'additionnent au travail mort pour augmenter de leur misère la richesse du capitaliste. Mais ce n'est pas tout : En régime constitutionnel le monarque ne gouverne pas. Par l'institution des conseils du travail, les ouvriers seront vite à même de traiter de puissance à puissance avec le patron, et finalement à se passer de lui tout au moins comme chef du travail.

Qu'on ne dise pas la chose impossible : elle existe déjà dans certaines imprimeries sous le nom de commandite. On voit combience système faciliterait l'élimination des patrons, qui peuvent, aujourd'hui, invoquer à juste titre les services qu'ils rendent, et ne le pourront plus quand, pour la direction du travail, les ouvriers se seront substitués à eux.

L'expérience semble avoir condamné le système des délégués d'ateliers tel qu'il avait été

institué au Creusot par une sentence arbitrale. Mais cet échec est une preuve de plus que, laissé à ses propres forces, le syndicat ne suffit pas à avoir raison des tyrannies patronales. A présent que ces délégations ouvrières émanent du syndicat et qu'un décret leur assure l'existence légale, c'est-à dire contraint les patrons à les reconnaître et à traiter avec elles, si les ouvriers savent y tenir la main, ces délégués aujourd'hui modestes protestataires contre les abus patronaux, demain contrôleurs de la gestion patronale, puis directeurs de la production, seront après-demain les gérants tout indiqués de l'atelier enfin mis en république par la transformation sociale qui s'apprête.

En ce moment, les syndicats repoussent encore un projet de loi qui leur accorde la personnalité civile et ses responsabiités. Ils ont ainsi, naguère, repoussé la loi à laquelle ils doivent leur existence légale. Pourtant si, demain, le Parlement s'avisait d'abroger cette loi, ils protesteraient avec ensemble. Il en sera de même, dans quelques années, de la loi qui leur offre la possibilité d'acquérir, car ils ne tarderont pas à« en reconnaître les avantages.

Il est à remarquer que la protestation ne vient pas des syndicats où, s'enfermant dans la défense exclusive des intérêts corporatifs, on répudie

lorinellement loule action politique et l'on nie tout but social d'ensemble aux efïorts ouvriers. Non, c'est des syndicats où les socialistes sont en majorité que vient ce mouvement ; c'est dans les groupes professionnels où l'on ajoute l'adjectif (( révolutionnaire » au substantif « socialiste » qu'on proteste avec le plus d'énergie.

Voici l'argument invoqué: — Donner la capacité civile aux syndicats, c'est les embourgeoiser en les poussant à constituer des coopératives, c'est les éloiguer de la révolution sociale. Si le syndicat réussit à s'organiser en coopérative, il s'enferme dans le cercle étroit des intérêts matériels, il rompt toute solidarité avec le prolétariat en travail d'émancipation. S'il "échoue et mange ses quatre sous, c'est la débandade, la dislocalion, la mort du syndicat.

A cela, on peut répondre que le meilleur moyen d'empêcher les coopératives d'embourgeoiser les ouvriers, c'est de socialiser les coopératives, c'est-à-dire de les incorporer étroitement à l'action générale du socialisme. Tous les groupements socialistes sont fédérés nationalenient. Que les Bourses du travail, qui sont le lien fédéral des syndicats, fédèrent entre elles toutes les corporations syndicales, et l'embourgeoisement ne sera pas à craindre.

Et, précisément, par la fédération des coopé-

ralives disparaît le risque d'échec, trop hâtivement prévu par les syndicats animés de ce qu'ils croient être l'esprit révolutionnaire et qui n'est que l'imitation — sentiment plutôt rétrograde — des méthodes et des tactiques d'une époque disparue. Au lieu d'attendre la révolution comme les juifs attendent le messie, il vaut mieux la faire soi-même. Et, si elle ne sort pas des entrailles mêmes des travailleurs organisés, l'histoire sociale enregistrera une défaite à la suite de celles de juin 1818 et de mai 1871.

