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AUX ÉLECTEURS DU CHER

Paris, mars 1848.

De grands événements viennent de s'accomplir, des événements qui, Je n'hésite pas à le dire, ont élc fort au-delà de mes vœux et de mes prévisions. En présence de ces événements, j'ai dû me demander ce que devaient faire les membrede l'ancienne opposition constiulionnelle, ceux qui très loyalement, très sincèrement travaillaient, il y a un mois encore, à consolider rélal)lissement de 1830, en rendant au gouvernement représentatif sa pureté et sa vérité. Après y avoir mûrement réfléchi, je crois que, dans les circonstances graves où nous sommes, il ne leur est pas permis de se retirer sous leur tente.

Si donc mes concitoyens croient que, dans la prochaine assemblée nationale, je puisse encore rendre quelques services à la pairie commune, j'accepterai et je remplirai selon mes lumières, selon mes forces, le mandat qui me sera confié. S'ils pensent, ainsi que je l'enlends dire quelquefois, qu'à une situation nouvelle il faut des hommes nouveaux, je rentrerai dans la vie privée avec la ferme résolution d'aider, comme simple citoyen, ceux qui voudront, qui pourront donner à la France l'ordre, la liberté, la grandeur.

Je saisis, d'ailleurs, cette occasion de dire simplement, nettement, ma pensée sur les derniers événements et sur les devoirs qu'ils imposent, selon moi, à tous les bons citoyens. Quand les intentions sont droites et pures, on n'a rien à dissimuler, et l'explication la plus vraie est, en même temps, la plus habile.

La France, en 1830, avait fondé un gouvernement qui, transaction ou transition entre la monarchie et la république, devait, daus la pensée de ses fondateurs, réunir les avantages des deux régimes, et opérer la conciliation, si longtemps désirée, si longtemps poursuivie de l'ordre et ce la lil)erté. Avrai dire, le chef de ce gouvernement, placé sur le trône par une révohUion populaire, était le président héréditaire d'une république, dont la portion la plus éclairée de la société avait conservé la direction.

La double condition d'un tel système c'était, d'une part, que la royauté nouvelle n'eut pas, comme la royauté ancienne, la prétention de gouverner; de l'autre, que la portion du pays investie exclusivement des droits politiques, n'oubliât jamais que ces droits lui étaieut-atlribués non dans son intérêt propre, mais dans l'intérêt géu(''ral.

Ainsi comprise, ainsi pratiquée, la monarchie constitutionnelle avait chance de s'établir en France, et de rallier autour d'elle ceux-là même qui, au début, eussent préH-ré la rc'pnblifjue. Cependant il est arrivé qu'une fois les premières diflicullês vaincues, le gouvernement et la majorité de ceux auxquels le pouv était délégué, ont méconnu leur mission, manqué à leurs devoirs, et foulé a

oir aux

pieds les principes qui, seuls, rendaient en eux l'autorilé rosjx'claLle et légitime. 11 est arrivé que les inLércls personnels ont prévalu sur les iutérèls ij(''néraux, les calculs cupides sur les sentiments généreux, et que la liljertc, au dedans, la dignité nationale, au dehors, ont été sacrifiés à des préoccupations égofsles.

11 est arrivé que, chaque jour, le mal s'(^st aggravé, et que pour soutenir, pour étayer un système qui s'écroulait, on n'a point reculé devant l'indignité des moyens. On a eu ainsi le spectacle étrange et dégradant d'une nation q-ie la corruption semble avoir envaiiicî tout entière, et qui, par sa représentation cHicielle, paraît n'avoir conquis ses droits que pour en trafiquer, ses libertés que pour les vendre.

A la vue de telles déviations, de telles aberrations, de tels scandales, ceux qui soutenaient l'établissement de 1830 avec un dévoùment désintéressé, poussèrent un cri d'alarme, et cherchèrent, parla presse, parla parole, par tous les moyens dont ils pouvaient disposer, à éveiller la sollicitude publique et à tirer les honnêtes gens de leur léthargie. Ils avertirejit le gouvernement qu'il se trouvait placé entre une révolution et des réformes profondes, cl que, s'il ne se hâtait pas, l'établissement de 1830, privé de ses ap])uis naturels, tomberait, à la première collision, devant la haine des uns et l'indifFérencc des autres.

