‹ Les murailles révolutionnaires (volume 2)Chapitre 123 sur 295 · BUREAUX A PARIS · texte numérisé non relu

BUREAUX A PARIS

j Rue des Malliunns-St-Jacqucs,?.!.

• , Le gérant : CiEnitE BRY.

Affrancliir tout ce qui concerne la rédaction et l'administration.

LeJournalse vend au bureau des Publications Nationales, GS, rue Montorgueil.

Le rédacteur : A. EPQUIROS.

Il faut armer la volonté générale d'une force supérieure à celle de toutes les volontés particulières.

J.-J. Rousseau.

Prix de rAboauement :

l'aris. Départ.

Pour un an. . . IS fr. 2i fr.

— six mois. . 10 18

— trois mois. G 7

— \in mois. .2 2 50

Citoyens ,

Vous venez d'enseigner au monde comment on s'y prend pour détrôner les rois. Enfin la conscience respire ! Toute inie dynastie balayée en quelques heures : le peuple remis dans l'exercice de ses droits indignement violés ; la justice divine et nationale satisfaite ; un pouvoir immoral et parjtue exécuté sur la place de Grève par la main du pays : c'est magnifique ! c'est une glorieuse réalité qui a tout l'éblouissctoent d'un beau rêve !

Mais, tout n'est pas fini.-

11 faut que l'œil de la nation reste ouvert; il faut que nous assurions, cette fois, les fruits de la victoire populaire.

Quels moyens pour cola? L'union, la siy vi'illance, le dévouement.

A l'extérieur» la guerreest imminente, une guerre de principes. Nous serons vis-à-vis de l'Europe les missionnaires du sabre, les apôtres de l'évangile armé. Les peuples sont frères ; les mêmes lois qui déterminent les rapports d'homme à homme, doivent déterminer, dans l'avenir, les relations internationales. 11 faut associer à notre délivrance, la Pologne, l'Italie, l'Irlande : Plus de rois, plus d'esclaves.

A l'intérieur, il â'agil de fonder l'unité démocratique. Nous sommes tous

peuple. Nos pouvoirs doivent tous sortir de l'élection entendue dans le sens le plus large.

! . La lutte s'est engagée au nom de la Réforme électorale : c'est le drapeau autour duquel nous avons combattu ; que le drapeau demem-e après la victoire ! Développons cette réforme, en l'appliquant à toutes nos institutions, depuis la tète jusqu'au jned de l'arbre social ; car tout a besoin d'être remanié.

Le moment est venu de nous connaître, de dire mutuellement qui nous sommes. Je vais satisfaire à ce devoir.

Le gouvernement qui vient de tomber . m'a persécuté par l'amende, par la prison. J'ai subi tout cela pour l'amour du peuple. J'ai constamment repoussé les titres, les faveurs, les secoms <]u'il offrait aux hommes de lettres indifférents ; j'ai gardé fièrement mon indépendance et ma misère. La maxime, toujours préscule à mes médi talions et à mes écrits depuis douze années, a été ceilc-ci : « Humilier les superbes et élever les petits. « ♦ .

Voilà pour le passé ; voici pour l'avenir.

Je marcherai toujours avec le peuple.

Mon cœurbat pour toutes les infortunes que l'iniquité des anciennes formes industrielles et féodales nous laisse à se- .coui'ir et à réjiarer. Je m'occuperai de

la réforme clos hôpitaux, des caisses clVparj,MU', (les otablisscinonls de l)ienraisance fl des prisons; il laut rcloiidie iiiijoiird'liui toiiles ces inslilulions charilaMi's ou piiiilenliaires on les inoiilaiil sur les priiRij)es de démocralie el de rraleiiiiU'-. Le inoiueul esl venu de constituer une pro\idenee sociale.

liiru d'autres i|ueslions plus j^raves, celles du salaire, du travail, do l'associalion, delà propriélt-, restent à résoudre; celle solution no doit pas être cliercliée seulement dans les théories, mais dans les laits, lue entpiéte sérieuse devra sorlirde la convocation solennelle du peuple : (pi'il cxj)osc lui-ménic ses hesoidsct les luoyeiistpi il croit propres ù les satisfaire. S'il lui faut un interprète, nous serons sa voix, rien de plus.

Les lumières couslituent, à l'heure qu'il est, un priviléf;e; or les lumières se rc'pandent par réducalion ot par la presse; il faul que l'éducation soit universelle, il faut que la presse soit libre.