Il n'est pas question, faut-il le répéter, d'opéror l'émancipation du prolétariat par l'unique moyen coopératif manié par les syndicats. Dans une société comme la nôtre, on ne saurait trop le redire, les moyens simples et uniformes, qui' séduisent par leur simplicité et leur uniformité mêmes, sont dérisoires ou dangereux. Il faut ■donc se métier comme de la peste de quiconque verrait dans la coopération la paiîacée sociale. Mais il faut avoir pareille méfiance de quiconcpie croit que la force sullit à tout.

Et puis, ce n'est pas tout do conquérir révolutionnairement le pouvoir et le cai-'ital. Il faut encore savoir s'en servir. Nous nommons bien

des députés et des conseillers municipaux, et ceux-ci apprennent l'administration publique dans les corps élus. Mais est-ce sunisant? Est-ce avec des députés et des conseillers municipaux que nous prétendons faire face à l'énorme tâche d'administration sociale que le lendemain de la révolution nous imposera? Et, en admettant que, par impossible, ils pussent y suffire, ne tendonsnous pas ainsi à créer parmi nous une véritable aristocratie, l'aristocratie des mandataires!

Le but de la démocratie sociale, c'est que chaque citoyen soit son propre administrateur, son propre gouvernant. Donnons donc à tous les travailleurs les moyens d'exercer leur activité pratique, d'apprendre à se gouverner eu.x-mêmes. Quand il y aura du travail pour tous dans le vaste chantier où se construit pièce à pièce l'édifice social de l'avenir, on ne verra plus de bons ouvriers, enragés de leur inactivité forcée, s'aigrir à critiquer les camarades qui ont la chance de remplir une tâche — et d'y épuiser leurs forces. Le remède à nos querelles et à nos divisions est là. Les couvents où l'on attend le paradis individuel dans l'inaction sont des foyers d'intrigues et de guerre intestine. Prenons garde de nous emmurer dans nos chapelles socialistes et d'y attendre non moins vainement le paradis collectif. C'est de nos mains à tous qu'il sera fait. Les écoles

d'administration pratique que sont les coopératives en seront les colonnes les plus solides si nous savons les pénétrer de la pensée socialiste.

Mais la coopérative ne doit-elle être pour les sacialistes qu'une école d'administration, une caisse pour alimenter la proi»agande, un magasin où s'approvisionner à bon compte de denrées non falsifiées? Pour précieux que soient ces avantages, elle nous en réserve d'autres, et son action pour l'émancipation directe des travailleurs peut être immense. Si la socialisation par l'Etat des propriétés collectives capitalistes est l'unique moyen de libération des salariés qui y sont occupés, pourquoi la socialisation par les coopératives n'accomplirait-elle pas la même flBuvre de libération en faveur des salariés du commerce, de l'industrie et de l'agriculture? Pourquoi même cette libération ne s'étendrait- «11e pas aux propriétaires du champ, de l'atelier et du magasin menacés par rabsor|)lion capitaliste?

Nul obstacle économique ne s'oppose au développement des coopératives de consommation. Leur nature même les soustrait à la loi capitaliste de la concurrence, et leur puissance est faite de l'accroissement de leurs adiiérenls. Leur champ n'a donc d'autre limite que le nombre de la popuhitioii. Ou objectera que si les trente huit

millions de Français étaient adhérents aux coopératives de consommation , ces coopératives fussent-elles fédérées, il n'y aurait que quelques centaines de mille de commerçants de moins, et que les salariés demeureraient toujours salariés, et les capitalistes toujours capitalistes. Mais on oublierait, en raisonnant ainsi, qu'il ne serait point nécessaire que les coopérateurs fussent aussi nombreux pour s'apercevoir qu'ils peuvent faire autre chose de leur force que de payer le beurre naturel deux sous de moins que la margarine.

Si seulement les liuitcent mille citoyens socialistes que nous accuse la dernière statistique électorale s'organisaient pour la consommation, ne voit-on pas qu'avec leurs familles ils formeraient une masse de deux millions de consommateurs, au bas mot ? Cette énorme puissance de consommation ne sutTirait-elle pas à l'écoulement des produits de la verrerie ouvrière d'Albl, de la coopérative des conserves alimentaires de Ciueugnon, et ainsi de suite ?