Ils avertirent ce qu'on appelait le pays légal que, s'il continuait à exploiter, à son j^rofit, le pouvoir dont 1830 l'avait généreusement ijivesti, le pays réel reparaîtrait tout-à-coup ])Our reprendre son mandat et pour briser une délég;ition infidèle. S'il était resté dans les conseils du gouvernement quelques grains de bons sens et de j^rudence, de tels avis, souvent répétés, eussent inspiré des craintes salutaires et commandé une sérieuse attention. Au lieu de cela, ils ne produisirent qu'irritation et colère. Loin d'ouvrir les yeux, on les ferma plus que jamais; loin de céder, on s'o])stina; loin de reculer ou de s'arrêter, on marcha en avant jusqu'au jour où, par un deriiier acte, o!i résolut de prouver que les droits les plus sacrés, les lois les plus positives n'étaient plus rien c-ontre le bon plaisir et contre la réaction.

On sait ce qui s'en est suivi. Comme l'opposition l'avait prévu, comme elle l'avait jirédit, la ruse a eu le même sort que la violence, et le refus de réformes a conduit à une révolution. Dans cette grande catastrophe, il est pourtant deux choses qui ont dépassé toutes h^s prévisions; c'est, d'une part, la facilité, la rapidité de la victoire pojDiilaire; c'est, de l'autre, la promptitude et l'aisance avec lesquelles les serviteurs les plus dociles, les courtisans les j)lus intimes de la royauté déchue ont porté d'un palais à l'autre le tribut per?évérant de leur enthousiasme et d(^ leur fidélité.

Le chef infortuné du gouvernement qu'ils avaient servi, flatté, perdu, errait encore sur nos cotes, que déjà on les voyait, à riIotel-de-Ville, comme naguère aux Tuileries, protester, les larmes aux yeux, de leur inallirable dévoùment. Quand, il y a un mois, nous accusions le gouvernement de fonder sur les passions basses et cupides tout l'esprit de sa domination, nous n(>pensions certes pas que nos accusations dussent recevoir sitôt la confirmation la ])lus éclatante.

Je n'en veux pas dire davantage sur le jiassé, et je laisse volontiers à ceux qui adulaient la puissance, il y a peudejours,le soin d'insulter aujourd'hui le malheur. Mais si tout le monde est d'accord pour reconnaître, à travers ([uelques incidents

plus ou moins graves, la cause réelle, essenlielle de la dernière révolution, cet accord cesse, quand il s'agit d'en apprécier la portée et d'en prévoir les conséquences. A mon sens, elles sont immenses, et l'on ne saurait s'en préoccuper trop sérieusement. Je suis, on le sait, de ceux qui eussent souhaité que, le jeudi 2h février, le mouvement s'arrêtât, et qui, à la solution actuelle, préféraient une solution moins hardie. Mais je me hâte de déclarer que, si cette solution était alors possiMe, elle ne l'est plus aujourd'hui.

Trois dynasties qui avaient pour fondemenr, l'une la gloire, l'autre la tradition, la troisième l'utilité, ont péri sous nos yeux après avoir, toutes les trois, essayé vainement de renaître, dv revivre dans un enfant; trois dynasties ont ainsi successivement disparu du territoire français sans y laisser de racines. Qui pourrait, sans folie, aller chercher au dehors les rejetons de ces dynasties pour les implanter de nouveau dans un- sol qui les repousse? Qui voudrait, aux difficultés qui nous assiègent, qui nous oppressent, ajouter une difficulté nouvelle et jeter dans le pays les ferments d'une guerre civile? Qui oserait fournir ainsi aux passions violentes de lintèricur ou de l'extérieur le prétexte qu'elles attendent pour se ruer sur la société française et pour la houlevtn^ser de fond en comhle?

Entre les trois familles (jui, si la monarchie pouvait renaître, se disputeraient la couronne; où est d'ailleurs la raison fondamentale, prépondérante, universelle, de préférer l'une à l'autre? Ce ne serait donc point seulement la lutte de la monarchie contre la République; ce serait la lutte de trois monarchies entre elles, chacune avec son drapeau, avec ses partisans, avec ses prétentions. Il faudrait désespérer du hon sens de la France si, après avoir laissé tomber la monarchie, quand elle pouvait la soutenir, elle affrontait, pour la relever, des chances si terribles.