Les miuorit(''s éclairent les majorités, si clli's sont vraiment morales; je suis donc pour que toute idéenouvelle ait le droit de se produire, mais sans entreprendre sur le libre examen du peuple, qui reste en défuntivc seul juge de SCS opinions et de ses croyances.

Le Peuple est un journal de doctrine.

Je n'entends, ni dénjcutir. ni continuer leslril)uns denotreî,'randc Uépubli«|ue, Les lioninies ne sont qucd'ime épo(pie.

Les idées chaMS[ei)î. ou ])our mieux dire, ko dévcloppuul. Ce qui uechanfje paS; ce sont les sentiments. J'ai dit ailleurs par fjuels liens nous devions nous rattacher à notre passé révolutioiuiaire.

Ces idées, je les mets sous la protection de la jeunesse des écoles et des ouvriers des faubourgs qui ont si dignement représenté l'héroïque population de Paris dans notre grande et immortelle journée du 2/i ; je communie avec

eux do cœur cl d'esprit, notre génération doit inaugurer dans le monde le règne de la démo(nalie.

liUe doit s'armer pour cela de courage et de désintéressement, hallionsuous autour du gou\ernemcnt provisoire, mais surveillons ses actes. N'oublions pas cpu! les destinées du pays appartiennent à lui seul; il faut le consulter, non sm- la forme du gouvernement qui ne peut être que républicain, mais sur les grandes mesures qui fonderont à jamais cette seconde République française. Délions-nous des Constitutions artificielles ; il nous faut une Constitution organique qui exprime vraiment la volonté nationale tout entière avec les besoins, les tendances et les aspirations des masses.

De la générosité, de l'abnégation, do la patiejice ! notre œuvre n'est pas finie, oUecommence. Serrons-nous les mains, soyons uuis, soyons frères ! L'explosion du sentiment public nous a montré que si les opinions dillèrent légorement sur quelques points, les cœurs palpitent tous dans l'amour de la patrie. Rattachons-nous à cette patrie-mère, qu'elle soit heui-euse, qu'elle soit grande; la grandeur de tous est dans le sacrifice de chacun à la prospérité générale.

11 est temps que riionimc s'elface avec son amour-propn^ et ses convoitises. Nous entendons fonder une république morale où les devoirs soient la balance des droits. Hors de là point <le stabilité. La base d'une constitution uouvelle doit cti-e cherchée dans les principes. Les opinions sont individuelles, les jirincipes sont universels; c'est donc à ces derniers qu'il faut rattacher nolro révolution ïi rapide et si glorieuse, si nous ne voulons point «(u'elle tombe entre les mains d'une coterie.

U s'agit, pour nous, do constituer

l'unité luimaino sur l'unité divine. Que toutes les (lixisions arliilrains introduites par l'arislocratie disparaissent. Plus de mains noires, ni blanches I une seide main, relie du travail et do la fraternité ! Plus de citoyens actifs ni jiassits, plus de pays légal et illégal ; une seule cité, une seule nation : la France!

Abaissons toutes les barrière- élevées par l'orgueil entre les nieml)res de la grande famille. Je demande l'abolition des titres, l'abolition des signes et décorations extérieures, l'abolilion des privilèges. Que chacun soit égal devant le peujile comme devant Dieu.

Les véritables amis ne flattent pas; je ne flatterai donc pas le peuple ; je lui dirai ce que je crois être la vérité ; rien de plus, mais rien de moins, lue probité austère doit maintenant diriger tous nos actes publics, ba Prance a eu sous les yeux le spectacle de la corruption la plus éhontée qui fut jamais ; elle en a fait justice. Persévérons dans cette voie étioite ; soyons inflexibles jjour les méchants ou pour les hommes d'intrigue. Que le peuple souille sur eux, et ils ne seront plus.

Vous savez Ions la nouvelle : Louis Philippe est mort, dit-on. comme un vil scélérat. La main de la providence a pris ce misérable à la gorge. Le sang de son jîeuplc qu'il avait bii depuis dixhuit années, lui est est remonté <à la tête et l'a éloulié'. Dieu est juste !

iSous venons de traverser le gouvernement des voleurs; n'y retombons plus : mettons de l'ordre et de l'économie dans la distribution des deniers publics. Que les anciens adminislrateins, pris la main dans la caisscî du peuj)le, soient immédiatement destitués cl punis.

Prércs, on n'aura jamais rien vu de comparable à cecpii va se passer sous le soleil du XIX' siècle. J'en tressaille de

joie et d'admiration quand j'y songe!