Depuis un demi-siècle, il s'est formé en France quantité de coopératives de production. Combien ont survécu, au prix de sacrifices inouïs ? Fort peu. Et, parmi les survivantes, combien sont devenues des associations de petits patrons qui font travailler pour leur compte des ouvriers et

ne les font pas même participer pour si peu que ce soit à leurs bénéfices 1

Ceux qui ont clierclié à émanciper les travailleurs en commençant par les coopératives de production ont mis la charrue avant les bœufs. Ils ont été dupés par le sophisme économique qui fait reposer le système social sur la production, alors qu'en réalité il repose sur la consommation. Le régime capitaliste est responsable de cette grossière erreur, et Marx nous en avertit suffisamment quand il nous dit et nous prouve que le capitaliste n'a pas pour but de satisfaire les besoins du consommateur, mais de réaliser du profit.

Certes, le capitaliste satisfait les besoins des consommateurs, c'est à-dire de ceux auxquels il laisse, sous forme de salaire, les moyens de consommer. Mais cette fonction sociale, il ne l'accomplit qu'indirectement et comme une conséquence de son désir principal, unique, qui est de faire du profit. Ce désir le porte à fabriquer sans se soucier du consommateur et de son pouvoir de consommation. De là les crises qui éclatent si fréquemment, crises de surproducti3u qui créent la détresse au milieu de l'abondance, annoncées il y a près d'un siècle par le génie perspicace de Fourier.

M. Charles Gide part de là pour aflirmer que,

— Scsi l'on veut mettre fin à ces crises et à tous les maux de la concurrence, il faut donner au consommateur le pas sur le producteur. Ce ne sera plus, alors, le producteur qui aura l'initiative économique et olïrira sa marchandise au consommateur. Ce sera le consommateur qui, ayant besoin de telle denrée ou de tel objet manufacturé, le commandera au producteur, trop heureux d'avoir enfin un débouché régulier.

Sans partager les illusions de M. Gide, qui voit déjà en esprit les coopératives de consommation conquérir un à un tous les moyens de production, même agricoles, on est bien obligé de convenir que, pour quantité d'industries, surtout celles où le travail l'emporte comme valeur sur les capitaux et sur le matériel, les coopératives pourraient émanciper directement du salariat les ouvriers qui y sont occupés. Quantité d'autres industries pourraient être, totalement ou partiellement, conquises par les coopératives de consommation ou commanditées par elles. Elles seraient assurées de ne rien risquer, puisqu'elles constitueraient elles-mêmes le débouché de ces industries.

Nous avons parlé plus haut des propriétaires industriels et agricoles qui pourraient être affranchis des servitudes parfois douloureuses que leur impose leur propriété et des périls que lui fait

courir la concentration capitaliste. Ils peuvent, grâce à la coopérative de consommation dont ils seront les fournisseurs, transformer volontairement leur propriété privée en propriété coopérative, renouveler leur matériel, grouper leurs parcelles de terre, accomplir d'eux mêmes et sans perte l'évolution en propriété sociale de leur propriété individuelle qui leur échappe ou les étrangle.

Ou ne pourra-prétendre que leur sort nous est indifférent. Nos programmes électoraux attestent le souci que nous avons de les défendre contre l'absorption capitaliste. Sinon, à quoi rimeraient les articles relatifs à l'impôt progressif sur le revenu, puisque les prolétaires n'ont pas de revenu ; au dégrèvement des petites successions, puisque les prolétaires n'ont pas d'héritage ; à la nationalisation de la Banque, puisque les prolétaires ne mettent pas d'effets en circulation ? Toutes ces mesures de défense de la petite propriété contre le capitalisme ne peuvent pas avoir été des moyens de piper le plus grand nombre d'électeurs possible. Un tel procédé serait indigne du socialisme, de son liaut idéal. Elles ne seraient, d'autre part, contradictoires au plan de socialisation finale que si le socialisme prétendait ne recueillir son héritage que lorsque la concentration capitaliste l'aura mis au point. Eu face de la

concentration capitaliste, il peut et doit opérer la concentration coopérative. Le moment venu, par l'Etat il réunira la première à la seconde, libreme^nt offerte par la coopération socialiste, et l'œuvre d'émancipation sera totale.