11 est en outre impossible, si l'on n'est pas aveugle, de ne pas voir que, dans les profondeurs des sociétés européennes, il s'opère en ce moment un travail latent, et dont les derniers résultats sont encore inconnus. Pendant longtemps nous avons pensé que l'ère des gouvernements mixtes devait précéder celle des gouvernements purement démocratiques, et qu'avant d'aller à la République, riùu ope se reposerait quelque temps, longtemps peut-être, au sein des monarchies conslitutionnelles. Ce qui se j^asse en ce moment tend à prouver que, sur certains points de l'Europe, ce repos sera de courte durée; et déjà en France et ailleurs commence l'enfantement d'un ordre tout nouveau.

Quelles seront les conditions fondamentales diî cet ordre et quelle doit être sa forme définilive? C'est une grande et redoutable question dont personne ne possède encore la solution. Ce qu'il y a de certain, c'est que les classes laborieuses en France ne sont plus ce qu'elles étaient en 1790, et qu'il s'est opéré parmi elles un progrès considérable, un progrès que le dernier gouvernemeut ignorait, et dont, peut-être, nous n'étions pas nous-mêmc assez frappés. Croire qu'on peut gouverner aujonrd'Juii aux mêmes conditions que par le passé et sans faire une large part au\ classes dont il s'agit, ce serait tomber dans une erreur étrange et dangereuses Au milieu de l(;ur victoire et des espérances illimitées dont on les berce, dont on les enivre, elles ont conservé, tout le monde en convient, une altitude calme, digne, <pii j)rouve à la fois leur bon sens el leur modération. Pourfjuoi supporei' (juece lionsens, celtemodéralion lesabandonnenl, quand il faudra

résoudre, non par de vagues formulés, mais dans la pratique, les problèmes si difTiciles, si compliqués qui touchent à leur existence.

A travers les idées, les prétentions contradictoires dont le conflit trouble la société, il est trois points fixes auxquels, sous peine de péril, il faut s'attacher étroitement, fortement: l'Etat, la famille, la propriété. IN'ost-il pas permis d'espérer qu'émancipées de la tutelle où elles ont été tenues jusqu'ici, les classes laborieuses le comprendront et qu'elles sauront rejeter bien loin d'elles les funestes conseils qui, loin d'améliorer leur sort, le rendraient, s'ils étaient écoutés, plus précaire et plus dur. Tant qu'elles ne participaient pas à la gestion commune, il était aisé de faire croire aux classes laborieuses qu'on n'avait pour leur misère, pour leurs souffrances, ni pitié, ni sollicitude. Elles verront maintenant par ellesmêmes que pour donner à tous le bien-être, il ne suflit pas de le vouloir, et que dans l'ordre physique, comme dans l'ordre moral, il est des lois nécessaires qu'on ne viole j^as impunément.

Quelque rapide, quelque inattendu qu'ait pu être le renversement de la monarchie constitutionnelle, il m'est donc impossible d'y voir un fait accidentel et passager. 11 m'est encore plus impossible de croire qu'un tel événement éclate sans produire dans les com])inaisons politiques ou sociales une perturbation profonde et un long ébraiilenienl. S'il en est ainsi, notre conduite est toute tracée, et l'ancienne opposition libérale n'a qu'un parti à ])rendre. Ce ii'est pas, comme d'autres l'ont fait, de se renfermer passivement dans ses regrets, et de couver en secret de folles et coupables espérances. Ce n'esf pas de refuser à la Ré|Miblique naissante tout appui, tout concours, et, comme on l'a dit quelquefois, d'éniigrer à l'intérieur. Il y aurait dans une telle résolution, dans une telle conduite, aussi peu de prudence que de ])atriotisme.

Dans le parti républicain, ccmme dans loutaulre, il se rencontre, en effet, des éléments fort divers, et la forme républicaine n'est pas quelque chose d'invariable et d'absolu. Il peut y avoir, il y a des républiques bien et mal organisées, bien et mal ordonnées, bienet mal gouvernées. Pense-t-on (juil soit indilférent de vivre sous l'une ou sous l'autre de ces républiques? Ou bien, pense-t-on que cette forme de gouvernement ait moins besoin qu'une autre de l'action hal)ituelli% soutenue, persévérante de tous les bons citoyens? c'est précisément le contraire. Sous les gouvernements où l'initiative et la direction sont concentrées dans une seule main ou dans un petit nombre de mains, les hommes modérés peuvent quelquefois, sans beaucoup d'inconvénient, sans beaucoup de danger, se retirer tle la vie politique. Sous les gouvernements où l'initiative et la direction sont partout, les hommes modérés ne peuvent s'abstenir sans livrer la société à toutes les folies, à toutes les violences.