Noire; république n'aura rien de commun avec les répid)Iiques anciennes et modernes! Sparte avait des ilotes; Rome avait sa plèbe affamée qu'on nourrissait avec le sang du cirque; les Etats-Unis d'Amérique ont des esclaves.

En France, il n'y aura aucun homme mis svsténiatiquemenl en dehors de l'humanité. Ceux qui auront plus de lumières en donneront à ceux qui en ont moins, afin que tous voient la justice et prati(|uenl le bien.

Est-ce que vous ne respirez pas plus à l'aise depuis trois jours? Oh! pour moi, ma poitrine se dilate à cet air de liberté. — Auparavant, j'étais seul, je souffrais, je me sentais opprimé ; aujoind'hui je suis tout dans tous, je vis dans mes frères comme ils vivent en moi : je me multiplie par l'amour dans la société tout enti( re. A présent, je puis mourir, j'ai vu le soleil de la terre promise.

Au milieu de l'enivrement du triomphe, n'oublions pas les hommes qui l'ont préparc' par leurs ouvrages. Parmi eux, il en est un dont le nom vous est cher à tous; im vieillard, doni les cheveux ont blanchi au service de la démocratie ; un père qui vous a nourris depuis seize ans du pain de la parole vraie : il a pris une part immense à la lutte, car ce ne sont pas seulement les mains, mais aussi les idées qui remuent les fusils.

(le citoyen incorruptible, c'est Lamennais!

.le suis fier de mettre ce nom sur le drapeau que j'agile aujourd'hui, et autour duquel se rallieront, je l'espère, ceux ([iii veulent la fouverainefé du peuple avec toutes ses consécpiences, la révolution avec tous ses fruits, la liberté avec toutes ses promesses, l'égalitéavec tous ses droits, le progrès avec tous ses

résultais iiu-puisahlfs. i)\n' la nation soit jjaticnti", active cl forto. Les rois, en nous volant la souvcrainoti-, y ont prtllV- tous 1rs vices ; aujoiiidlmi (|iie nous la leur avons re|)ii>e, entons sur elle tontes les vertus héroïques qui sont «lans le peuple.

Adieu, Ireres, je vous salue en la liepublique française une et indivisible!

Les boutiques rouvrent ; les voitures imbliques circulent : Paris reprend la figure de l'ordre et de la tranquillité. l*s é^'lises ont recommenci'" dimanclie le service religieux ; ainsi If veut la liljprtt" dos cultes. Quelquesuns de nos frères prétendent que la démocratie est sortie de l'Église catholique; il serait bon qu'elle y rentrât. Ces iniiignes barrières que l'esprit de tralic élève dans nos temples, entre les pauvres et les riches, doivent tomber devant l'ordre nouveau de la société. La location des chaises est un abus qu'il faut supprimer au plus vile : tous les hommes doivent être également assis ou debout devant Dieu. Il faut en dire autant de la vente des sacrements, dos prières publiques et des cérémonies funèbres. Toute cette simonie insulte i l'Evangile. Par quelle inconcevable aberration li's prêtres ontils fait de la maison de [irière une caverne de marchands? Si la fraternité humaine dérive, comme nous le croyons, de la paternité divine, le sentiment religieux, loin d'être contraire à l'esprit républicain, en est le principal mobile; mais, il faut que ce sentiment soit vrai, généreux, éclairé. Nous enga}<eons l'Eglise à .se dépouiller des formes hypocrites et industrielles sous Ic-îquelles la lettré de l'Evangile est depuis longtemps ensevelie. Maintenir entre les hommes des divisions apparentes, ce serait trahir le dépôt de Jésus-Christ, qui est venu fonder sur la terre le règne de l'égalité parfaite.

Le gouvernement provisoire a fait quelques changements dans l'administration ; la plupart des maires de Paris viennent d'être renouvelés : nous nous étonnons de voir encore ligurer le nom di' M. Delanneau sur les alllches de la mairie du XII' arrondissi'ment. M. Delanneau n'est, ni comme maire, ni comme directeur l'e l'institut des Sourds-Muets, à la hauteur de ses fondions. Il appartenait à cette opposition doucereuse et pateline qui n'est plus de mi.<:e aujourd'hui. C'est un homme faible qu'il faut renvoyer aux vertus de la vie privée. Déûons-

nuus de ces fonctionnaires lièdes qui cachent aujourd'hui, sous le masque de la Képublique, leurs véritables sentiments. La place de M. Delanneau est parmi les dynasti(|ues déchus.

