PREMIÈRE PARTIE
Il est loin de ma pensée de remonter aux origines de la peinture, qu'il faudrait, suivant Vasari, chercher au delà du déluge. Je dirai comme Pline : De pxcturœ initiis incerta, nec instituti quœstio est. Je ne la chercherai, ni chez les Égyptiens, qui l'employèrent dans les figures de leurs hiéroglyphes et dans les décorations de leurs tombeaux; ni chez les
LES MISÉES D1TALIL.
Étrusques, qui l'employèrent aux ornements de leurs vases; ni chez le» Grecs, qui, pour s'en faire croire les inventeurs, supposèrent qu'ils avaient marché successivement de la simple ligne ou contour de l'ombre, à la couleur ou ton, puis à l'union des tons ou relief, clair-obscur, plans divers, mais qui, bien réellement, portèrent cet art au plus haut degré de perfection qu'il ait atteint dans l'antiquité. On peut consulter Pausanias au chap. xv de YAlliqne (du Pœcile et de ses peintures) ; on peut consulter aussi les détails assez longs que donne Pline dans son XXXV e livre, sur la peinture des Grecs, depuis Cléophas, deCorinthc, qui colorait ses dessins avec de la terre cuite réduite en poussière , et Apollodore, d'Athènes, inventeur de la perspective, jusqu'au grand Apclles, qui omnes priùs genitos fulurosque superavit (1).
<1) Arrivé, dans son Histoire naturelle, aux couleurs et à leur emploi, Pline consacre un chapitre à la peinture. Mais il se borne, en quelque sorte, à nommer, par époques, une foule de peintres (j'en ai compté plus de cent, et quatre femmes), à mentionner leurs plus fameux tableaux, et â raconter des anecdotes qu'ont répétées depuis tous les recueils. Voici, d'après lui , les noms des meilleurs ouvrages laissés par les grands peintres de l'antiquité :
Zecxis : Pénélope, Jupiter entouré des dieux, Junon Lucinienne, Hercule enfant, un Athlète, Hélène, etc. Zeuxis, qui linit par donner ses tableaux, parce qu'ils étaient , disait-il , impayables, ût payer tous les curieux qui venaient voir cette célèbre Hélène, que l'on nomma, pour celle raison, la Courtisane,
Parrhasius : Le Peuple d'Athènes, la Nourrice créloise, Thésée, les deux Hoplitites, Hacchus devant la Vertu , un Archigalle que Tibère paya 60,000 sesterces, etc.
Timanthe : Le Sacrifice d'Iphigénie, un Héros, un Cyclope, etc.
Pamphile : La Bataille de Phlionle, Ulysse en mer, une Alliance, Glycêre, etc.
Apelles: Plusieurs portraits d'Alexandre, h Pompe de Megabyze, Castor et Pollux, Séop'elème combattant les Perses, Chtus
Partons de l'époque romaine.
Honteux d'être, en toute chose de goût, les élèves des Grecs vaincus, les Romains se vantèrent d'avoir une école nationale. Leurs écrivains prétendirent que, vers Tan UbO de Rome, Fabius Pictor, qui tirait son nom de sa profession, avait exécuté des peintures dans le temple de la Santé. Ils citèrent aussi, dans le siècle suivant, un certain poète dramatique nommé Pacuvius, neveu du vieil Ennius, qui aurait peint lui-même les décorations de son théâtre, ce que fit, un siècle plus tard, Claudius Pulcher. On raconte encore que Lucius Hostilius exposa, dans le Forum, un tableau où il s'était représenté montant à l'assaut de Carthage, et qui lui valut tant de popularité qu'il fut nommé consul l'année suivante. Tout cela est fort douteux, et ressemble aux contes de Tite-Livc sur le berceau de Rome. Ce qui est vrai, incontestable, c'est que, lorsqu'ils pénétrèrent en vainqueurs dans la Grèce, les Romains ne montrèrent aucun goût pour les arts, * aucune connaissance. Ils commencèrent, en vrais barbares, par briser les statues et fouler aux pieds les tableaux. Enfin,
àchfval, Anligone à cheval, Diane au milieu d'un chœur de nymphes, le Tonnerre, les Éclairs, la Foudre, la Vénus Anadyomènc, ou sortant de l'onde; tableau où il peignit la belle Campaspe, que lui avait cédée Alexandre, el qui lut placé par Auguste dans le temple de César, etc.
Aristide : Barchus el Ariane, Biblis mourant d' amour pour son frère, Vieillard donnant des leçons de lyre à un enfant, un Suppliant, une Bataille entre les Grecs et les Perses, vaste composition qui réunissait cent figures, etc.
t Protogène : Le Satyre anapavomène, le roi Anligone, la mère d Ârislole, lalyse, tableau sur lequel il mit quatre couches de couleur pour le rendre plus durable, et qui sauva de l'incendie Rhodes, ville natale du peintre, car Démétrius, qui Tassiégait, ne voulut pas brûler la ville, dans la crainte de brûler le tableau. Nigomaque : L'enlèvement de Proserpine, la Victoire, etc.
