‹ Les musardises, 1887-1893Chapitre 32 sur 67 · BALLADE · texte numérisé non relu

BALLADE

DES VERS QU OîN NE FIMT JAMAIS

Mes vers pour qui je sens la plus grande tendresse Sont tous les non-finis cpii vont par un. par deux; Ces vers dont on remet l'achèvement sans cesse. Qu'on retrouve en fouillant dans les papiers poudreux. Quand on est un poète, on est un paresseux; On n'est point patient comme un graveur sur cuivre : Souvent, quand la beauté d'un sujet vous enivre. On se met au travail; mais le feu tombe, mais Les vers vont faiblissant si l'on veut les poursuivre. Les meilleurs sont les vers qu'on ne finit jamais.

L'idée est délicate, et la forme la blesse

Des poèmes trop faits. Elle préfère ceux

Qui ne l'ajustent pas avec trop d'étroitesse :

Elle court moins danger de s'abîmer en eux.

Quand on veut achever, cela devient chanceux;

La mort du sens exquis bien souvent doit s'ensuivre;

Il fond comme fondrait une étoile de givre

Qu'on voudrait prendre, ou bien la neige des sommets!

Dans des vers terminés le rêve peut-il vivre?

Les meilleurs sont les vers qu'on ne finit jamais.

C'est Aous, vers commencés et puis que l'on délaisse, Rondels abandonnés, refrains harmonieux Auxquels on n'a pas fait de chansons, par mollesse. Sonnets dont on n'a fait qu'un tercet merveilleux. C'est vous que le poète aime toujours le mieux. Et tel alexandrin qu'un second n'a pu suivre Dit un charme, un parfum léger dont on fut i\re, Mieux qu'un poème long. Ce sont les plus mauvais. Les vers que, du tiroir, pour la foule, on délivre... Les meilleurs sont les vers qu'on ne finit jamais.

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