L'exenij^le de la France sera très certainement imité par les peuples voisins. La république sera proclamée dans tous les pays où les idées fraiH'aises ont été semées, c'est-à-dire par toute la terre. C'est une raison de plus pour exciter notre émulation. N'ous avons dans nos mains le sort des autres nations aujourd'hui courbées sous la monarchie. Ne dériguroiis pas l'idéal que nous leur avons fait, d'une République amenée par le progrès des mœurs et des lumières. Surtout ne restons pas à moitié chemin : ce qu'il nous faut c'est une révolution comi'lète, qui atteigne à a fois les hommes, les institutions et les choses. S'il y a des inconvénients a marcher trop vite, il y en a rie non moins graves à s'avancer trop lentement ; il y en aurait surtout de terribles à reculer. Souvenons-nous que la République n'est rien, si elle n'est pas la forme rigoureuse de la démocratie. Venise et Gènes ont eu un gouvernement républicain ; toutes deux ne sont jamais arrivées qu'à une oligarchie monstrue^i)se. A Venise, l'aristocratie mobiliaire; à Gènes, la bourgeoisie marchande, ont constamment refoujé la partie la plus nombreuse de la population. La Républi(|ue n'est donc pas une idée absolue ; c'est un fait, et ce lait re(.oit la valeur morale que lui donnent les doctrines philosophiques et religieuses des hommes placés à la tète du mouvement. Informez-vous donc de ces doctrines et jugez sur elles vos représentants à la prochaine assemblée constituante.

En abattant la statue du duc d'Orléans que le pouvoir déchu avait insolemment placée au milieu de la cour du Louvre, on a fait un acte dejusticeelde convenance nationale. Jusqu'ici, les rois, les princes du sang, avaient usurpé les beaux emplacements de la capitale pour la représentation de leur auguste ligure. Ils mépri- .saienl Molière jusqu'à lui faire cadeau d'un angle de rue, tandis qu'ilsprenaient pour eux les jardins publics et les grands espaces de terrain. Enlevons ces images et mettons à leur place celles des enfants du peuple qui se sont distingués par leur dévoùmenl à la République. Ainsi se vériheront ces mots de l'Evangile : alla déposé les puissants de leur piédestal et il a élevé les petits. »

Dès qu'un gouvernement est à bas, c'est à qui .se délendra d'en avoir été. On ne rencontre plus de royalistes, ni de conservateurs, tant ils

se cachent sous les couleurs républicaines. Méli(?z-vous de ces conversions subites. N'interrogez pas les hommes, mais leurs œuvres. On reconnaît les républicains sincères, aux sacrifices qu'ils ont faits pour la cause du peuple. Les autres sont des loups-cerviers qui se cachent sous différentes peaux.

Les cochers de voitures do louages ont mis la recelte de cette journée au profit des blessés. C'est un bel exemple et une noble idée, d'autant plus méritoire que plusieurs de ces voilures sont restées sous nos barricades. De tous les dons le plus précieux aux yeux de la Képublique, c'est le denier du pauvre et du travailleur.

Nous donnons les strophes suivantes improvisées dans la lutte par une jeune femme :

Le royaume du Christ est venu sur la terre ; Soyez b(''nis, ô vous, défenseurs glorieux! Vous, martvrs, qui déjà dormez au cimetière, Vous êtes citoyens dans le pays des deux.

Soyez bénis aussi, vous, tombés sur la route ; Poètes, mendiants, prêtres de vérité!

Car vous avez semé dans la lionle ot le doute, Et nous avons pour vous cueilli la liberté!

Vous avez combattu pour une mémo idée; Toi prophète, écrivant du fond d'une prison; Au riche, toi, montrant ta main froide et ridée, Et toi, pauvre, en mourant au seuil de sa maison.

Les pleurs des opprimés, la faim do l'indigence, El partout la misère étdant ses lambeaux, . C'était antaut de voix qui demandaient vengeance; Vengeance ! s'écriaieut les morts dans les tombeaux.

« J'ai vécu dans l'opprobre et je dors sans suaire ; « Mes pauvres os souillés frisimt aux derniers rangs ; «Chacun m'a repoussé du banquet delà terre; « Ici je suis chassé oouune chez les vivants. »

Aujourd'hui, le bourreau remplace la victime Et ciiaipie citoyen devient un défenseur : Oh! gloire à (n'ii soutient le faible qu'on opprime, Oh! gloire à oui renverse et brise l'opprciiseur !

Adèle EsQoinos.

Page 1