Métellus et Mummius, arrêtant la fureur stupide des soldats, envoyèrent pêle-mèle à Rome ce qu'ils trouvèrent dans les temples de la Grèce, mais sans se faire une exacte idée du prix de ces objets. Ce Lucius Mummius, qui déposa dans le temple de Cérès le fameux tableau d'Aristide appelé le Beau Bacchus, duquel le roi Attale avait offert vainement six mille sesterces, ce Lucius Mummius était d'une telle ignorance, au dire de Velleius Paterculus, qu'après la prise de Corinthe, il menaça ceux qui portaient à Rome les tableaux et les statues pris dans cette ville, de les forcer, s'ils les perdaient en route, à en fournir de neufs (1).
Non-seulement les Romains n'eurent une véritable connaissance de l'art que par les ouvrages des Grecs (2) ; mais, à Rome même, il n'y eut guère d'autres artistes que les Grecs, qui allaient, comme les grammairiens et les pédagogues, exercer 15 leur profession. Ce fut un peintre grec, Métrodore d'Athènes, qui vint exécuter à Rome, pour le triomphe de Paul- Emile, les tableaux qu'on portait à la suite du général vainqueur, et que Tite-Live appelle simulacra pugnarum picta. Transplantés hors de leur pays, presque esclaves, ou du moins réduits à la condition d'artisans, les artistes grecs n'eurent plus à Rome ces inspirations originales que donnent seules l'indépendance et la dignité. Ils y formèrent une école d'imitation, qui dut nécessairement s'altérer et décroître. La peinture, d'ailleurs, se trouva tombée au dernier rang des trois arts. Nécessaire aux grands travaux commandés par les
(1) Mummius tam rudis fuit, ut, captâ Corintho, cum maximorum arlificum perfectas manitous tabulas ac statuas in Italiam portendas locaret, jutoerel prœdici conducenlitous : si cas perdidissent, novas eos reddituros.
(2) Gracia capla ferum vktorem cepit, et artes lutulit anresti Lalio.
(ïIor.)
empereurs, l'architecture fut honorée et cultivée; la sculptute aussi, qui fournissait aux temples nouveaux les statues des Césars déiûés. Mais la peinture, réduite à décorer Tintérieur des maisons, devint en quelque sorte un art domestique, un simple métier.
Aussi les Romains, quoiqu'ils eussent défendu la peinture aux esclaves , dédaignaient-ils d'en faire leur profession. L'on cite bien , parmi les peintres, un certain Turpilius, chevalier; mais il habitait Vérone. On cite encore Quintus Pedius, fils d'un personnage consulaire ; mais celui-ci était muet de naissance , et , pour que sa famille lui fît apprendre la peinture , il fallut l'agrément exprès d'Auguste. Enfin le peintre A m 1 1 lins , qui a laissé quelque réputation , travaillait sans quitter la toge (pinrjebat sernper toyatus), pour n'être pas confondu avec les étrangers, et pour garder dans cet exercice la dignité de citoyen romain. La décadence était déjà flagrante ; mais , peu à peu , l'on vint à préférer la richesse à la beauté , c'est-à-dire les métaux précieux aux simples couleurs. On cultiva de préférence la ciselure, la damasquinerie ; et la peinture, perdant toute noblesse et tout caractère, fut décidément réduite au rôle de décoration d'intérieur par Ludius et ses élèves , qui lui donnèrent un style analogue (1).
Ainsi marchèrent les choses jusqu'au règne de Marc-
(1) « Ludius inventa, dit Pline, Fart charmant des décorations » pour les murs des appartements, où il sema maisons de plai- » sance, portiques, arbrisseaux, bosquets, forêts, collines, étangs, » tleuves, rivages, en un mot tout ce que désire le caprice de » chacun, etc. » Pline cite également les petits sujets d'un certain Pyréicus, qui peignait des boutiques de cordonnier et de barbier, des ânes, des provisions de cuisine, sans doute a l'imitation de Ctésiloque, inventeur du burlesque chez les Grecs. Celui-ci avait osé peindre un Jupiter en bonnet de nuit, accouchant de Baccbus, avec de grands gémissements, au milieu des déesses qui taisaient Fortice dfcû suges-leujmes.
Aurèle , qui tenta de rendre aux arts quelque chaleur et quelque dignité. Après kii , le mal augmente , et la décadence s'aggrave. Les guerres civiles sans cesse renaissantes , les désastres militaires, la résistance aux Barbares frappant à toutes les frontières, les légions toujours éloignées et remplies d'étrangers, le droit de bourgeoisie romaine donné aux habitants des provinces , enfin la confusion générale qui précéda la ruine et le démembrement de l'empire ; toutes ces circonstances n'étaient pas propres à ranimer le goût, à relever l'art abaissé , à lui rendre son éclat et sa puissance. Aussi ne faut-il plus , dès lors , s'occuper de ses transformations et de ses modes , si l'on peut ainsi dire , mais de son existence ; il ne faut plus que savoir si la décadence est allée jusqu'à l'abandon , et s'il est vrai qu'il existe quelque immense lacune qui marque , à ses deux extrêmes , d'une part, la mort de l'art ancien, de l'autre, la naissance de l'art moderne. Ce n'est pas notre opinion , et nous allons signaler rapidement les points de cette chaîne souvent rompue , dont nous parlions tout à l'heure, qui les unit l'un à l'autre.