Est-il vrai d'ailleurs que pour concourir franchement, loyalement, à l'établissement dune république, en France, l'ancienne opinion UlxTale ait beaucoup de sacrifices à faire? Qu'a voulu, qu'a chcu'ché cette opinion depuis 1789, et surtout depuis 18o0? J'^st-ec» la substitution d'une famille, d'une dynastie à une autre? Pas le moins du monde. Ce qu'a toujours voulu, ce qu'a toujours cherché l'ancienne opinion libérale, c'est l'établissement d'un gouvernement régulier, où les droits de tous fussent respectés, où les forces nationales pussent se dovelopper sans contrainte, où l'ordre et la liberté cnihi se prêtassent un mutuel appui.

Tous ces avantages, tous ces biens, elle avait cru les obtenir au moyen de la monarchie constitutionnelle, et elle pense que la monarchie constitutionnelle, honnêtement, sincèrement pratiquée, pouvait les donner au pays. Quoi qu'il en soit, par la faute des hommes ou de l'institution, deux fois en dix-huit ans la monarchie s'est écroulée, et sur ses ruines vient de surgir une nouvelle forme de gouvernement. Pourquoi, sous cette forme de gouvernement, l'opinion libérale, fidèle à ses principes, fidèle à ses antécédents, ne continuerait-elle pas à poursuivre ce qu'elle poursuivait sous la monarchie constitutionnelle? Pourquoi, j^arce que deux trônes sont tombés, renoncerait-ello à faire prévaloir en France, le respect des droits de tous, le développement régulier des forces nationales, l'union de l'ordre et de la liberté? La tâche, sans doute, est difTicile, plus difTicilc qu'elle ne l'eût été, si la commotion eût été moins forte et moins profonde. Est-ce une raison d'y renoncer ? La gloire de l'opinion libérale en France a été de maintenir son principe, son drapeau, au milieu de toutes les agitations, de toutes les tempêtes, et de défendre, en tout temps, contre toutes les tyrannies, le droit et la liberté. Elle n'abdiquera pas celte gloire, et on la verra, sous le nouveau régi me, comme sous les régimes précédents, servir avec persévérance, avec courage, la grande et noble cause à laquelle elle s'est dévouée.

Accepter sans réserve et sans arrière-pensée les faits accomjilis, et travailler sincèrement à l'organisation d'une République raisonnable et solide, voilà, ce me semble, le premier devoir de^l'opinion libérale, le devoir auquel elle ne saurait manquer. Le second est de demander au parti républicain, aujourd'hui maître du pouvoir, l'exécution de ses promesses. Dans la polémique qui, pendant nos dernières luttes parlementaires, s'est engagée entre l'opinion libérale et le parti républicain, les hommes les plus distingués de ce parti nous ont souvent objecté que l'ordre véritable, l'ordre durable, était inconciliable avec la monarchie conslilulionnelle.

0 La monarchie constitutionnelle, nous disaient-ils, avec ses contrepoids et ses complications, aboutit nécessairement, inévitablement, au conflit désordonné des droits et des intérêts, à la lutte violente des pouvoirs établis; sous la Piépublique, où ces droits, ces intérêts, cespouvoirs viennent du consentement de tous se résumer dans une assemblée souveraine, rien de semblable n'est à craindre et l'ordre naît tout naturellement du sein delà liberté. La monarchie conslilulionnelle, ajoutaient-ils, promet l'ordre, la République seule peut le donner. » Tel était, il y a un mois encore, le langage du parti républicain. En échange du concours sincère que nous sommes prêts à lui donner, n'avons-nous pas le droit de demander au gouvernement delà République l'ordre qu'il nous a promis, l'ordre, premier besoin des sociétés, l'ordre sans lequel toutes les conquêtes, tous les résultats de la Révolution seraient bientôt perdus ou compromis?

Quant à la liherlé, il faut s'entendre. Pour que la liberté existe dans un pays, il ne sudit pas qu'elle soit proclamée dans les discours, formulée dans les lois, inscrite au frontispice des monuments et des actes publics. Il faut encore qu'aucune force extérieure, aucune force brutale ne pèse sur elle, ne vimuie en paralyser l'exercice. Il faut ([uv. l'écrivain puisse écrire, l'électeur voler, le député parler sans trouble et sans crainte. 11 faut, en un mot, qu a la corruption, arme

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familière des monarchies mixtes, ne succède pas l'intimidation, arme trop habituelle des démocraties pures.

