JOUJOUX
A l'heure où s'ouvrcnl les écoles, Oubliant les pensums, les colles
Et les leçons.
En riant, en jetant des billes, On voit se bousculer les filles
Et les garçons!
Poussant des cris épouvantables, Ils courent avec leurs cartables
Mis en sautoir, Leurs manches noires de lustrine.
Se groujjer à chaque vitrine
Sur le trottoir.
DEUX MAGASINS. Qf)
Avant de gagner leurs demeures, Ils regardent pendant des heures
Les beaux joujoux.
C'est leur plaisir, à ces mioches Qui n'ont pas au fond de leurs poches
Des petits sous.
Ils regardent, les pauvres gosses, Le Polichinelle à deux bosses
Qui coûte cher, Les poupons en chaussons de laine.
Les bébés dont la porcelaine
Paraît en chair.
Ils comptent les ballons, les balles, Par un cloAvn jouant des cymbales
Très étonnés; Et ce sont des heures d'extase Devant cette vitre où s'écrase
Leur petit nez.
Que c'est beau! leurs sourcils s'écartent T Ce sont de vrais fusils, qui partent!
De vrais fourneaux!
De vrais outils de jardinage !
tures d'arrosage Ont des tonneaux!
Et les voitures d'arrosage
Sous des arbres dont les verdures Sont faites avec des frisures
De copeaux verts, Ils voient, bêtes et gens en marche, Tout ce qui s'échappe de l'Arche
Aux toits ouverts !
Ils regardent d'un regard tendre Les filles de Noé leur tendre
Des petits bras; (Comme, au commencement du monde, On avait une tête ronde.
Des chapeaux plats !)
L'Auvergnat sortant de sa boîte, Les soldats de plomb dans l'ouate
S'emmitouflant, La chèvre avec ses trois nœuds roses, Ils regardent toutes ces choses
En reniflant.
DEUX MAGASINS
Une dame dans la boutique ' Fait marcher un ours mécanique
Sur le parquet.
Comme il marche! — Une demoiselle Entoure avec de la ficelle ^
Un grand paquet !
Un Monsieur achète un théâtre Où l'on peut, en or sur du plâtre,
Lire : OPÉRA.
Le Monsieur sort. La porte sonne.
Oh ! les beaux joujoux que personne
Ne leur paiera!
Les fillettes aux mains crispées Regardent surtout les poupées
Dans leur carton.
Hein, Sophie.»^ hein, Claire.^ hein, Louise? En ont-elles de la chemise
Et du feston !
Sont-elles riches, les mâtines!
On leur enlève leurs bottines Pour les coucher!
Et celle en bleu, près de la Cible 1 Il ne sera jamais possible De la toucher I
Et celle avec sa robe Empire
Qui fait que tout leur cœur soupire :
(( Oh ! je la veux ! »
Et cette autre avec sa dînette !
(Leur grande sœur la midinette
A ces cheveux 1 )
Elles restent là, bouche ronde !
Le ménage de cette blonde
Aux yeux trop grands Dont l'écriteau dit qu' « elle nage »
Est mieux monté que le ménage
De leurs parents !
Et les garçons, qu'est-ce qu'ils disent Devant les sabres qui reluisent
Comme d'acier ?
Se peut-il cju'un enfant reçoive De quoi tout d'un coup être zouave
Ou cuirassier?
DEUX MAGASINS. Io5
Oh ! les chevaux que l'on harhache !
(Ils sont en vrai poil, qui s'arrache.
Que l'on te dit!) Et le poussah sur une sphère, Qui titube comme leur père
Le samedi!
Hein, Gaston? hein, Marcel? hein, Charle?' Quand viendra le jour dont on parle
A la maison, Dont on parle en fumant des pipes, Le jour où tous les pauvres types
Auront raison,
Pourra-t-on en être à tout âge?
Lorsque viendra le grand partage
Des partageux.
Les mômes, moucherons, moustiques.
Entreront-ils dans les boutiques ^ Prendre les jeux ?
Il faut, si c'est de la justice.
Que tout, la petite bâtisse En blocs de bois,
lOi LES MUSARDISES.
Le clown au pantalon trop large, Le Grand Tir, le canon qu'on charge Avec des pois,
Il faut que l'avaleur de boules^
Il faut que tout, les coqs, les poules.
Soit partagé !
Le singe montrant ses gencives, Et les couleurs « inoffensives »
Tout : l'Anglais fumant son cigare. Le chemin de fer avec gare.
Tunnels et ponts...
On prendra tous les jeux de quilles !
On mettra dans les bras des filles
Tous les poupons !
Le pain, ça manque. Oui, mais ça manque Aussi, ce clow^n, ce saltimbanque.
Tous ces chiens fous, Ce Polichinelle à deux bosses ! . . .
Droit au pain, soit! Et, pour les gosses,
Droit aux joujoux!
DEUX MAGASINS. I05
Ainsi, sous la blouse ou le châle, Pense, plus grand et déjà pâle,
Chaque moutard.
Ils restent dans le vent qui siffle.
Ce soir, tous vpnl, risquant la gifle,
Etre en retard.
Ils en ont oublié qu'il gèle.
Ils ne battent plus la semelle ;
Mais, quelquefois, Leur souffle ayant terni la glace.
Pour mieux voir ils essuient la place
Avec leurs doigts!