La translation du siège de l'empire que Constantin porta de Home à Bysance , survenue à l'époque où nous sommes arrivés, m'oblige à scinder en deux parties l'histoire de l'art. Nous le suivrons d'abord dans le Bas-Empire , jusqu'à la prise de Constantinople ; puis nous viendrons le retrouver en Italie , d'où il était parti , où il est revenu.
Bas-Empire. Constantin mit tout le soin possible à décorer pompeusement sa nouvelle capitale ; il y bâtit , ou commença de bâtir des églises, des palais, des thermes , il y porta plusieurs des objets d'art qui ornaient Rome , et se fit suivre enfin des artistes , qui ont besoin d'approcher le souverain et sa cour. Comme il était arrivé à Rome , depuis Auguste , l'architecture , qui se fit promptement orientale, devint à Bysance le premier des arts Cependant, pour lui être
inférieure , la peinture ne fut pas abandonnée. On sait que l'empereur Julien se fit peindre couronné par Mercure et Mars , pour indiquer ses goûts, ses talents , ses succès. On sait aussi que Valentinien , qui se piquait d'écrire avec correction , était encore peintre et sculpteur. Scribens décore, dit Am mien Marcellin , vennsieque pingens et fingens.
Après la réaction païenne de Julien-1' Apostat, les chrétiens se mirent à détruire, en aveugles furieux, tous les vestiges de l'antiquité, temples, livres, œuvres d'art. « Ardents à anéantir tout ce qui pouvait rappeler le paganisme , les chrétiens , dit Vasari , détruisirent non-seulement les statues merveilleuses, les sculptures, les peintures, les mosaïques et les ornements des faux dieux , mais encore les images des grands hommes qui décoraient les édifices publics. »
Sous ïhéodose , continua , avec la secte des Iconoclastes , ;< " la destruction des images idolâtres , c'est-à-dire d'une foule de statues et de tableaux antiques. Toutefois, si la colonne théodosienne , digne rivale de celles de Trajan et de Marc- Aurèle, témoigne assez de la culture des arts du dessin , 1rs écrits de saint Cyrille, qui vivait à l'époque de cet empereur, en fournissent des preuves irrécusables. On voit, par exemple, dans le sixième des dix livres qu'il écrivit contre l'empereur Julien, un morceau qui a pour épigraphe : JSoslrœ pielurœ pieiaiem docenl ( l),et, dans son livre contre les Ànthropomorplrites, il réfute l'étrange opinion des peintres de son temps* qui croyaient devoir faire de Jésus le plus laid des hommes. Cela prouve que les peintures chrétiennes étaient alors très communes. Mais cependant le goût continuait à
(1) On y lit, entre autres, le passage suivant : Animus nobis est, ô pictor, velle docere formosos pueras intemperatUiam damnum ipsis afferre, volumusque madère mulieribus quœ in domo sunl inhonestam vilam ipsis esse perntlïosam. (Tome II, page 602, édition de Paris, 1572 )
\h LES MUSÉES D ITALIE.
s'altérer ; on commençait à ne trouver beau que ce qui était riche. Le marbre semblait trop pauvre pour matière à la sculpture : on faisait les statues en porphyre , en argent , en or ; on préférait à tout l'orfèvrerie.
La peinture exista longtemps encore , sans nul cloute , car il est avéré qu'on envoyait dans les provinces les portraits des empereurs à leur avènement, comme il arriva , par exemple, pourEudoxie, lorsqu'elle prit le titre d'Auguste; et Théodose II, celui qui érigea en &25 une sorte d'université à Constanlinople, cultivait personnellement la peinture, comme Valentinien. Mais la mosaïque , plus brillante et formée quelquefois de matériaux précieux , fut préférée pour l'ornement des temples et des palais. Plus tard , pendant les désordres -i sanglants qui accompagnèrent et suivirent le règne de Zé- *i* non , Ton vit la peinture prostituée au dernier rôle qu'elle pût remplir, servant à tracer ces figures grossières et bizarres qui formaient les talismans, les abraxas, les amulettes de toute espèce , devenus à la mode chez un peuple superstitieux.
Justin et Justinien commandèrent de grands ouvrages d'architecture, principalement ce dernier, qui lit bâtir un temple à la Sagesse divine (Sainte Sophie) par les architectes Anthemius de Trolle et Isidore de Milet, et qui fut appelé, comme Adrien, Heparator orbis. C'est à cette époque, et justement à l'occasion de ces constructions architecturales, que commence le triomphe complet de la mosaïque sur la pêinture proprement dite. Procope dit positivement que, pour orner certaines pièces du palais de l'empereur, on employait, au lieu de la fresque ou de la peinture à l'encaustique, de brillantes mosaïques en pierres coloriées, qui représentaient les victoires et les conquêtes des armées impériales. La mosaïque fut dès lors en honneur , et , détrônant la peinture, elle devint proprement l'art des Grecs du Bas-Empire. Chez eux,' le goût s'était dépravé ? et l'on sentait , clans leurs œuvres
comme dans leur caractère, une dégénération complète. Mêlée à celle de l'Orient, la science architecturale n'était plus qu'une prodigalité confuse d'ornements capricieux. La sculpture, non moins bizarre , créait uniquement des figurines de métal ou de mélange de métaux, et la peinture se faisait avec des émaux, des pierreries, des ciselures d'or et d'argent.