A quoi servirait, par exemple, d'avoir aboli les lois qui restreignaient la presse, si la presse, affranchie de ces lois, ne jouissait pas d'une liberté au moins égale à celle dont jouissaient, il y a un mois, les feuilles républicaines ou légitimistes? A quoi servirait d'avoir décrété le suffrage universel, si les électeurs n'avaient pas leur libre arbitre? A quoi servirait d'avoir convoqué une assemblée nationale, si elle devait délibérer sous la menace et sous la compression violente des partis? Le gouvernement de la République, institué au nom de la liberté, nous doit la liberté véritable aussi bien que l'ordre réel. S'il se bornait à donner une liberté apparente, nominale, mensongère, ne serait-il pas vrai de dire qu'il manque à sa promesse, comme le gouvernement auquel il succède, et qu'il n'accomplit pas sa mission?

Ce n'est pas fout. Parmi les causes noml)reuses et diverses qui ont amené la chute du gouvernement de 1830, la plus directe, la plus immédiate, c'est l'immoralité profonde dont les dernières années ont offert de si tristes exemples. Le gouvernement de la République doit à la France des exemples tout contraires. On ne peut certes attendre qu'au lendemain d'une révolution imprévue pour tout le monde, pour ceux qui l'ont faite, comme pour ceux qui auraient voulu l'empêch«r, l'adminislration de 35 millions d'hommes se renouvelle touf entière sans quelques mé^irises fâcheuses, sans quelques erreurs déplorables.

Mais on peut, on doit attendre que chaque jour ces erreurs se réparent, et que l'esprit de justice et de moralité, d'où larévolulion tire sa principale origine, se manifesle visiblement dans la personne des représentants odiciels de cette rc"volulion. Il y a quelques mois, an banquet de Mâcon, M. de Lamartine, dans un moment d'inspiration prophétique, s'écriait que îe gouvernement de 1830 périrait par la révolution du mépris. C'est ainsi qu'il a péri en effet, et M. de Lamartine avait raison. Il lui appartient de veiller, d'accord avec ses collègues, à ce que désormais une telle révolution soit impossible. Le gouvernement de la République ne peut, ne doit pas l'ignorer : ce dont le pays, après les scandales de 18^7, est le plus affamé, c'est de justice et d'honnêteté. Il s'attachera d'une vive et solide alfii^tion à ceux qui sauront satisfaire en lui ce besoin.

Quand l'Assemblée nationale sera réunie, il y aura bien d'autres questions à débattre, bien d autres vœnx à émettre. Aujourd'hui, il faut aller au plus pressé; or, le plus pressé, c'est d'ol)tenir l'ordre dans le gouvernement comme dans les rues , la liberté en fait aussi bien qu'en droit , la probité , la moralité à tous les degrés de l'échelle administrative. Assurément, la France garde et gardera toujours une sincère, une vive reconnaissance aux hommes ém,inenls, aux hommes courageux qui, dans un moment périlleux, ont couvert la société de leur corps. Grâce à l'énergie de ces hommes, et grâce au bon sens du p(>up]e. l'ordre matériel a été rétabli avec une promptitude dont le peuple et le gouveriuMuent provisoire i^euvent s'honorer à bon droit. Mais tout le monde sait qu'au sein de l'un, autour de l'autre, il reste des passions ardentes, tumultueuses, qui s'agitent et qui grondent. Tout est donc loin d'être fini, et quand, pour unique prix de sou concours, elle demande l'ordre, la liberté, la moralité, rancienne opinion libt'-rale est loin d'être trop exigeante. Le gouvernement de la République est d'ailleurs

trop éclairé pour ne pas comprendre qu'il y va de ses intérêts les plus chers aussi bien que de son honneur.

La France, il serait puéril de le nier, n'a beaucoup d'enthousiasme pour aucune forme de gouvernement, beaucoup de foi dans aucune organisation politique. Après avoir, de 1789 à 181/i, essayé de tous les gouvernements, et vu périr cinq à six constitutions, elle s'était réfugiée dans la monarchie constitutionnelle, comme dans un port où les orages ne pourraient plus l'atteindre. La monarchie constitutionnelle, deux fois tentée dans des condi lions diverses, disparaît à son tour, et la France, déçue dans ses espérances, est prête à chercher dans la république ce que la monarchie constitutionnelle ne lui a pas donné. 11 dépend de ceux qui sont au pouvoir d'empêcher que celte nouvelle épreuve n'avorte comme les précédentes, et de fonder définitivem£nt, et avec l'assentiment universel, le gouvernement qu'ils ont toujours désiré.