Ou voit quel immense domaine d'action est dévolu aux coopératives socialistes si elles veulent se développer dans le sens même de leur nature. On voit quelle aide puissante peut en recevoir la propagande socialiste, et comment l'action coopérative peut compléter l'action politique pour hâter l'avènement du monde nouveau.

A l'opuvre, camarades, répartissons-nous, selon nos aptitudes et nos goûts, dans les divers chantiers delà République sociale. Cessons d'attendre immobiles le miracle révolutionnaire. Faisons-le surgir, organique et normal comme un phénomène, de notre effort patient et continu.

Le rêve nous divisait, parce qu'il est l'incertain et l'hypothétique. L'action nous réunira parce qu'elle est le réel et le positif. Et si quelque réaction venait nous barrer la grande route où nous cheminions vers l'avenir d'égalité et

de liberté, nous trouverions dans notre idéal lumineux la force d'emporter toutes les résistances.

Imprimerie Ouvrière d'Oyonnax (Aiiij.

BIBLIOTHÈOEE OIVRIÈRE SOCIALISTE

Principaux coiiaJjorateurs:

J. Allemane,J. Breton, Briand, A. Cipriam, P. Dramas, Anatole France, E. Ferri, E. Folrmèrk, Jules Guesde, Jean Jaurès, Hubert Lagardelle, D'" Ch. Rappoport,

G. ROUANET, G. SOREL, E. VAILLANT, E. VaNDERVELDE,

René Vivl\ni.

L' Adniinistratcur-Sccrctai re , Le Trésorier,

D' Ch. RAPPOPORT. D'^ KASIMIR.

Ont paru jusqu'ici :

LES CHANTS POPULAIRES, pni J.-B. Clément

64 pages, prix : lO cent.

LES MOYENS PSÂTI60ES DO SCCIÂLISKE, rai- h. Foumiôre

o2 pages. — 10 cent.

A PARAITHK PROCHAINEMENT

LES PRINCIPES SOCIALISTES, par Jean Jaurès

Pour les demandes e'. renseignements, s'adresser au citoyen Ch. RAPPOPORT, 12, rite du. Commandeur y Po.ris .

Aux lecteurs soeialisies !

Aux militant!! et auxpupenocialistes!

Pour opposer une active propagande socialiste et républicaine à celle des réactionnaires de toute sorte, soutenue par les millions de nos exploiteurs, nous avons constitué des abonnements de propagande. Tout lecteur ou groupe désirant apporter son concours à la propagande socialiste et républicaine, peut le faire en souscrivant :

10 brochures pour 1 franc.

ou 100 — — 7 francs.

ou 500 — — 30 francs.

ou 1000 — — 50 francs.

Sur demande, la Bibliothèque Ouvrière Socialiste se charge de la distribution gratuite des brocJmres ainsi souscrites.

S'adresser au citoyen Ch. Rappopout, administrateur, 12, rue du Commandeur, Paris.

BIBLIOTHÈQUE OUYBIÈRE SOCIALISTE

Principaux collaborateurs:

J. Allemaxe,J.Bhetov, Briand, A. €ipbiani, P. Dramas, Anatole France, E. Ferri, E. Fournière, Jules Guesde, Jean Jaurès, Hubert Lagardelle, Fr. de Pressensé, D"" Ch. Rappoport, g. Rouanet,G. Sorel,E. Vaillant, E. Vandervelde, René Viviani.

L'Adminislratcur-Sccrétaire, Le Trésorier,

D' Ch. RAPPOPORT. D' KASIMIR.

Ont paru jusqu'ici :

LES CHANTS POPULAIRES, par J.-B. Clément

64 pages, prix : 10 cent.

LES MOYENS PRATItOES DD SOCIALISME, p^^ ^- Fo'^rnière

32 pages. — 1& cent.

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