Après Justinien , les querelles théologiques s'enveniment jusqu'à devenir des guerres civiles; et, tandis que le mahométisme, iconoclaste lui-même, naissait presque dans le voisinage , la secte des Iconoclastes grandissait, montait sur le trône. Léon-l'Arménien , Michel-le-Bègue , embrassèrent cette hérésie. Théophile, fils du dernier, fit brûler, en 8M), un moine nommé Lazare , pour le punir d'avoir peint des sujets sacrés. Enfin Basile . ennemi de l'hérésie et de ses excès, rétablit, en 867 , le culte des images , et rendit aux arts leur libre exercice. Il fallut, ou que d'anciens artistes se fussent conservés malgré leur proscription, ou que de nouveaux se formassent rapidement, car Basile, au dire des historiens, avait dans son palais des tableaux représentant ses expéditions militaires. Délivrés des Iconoclastes , les arts du dessin pu- ,rent respirer jusqu'au temps des Croisades, à la fin du onzième siècle.
Personne n'ignore que ces grandes migrations armées jetèrent l'Europe sur Constantinople , aussi bien que surAntioche ou Jérusalem, et qu'en 1204, la capitale du Bas Empire fut emportée d'assaut par les Croisés. Dans le sac de cette ville périrent, avec le Jupiter olympien de Phidias et quelques autres grandes œuvres de l'antiquité, une multitude d'objets d'art qu'une mode de mauvais goût avait chargés d'ornements précieux. Mais, après le partage de l'empire grec entre les Français et les Vénitiens , après l'établissement des Génois , des Pisans , des Florentins dans le Bosphore , lorsqu'un état plus régulier succéda aux désordres de la conquête, commença, pour les Occidentaux, la communication
de Fart grec ancien , dont les monuments étaient alors bien mieux conservés à Constantinople qu'à Rome, tant de fois saccagée par les Barbares, et aussi la communication d'un art nouveau, de l'art des Grecs modernes, qui avaient leur architecture . leur statuaire , leurs fresques et leurs mosaïques. Après l'expulsion des Croisés et la destruction de l'empire de Baudouin, Michel Paléologue, qui releva un moment l'empire grec, rendit aussi quelque vigueur aux beaux-arts , et n'oublia point la peinture. On sait qu'il avait fait retracer dans son palais ses principales victoires, et que son portrait était peint à Sainte -Sophie. Depuis Michel, l'empire, menacé par les Turcs, qui s étendent et débordent dans ses possessions asiatiques, n'est plus occupé que de sa résistance, jusqu'à Mahometll, qui enlève enfin Constantinople d'assautle29mai J453. Les arts alors, comme les lettres , vont chercher refuge en Italie, où nous allons reprendre leur histoire depuis l'époque de Constantin.
Italie. Entre la translation du siège de l'empire à Bysance et la prise de Home par Odoacre et les mercenaires mécontents, en ft76, il n'y a nul autre événement que les attaques et l'invasion des Barbares. Il faut donc partir de leur conquête. On sait quels effroyables désastres l'accompagnèrent, et combien d'objets inestimables périrent dans les saccages réitérés qu'éprouva Rome. Pendant la domination très courte des premières hordes du Nord , il y eut comme un sommeil répandu sur tous les travaux de l'intelligence, et les seuls ouvrages de cette époque , qui se rattachent à la peinture, sont quelques mosaïques servant de pavés dans des appartements ou des salles de bains. (
Enfin les Goths survinrent , chassèrent les peuplades qui les avaient devancés, et fondèrent un empire. Comme en Espagne , leur apparition en Italie fut une délivrance , et dans les deux péninsules, ils montrèrent la même douceur de
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mœurs, le môme esprit de justice, d'ordre etde conservation. Malheureusement pour l'Italie, leur domination y dura moins qu'en Espagne. Le grand Théodoric, grand du moins jusqu'à sa vieillesse , qui s'était attaché Symmaque , Cassiodorc et Boëce , arrêta autant qu'il put les ravages , et mit tous ses soins à la conservation des monuments antiques. Il fit luimême élever d'assez beaux ouvrages d'architecture , et l'on voit avec surprise ce barbare recommander l'imitation des anciens, recommander surtout, par un instinct de bon goût peu commun , de mettre les constructions nouvelles d'accord avec les anciennes (1). Son digne ministre Cassiodore cultivait personnellement la peinture, au moins celle du temps, il raconte lui-même , dans ses Lettres, qu'il se plaisait à enrichir d'ornements peints en miniature les manuscrits de la bibliothèque du monastère qu'il avait fondé en Calabrc, et Beda, qui avait vu ces figurines et ces ornements des manuscrits de Cassiodore, dit que rien n'était plus parfait, plus soigné (IWhil fir/uris illis perjectius , nihil accuralim. — Du temploSa omonis). Malheureusement tous ces ouvrages périrent dans la suite comme ceux des anciens, et l'on n'a rien conservé de ce temps que des mosaïques.