Je crois avoir nettement déterminé quelle est, à mon sens , du moins, la ligne de conduite que doit tenir en ce moment l'ancienne opinion libérale. Quant à ceux qui, comme quelques-uns de mes amis et moi, ont pris une part active à l'agitation toute légale, toute constitutionnelle, des six derniers mois, leur devoir est plus clair encore et leur rôle plus simple. Comme ils l'avaient prévu et prédit, la compression a produit l'explosion, et le flot, trop longtemps refoulé, après avoir renversé un trône, a j)assé par dessus leur tête. En un jour, en une heure, et sans qu'ils eussent changé, ils se sont donc trouvés sur une rive au lieu d'être sur l'autre, et peut-être à l'accusation toute récente de tendre à la République, succédera prochainement l'accusation de vouloir refaire la monarchie.

L'une de ces accusations n'est pas plus fondée que l'autre , et nous aurions grand tort de nous en laisser émouvoir. 11 y a un mois, la députation était un honneur et quelquefois un profit; c'est aujourd'hui un devoir, et peut-être un danger. Ceux-là même que la fatigue et le besoin du repos , après une longue lutte, éloigneraient de la vie politique, doivent à leur pays, à leur cause, le sacrifice de leurs goûts et de leurs convenances personnelles. Ils viendront donc , s'ils sont élus, défendre dans la prochaine assemblée, comme dans les assemblées précédentes, les principes de 89 et de 1830, ces principes qui survivent à toutes les révolutions.

On peut être assuré qu'en travaillant à l'organisation de la République , les hommes dont il s'agit ne nourriront aucune arrière-pensée de restauration ou de contre-révolution. Ils ont vu les deux dernières monarchies de trop près pour en être fort épris, et ils ne sont pas assez insensés pour croire qu'un arbre mort, quand on le replante, puisse jamais reverdir. Ils savent d'ailleurs qu'audelà et au-dessus de toutes les dynasties, de tous les gouvernements, il y a le pays qui mérite toujours d'être aimé , servi , défendu. Encore une fois, si la République le veut bien, elle peut, en peu de mois, achever la dissolution des vieux partis et ralliera elle tous les bons citoyens. Le terrain est donc déblayé, et, sur ce terrain, rien n'empêche d'élever un édifice tout nouveau. L'unique soin à prendre, c'est de construire cet édifice solidement, dans de justes proportions, et de manière à ce que tous les droits et tous les intérêts y trouvent un abri sûr

et commode. Le tâche est assez vaste , assez difficile sans venir la compliquer encore par des récriminations, par des méfiances mutuelles.

« Entendez bien mon sentiment, disait IVL Thiers dans la séance du 3 février dernier, je suis du parti de la révolution, tant en France qu'en Europe ; je souhaite que le gouvernement de la révolution reste dans les mains des hommes modérés. Je ferai tout ce que je pourrai pour y être; mais quand ce gouvernement passera dans les mains d'hommes qui seront moins modérés que moi et mes amis, dans les mains des hommes ardents, fût-ce les radicaux, je n'abandonnerai pas ma cause pour cela, je serai toujours du parti de la révolution. »

Et ces paroles de M. Thiers étaient accueillies, saluées par les applaudissements de l'opposition tout entière , par ceux de la gauche la plus voisine du centre, comme par ceux de la gauche républicaine. 11 nous appartient de prouver que ces applaudissements n'étaient pas une misérable comédie et qu'on cherchait à tort, dans le désir d'arriver au pouvoir, le mobile de notre conduite, Aujourd'hui , le pouvoir est bien plus loin de nous qu'il ne l'a jamais été, et on ne peut nous soupçonner d'y prétendl^e.

N'en restons pas' moins fidèles à la cause de la révolution , du droit , de la liberté , et faisons notre possible pour que celte cause triomphe ; si certains aveuglements, anciens et nouveaux, se méprennent sur nos intentions ou calomnient nos actes, il nous restera la conscience d'avoir fait notre devoir, et l'estime des honnêtes srens.

. P. DUVERGIER DE HAURANNE , ancien député du Cher.

Voir le Siècle, du 16 mars 1848, p. 1, col. 2 et sui.

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