Les Goths ne résistèrent pas longtemps aux guerres civiles qui éclatèrent après Théodoric, aux attaques des Romains de Bysance conduits par Narsès, et à celles des nouveaux peuples venus du Nord. Dès le milieu du sixième siècle , les Lombards, sous Alboin , s'étaient rendus maîtres de l'Italie. Leur domination fut toujours troublée par des querelles intestines, et par la guerre que leur faisaient les exarques de Kavenne , lieutenants des empereurs de Coustantinople. Dans une telle
(1) Théodoric écrivait à son architecte Aloisius : Censé mus ut et antiqua in nilorem pristinum continent, et nova simili antiquitale producas ; quia sicut décorum corpus uno convenu colore vettiri, ita vitor paiatii similis débet yer universa membra diff undi.
situation, les arts ne pouvaient être que faiblement encouragés. Cependant, le roi Antharis devenu chrétien pour complaire à sa femme Théodelinde, comme Clovis par les conseils de Clotilde, fit élever ou réparer des églises , qu'il orna de peintures et de sculptures. Un peu plus tard , Théodelinde , restée veuve et reine, fonda la célèbre résidence de Monza , près de Milan. On trouve dans les écrits du Lombard Warnefrid, d'Aquilée , connu sous le nom de Paul Diacre , une description minutieuse des peintures exécutées dans le palais de Monza, et qui représentaient les exploits des armées lombardes. Il décrit, d'après ces peintures qu'il avait sous les yeux, la coiffure, la chaussure, tout l'habillement de ses compatriotes, ou plutôt de ses ancêtres, car il vivait deux siècles plus lard. Luitprand, de qui ce même Paul Diacre disait:
Terribilis visu facie*, sed corde benignus, Longaque robusto pectore barba fuit,
continua l'œuvre de Théodelinde. Ennemi des Iconoclastes, par les conseils de Grégoire II, il s'appliqua à décorer les églises de peintures et de mosaïques.
L'éloignement de la cour impériale, puis la domination des Barbares , devenus chrétiens et dévots , avaient donné une grande importance aux évêques de Rome. A la faveur des longues guerres entre les rois lombards et les exarques de Ravenne , les papes fondèrent leur puissance temporelle , se firent un territoire, et devinrent souverains. Ce fut une circonstance heureuse pour les arts , qui trouvèrent en eux des protecteurs naturels , et dont Rome , restaurée par la papauté, devint comme le centre et la capitale. Malgré l'approche d'Attila, que saint Léon arrête aux portes de la ville sainte ; malgré le pillage auquel la livre Genséric , moins timoré que le roi hun, l'on voit commencer et continuer presque sans interruption le travail successif des papes pour Tem-
bellissement de la nouvelle Rome. Avant de quitter cette capitale, Constantin y avait élevé l'ancien Saint-Pierre , l'an-
* cien Saint-Paul , Sainte-Agnès et Saint-Laurent hors des murs. Les papes décorèrent à l'envi ces églises , et l'on peut citer principalement le grand ouvrage de saint Léon , qui fit peindre, sur une muraille de la basilique , toute la série des papes depuis saint Pierre jusqu'à lui. Cet ouvrage du cinquième siècle a été continué jusqu'à nos jours , et Lanzi le cite justement pour preuve de cette réflexion qui commence son livre : « Qu'il y ait eu des peintres en Italie, même dans » les siècles barbares , c'est ce que démontrent , outre les «écrivains (flraboschi, Lami , etc.) , plusieurs peintures » qui ont échappé aux injures du temps. Rome en possède » de très anciennes. .. »
Dans le Liber pontificalis, Athanase, dit le bibliothécaire, ou l'auteur quel qu'il soit de ce livre , donne le détail très ( complet des travaux de sculpture , de ciselure ou d'orfèvre-
* rie faits dans ces églises fondées par Constantin. Quant aux peintures , dont il parle également , elles ont toutes péri , sauf les mosaïques et les fresques trouvées dans les catacombes chrétiennes. Mais Athanase signale un nouveau genre de peinture qui commençait à devenir à la mode dans ces temps où les métaux seuls avaient du prix, je veux dire la peinture en broderie, c'est-à-dire exécutée en fils d'or et d'argent sur des étoffes de soie. Il cite entre autres un vêtement du pape Honoré 1 er (625), dont les broderies représentaient la Délivrance de saint Pierre et Y Assomption de la Vierge (1).
Lorsque Charlemagne eut détruit le royaume lombard, et qu'il se fut fait couronuer à Rome empereur d'Occident, il
(1) Cet art de la broderie fit depuis lors de grands progrès. H suflit de citer pour exemple la fameuse tapisserie de la comtesse Malhilde, qui régna sur la Toscane, Lucques, Modène, Mantoue etFerrare,de 1076 à il 23.
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y eut, pour les arts, un moment de grande espérance. Que ne devaient-ils pas attendre de la puissante protection d'un prince qui comprenait , sans la posséder, les avantages de la ■ science , qui réunissait autour de sa personne le Lombard Paul Diacre, Pierre de Pise, Paulin d'Aquilée, l'Anglais Alcuin et son élève Eginhard? Mais ses continuelles expéditions militaires lui laissèrent trop peu de loisir pour qu'il pût donner aux arts une impulsion qui demandait tout son temps et tous ses soins. Cependant Charlemagne fit exécuter quelques bas-reliefs , quelques mosaïques , quelques ciselures etquclques manuscrits ornés, pour son église bien- aimée d'Aix-la- Chapelle. Les papes, tranquilles en Italie sous son protectorat, prirent le rôle qu'il ne pouvait remplir. Adrien I er , qui lui vantait dans ses lettres les ouvrages de peinture commandés par ses prédécesseurs (1) , faisait lui-même peindre sur les murailles de Saint-Jcan-de-Latran les pauvres qu'il nourrissait, pauperes picti cernebaniur , et son successeur, Léon III, fit représenter à fresque la Prédication des j4po-' très (hm la tribune du Tricltnium, ou salle à manger, au palais de Latran , dont la voûte était peinte en mosaïque.
La division de l'empire de Charlemagne et l'affaiblissement de ses successeurs aidèrent singulièrement à l'agrandissement des papes, qui s'appliquèrent toujours à désunir l'Italie pour y régner à la faveur de cette division. Mais, à mesure quelle augmentait, leur puissance devint plus attaquée et plus turbulente. Le grand schisme d'Orient, les antipapes, les longues querelles de Grégoire VII et d'Henri IV, d'où naquirent les factions des Guelfes et des Gibelins, causèrent des troubles si sanglants, si prolongés , qu'on vil, pour
(!) A tune usque hactenus, sanctorum pontificum, videlicet S»/vestri, Marci, Juin, mirœ magmtudinis sanctœ eorum ecclesiœ apud nos stuit depictœ, tant in musiva quant in cœteris histor'm, cum sncrïs imaginibus vrnalis.
IMRODUCHON. 21
la seconde fois, une sorte criiiterruption dans la culture des arts. Il y a, entre le neuvième et le onzième siècles, c'est à-dire pendant l'époque de la plus grossière ignorance et des plus épaisses ténèbres du moyen âge, une véritable lacune où la série des monuments vient à manquer. L'on ne trouve plus, durant cette époque, en fait de peinture , que les travaux de quelques cénobites ornant des missels dans la paix et l'obscurité de leurs cloîtres. Il y eut alors, comme le remarquent judicieusement les annotateurs de Vasari ( MM. Jeanron et Léclanché), « moins l'ignorance de l'antiquité , dont tant de débris subsistaient encore, qu'un général ennui de la science antique, une insurmontable apathie pour ses exigences, une perpétuelle indifférence pour ses formules. »
C'est au onzième siècle , lorsque, à la faveur des querelles toujours renaissantes entre les empereurs et les papes, se forment ou grandissent les républiques italiennes, celles de Venise, de Gênes, de Pise, de Sienne, de Florence, lorsque les Normands, maîtres de la Sicile , fondent un empire dans le midi de l'Italie , qu'on retrouve clairement à renouer la chaîne traditionnelle, et qu'apparaissent enfin les premiers symptômes de la renaissance. Il suffit de citer les ornements de l'église de San-Urbano, représentant quelques traits de l'Évangile ou de la vie du saint titulaire, et qui portent la date de 1101. C'est à peu près du même temps que sont les peintures des caveaux du Uuomo d'Aquiléc, celles de San ta* Mana-Primerana, à Fiesolc, celles de Santa-Maria-Prisca (aujourd'hui San-Brizio), à Orvieto, enfin celles de la cathédrale de Sienne, entre autres la Madona délie Grazie et la Madonna di Tressa, C'est encore du onzième et du douzième siècles que sont ces différentes images de la Vierge attribuées à saint Luc. A la même époque , et même avant les croisades, . commence, entre les artistes grecs du Bas-Empire et ceux de l'Italie, une communication devenue bien utile à ces derniers, devenue presque nécessaire après l'interruption de plus d'un
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siècle dans la pratique de l'art. C'est alors que vinrent t de Constanlinople et de Smyrne, quelques peintures grecques , telles que la Madonne qui est à Rome dans Santa-iMaria in Cosmedin , et celle qui est au Camerino du Vatican, desquelles Lanzi dit qu'il ne connaît, en Italie, aucun ouvrage des Grecs mieux peint et mieux conservé. C'est encore dans le onzième siècle que les Vénitiens firent venir les mosaïstes grecs auxquels sont dues les grandes mosaïques de la singulière et tout orientale basilique de Saint-Marc, non point celles très postérieures des fameux Zuccati, dont nous parlerons plus loin , mais les anciennes, avec lesquelles celles-ci ne sauraient être confondues , telles que la Pal a d'oro, qui est sur le maître-autel , le Baptême de Jésus-Christ , etc. D'autres mosaïstes grecs furent appelés en Sicile , dans le douzième siècle, par le Normand Guillaume II, surnommé le Bon y lorsqu il bâtit sa célèbre cathédrale de Monréale. Ailleurs, nous aurons occasion de parler plus longuement de ces derniers ouvrages, qui ne sont cités ici que pour marquer la série ininterrompue des travaux qui conduisent du onzième au treizième siècle.
Alors enfin , l'art national s'éveille en Italie , et, après les longues ténèbres du moyen âge , on voit poindre de toutes parts les premières lueurs , éclatantes déjà , de la lumière qu'une nouvelle civilisation va répandre sur l'humanité. Ce n'est pas que la situation de cette contrée fut paisible et prospère. La querelle dOthon IV et d'Innocent III, ce digne héritier de Grégoire VII, avait ravivé la haine des partis guelfe et gibelin. Sous Frédéric II, la ligue des villes lombardes, les résistances de Grégoire IX et d'Innocent IV entretinrent cette guerre incessante entre l'empire et la papauté. Mais, au milieu de ce conflit , au milieu de ces disputes où la parole se mêlait au bruit des armes , où chacun voulait prouver qu'il avait de son côté le droit autant que la force , les intelligences s'étaient éveillées, et l'esprit humain venait
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de se remettre en marche* Malgré ses fautes et ses revers, Frédéric II contribua beaucoup à ce mouvement. C'était un prince éclairé , savant pour son époque , qui s'était formé une cour polie et romanesque. Roi de Sicile en même temps qu'empereur d'Occident , il résida presque toujours en Italie, où il composait des vers dans l'idiome vulgaire (i), en même temps qu'il faisait traduire en latin un grand nombre d'auteurs grecs et arabes. Frédéric fit bâtir ou embellir plusieurs châteaux de plaisance, qu'il aimait à décorer de colonnes et de statues. Les médailles de son règne sont d'un style et d'une finesse que l'on ne connaissait plus depuis l'antiquité. Enfin , il faisait peindre , sous ses yeux et sous sa direction, les ornements en miniature des livres qu'il composait. Les princes de la maison d'Anjou suivirent son exemple, et les papes, toujours rivaux de l'empereur, ne voulurent pas plus lui céder sur ce point que sur le reste de leurs prétentions. Il y eut , à cette époque , une série de souverains pontifes , Honoré III, Grégoire IX, Innocent IV, Nicolas IV, qui commandèrent de grands travaux dans leur capitale*, et firent orner de fresques ou de mosaïques les portiques et les vastes tribunes de leurs églises.
Par un résultat inattendu, mais qui était dans les desseins de la Providence, l'agitation même de l'époqne tourna au profit de toutes les connaissances, de toutes les lumières , et spécialement au profit de l'art. Les républiques , les villes libres, les petits États, tous ces fragments de l'Italie morcelée se disputaient par tous les moyens la prééminence; chacun d'eux voulait l'emporter sur ses rivaux par l'importance des établissements , par la beauté des œuvres de ses artistes.
(1) On connaît généralement ceux que Voltaire a cités dans son Essai sur les mœurs, etc. (T. H, p. 346, édit. de Kehl.)
a Plas mi cavalier francez, » Et la donna catalana, — Etc. »
D'une autre part , les maîtres que se donnèrent la plupart de ces États, ou ceux qui s'y érigèrent en maîtres, se faisant de nouveaux Périclès , voulurent flatter aussi la vanité de leurs concitoyens , les occuper, les satisfaire. On comprend ce que devait produire ce double sentiment , ce double besoin. De là , en effet , les vastes cathédrales , les somptueux monastères, les palais, les maisons-communes; de là, l'émulation, le goût, l'ardeur passionnée, toutes les qualités d'un travail noble, fait au grand jour, qui ambitionne et que récompensent les suffrages publics.
Ce fut en Toscane que commença le mouvement pour les arts , et d'abord par la réforme de la sculpture , qui se modela sur les débris de l'antique. Le premier de tous , Nicolas de Pise étudia soigneusement un bas relief d'un ancien sarcophage , où était enseveli le corps de Béatrix , mère de la fameuse comtesse Mathilde , et qui représentait une chasse d'Hippolyte. Il y découvrit le style des anciens, et parvint à l'imiter. On le nomma Niccula delC Urna, pour avoir fait à Bologne , en 1231 , la belle urne de Saint Dominique. Après lui, vinrent successivement son fils Giovanni , son élève Arnolfo , les frères Agostino et Agnolo , de Sienne , puis Andréa de Pise , puis Orcagna , puis enfin , à Florence , Donatello et Ghiberti. A l'amélioration de la sculpture succéda celle de la mosaïque , due principalement à Andréa Tafi , de Florence , et à Fra Mino de Turrila, de Sienne, qui furent sans aucun doute, dans le xm e siècle, élèves des mosaïstes grecs employés à Venise , et qui , par la connaissance et l'emploi de leurs procédés . surpassèrent tous les maîtres antérieurs.
« La peinture et la sculpture , dit Vasari , ces deux sœurs nées le même jour et gouvernées par la même âme , n'ont jamais fait un pas Tune sans l'autre. » Il fallait donc que la peinture proprement dite suivît de près le mouvement qu'avait imprimé à l'art tout entier Nicolas de Pise et ses disciples. Cimabuë vint au monde en 12/40, et Vasari , qui a trouvé
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commode de faire partir du vieux raaîlre florentin son histoire des peintres, dit qu'à son époque toute la race des artistes était éteinte, (...ma quelloche importava pt u , spento affatto tutto il numéro deç\V arteftci) et que Dieu destinait Cimabuë à remettre en lumière Fart de la peinture. Il y a dans ces paroles du Plutarquc des peintres , lesquelles ont pour but d'élever d'autant plus haut le premier de ses hommes illustres , une exagération manifeste et contredite par tous les auteurs , par tous les monuments. Quand Cimabuë vint au monde , les Pisans avaient déjà une école , formée par les artistes grecs qu'ils avaient amenés d'Orient , avec l'architecte Bruschetto , lorsqu'ils élevèrent leur cathédrale (duomo) en 1063. On voit, dans cette cathédrale, plusieurs vieilles peintures du xir siècle. Outre cela , en 1230, Gîunta de Pise faisait de grands travaux dans l'église d'Assise , où le P. Angeli , historien de cette basilique, écrivait l'inscription suivante : « Juncta Pisanus , ruditer a Grœcis instruclus , primus ex ltalis artem appréhenda circa an* sal. 1210. »
Les ouvrages de Giunta , encore durs et secs , montrent néanmoins , au dire de Lanzi , dans l'étude du nu , dans l'expression de la douleur, dans rajustement des draperies, une grande supériorité sur les Grecs, ses contemporains. Ventura et Ursone , de Bologne , peignaient aux débuts du xili - siècle, avant Guido antichissimo ; Guido , de Sienne, en 1221; Bonaventura Berlingieri, de Lucques , en 1235 ; à la même époque , Margaritone , d'Arezzo , qui le premier peignit sur la toile, comme l'explique Vasaii lui-même (i); enfin, en
(1) « 11 fut le premier qui trouva le moyen de rendre la peinture plus durable el moins sujette à se fendre. Il étendait une toile sur un panueau (tavola), Yy attachait avec de la colle forte, composée de rognures de parchemin, et la couvrait entièrement de plâtre avant de l'employer pour peindre. » Ainsi Margaritone
1236, le premier Bartolommeo, de Florence, duquel on croit être Y Annonciation très vénérée qui est dans l'église Servi. Le cardinal Bottari , sur lequel Vasari appuie son opinion , dit formellement de Cimabuë « qu'il fut ie premier » qui s'éloigna de la manière grecque , ou qui du moins s'en » éloigna plus que les autres (1). » Il résulte de tous ces faits et de tous ces témoignages , d'accord avec la nature même des choses , qu'il y eut dans l'art une tradition ininterrompue , non pas une création nouvelle , et le mérite de Cimabuë , disciple des Grecs , tel que le résume fort bien Bottari , est assez grand , sans que , pour lui faire honneur aux dépens de la vérité , on veuille l'appeler l'inventeur de la peinture.
En même temps que la peinture et la statuaire , l'architecture nationale se développait, et des formes d'abord toutes bysantines du Duomo de Pise et du Saint-Marc de Venise , elle passait insensiblement aux formes tout italiennes qu'elle reçut ensuite des Brunelleschi , des Bramante et des Palladio. Mais avant de se faire élégante , riche et somptueuse , elle se fit d'abord utile. De même qu'un artiste était peintre, sculpteur, architecte et souvent poète, comme Orcagna, comme Michel-Ange, tout architecte était ingénieur. Il construisait des ponts, des digues, des chaussées, des fortifications. L'on vit, par exemple, les frères Agostino et Agnolo, de Sienne, élèves de Nicolas de Pise, rejeter dans son lit le Pô débordé, comme plus tard, Fra Giocondo (que LouisXII fit venir à Paris où il construisit deux ponts sur la Seine) (2),
réunissait en un les trois procédés de la peinture: panneau, toile et fresque.
(1) Egli fii il primo che si scostb dalla greca maniera, o che almeno si scostb piii degli altri.
(2) Son ami Sannazar composa à ce propos le jeu de mots suivant :
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sauva Venise, dont les lagunes se comblaient peu à peu, en y amenant, par un canal , les eaux de la Brenta. Un peu plus tard encore, l'architecte Michèle San-Micheli , de Vérone , qui construisit des ponts, des murailles et des forts à Vérone, à Venise, à Padoue, inventa les bastions triangulaires et pentagones , base de la fortification moderne depuis l'invention de la poudre à canon.
Le quatorzième siècle ne fut pas moins .agité que le précédent. Les papes, forcés de quitter Rome, et portant à Avignon le siège de l'Église; Jeanne F'deNaples, et ses quatre maris , bouleversant l'Italie méridionale ; les Guelfes et les Gibelins se battant jusque dans les rues de Venise et de Gênes, qui semblaient pourtant devoir rester étrangères à leurs débats ; pendant la guerre de l'empire et de la papauté, les petits États livrés aux discordes civiles, aux tyrans éphémères, et, de plus, s'attaquant, s'absorbant les uns les autres; Pise obligée de se soumettre à Florence, et Padoue à Venise ; enfin, les empereurs contraints de vendre aux villes des franchises , aux chefs des condottieri des titres et des honneurs ; voilà l'histoire abrégée de ce siècle étrange, plein de mouvement et de passion.
Cependant tout marchait dans le domaine de l'intelligence. Dante, Pétrarque, Boccace, fixant la langue italienne et laissant les anciens idiomes, ouvraient la voie à toute la littérature moderne. Les Grecs savants commençaient à fuir Constantinople, à chercher un refuge en Italie. Tandis que l'hôte de Boccace , Léonce Pilate , expliquait , répandait la
Jocundus geminum imposuit tibi, Sequana, pontem ; Eunc lu jure potes dicere pontifleem.
Et Fra Giocondo n'eut pas besoin de se le faire expliquer, car, très savant lui-même, il enseigna le latin et le grec à Scaliger r Ancien, et écrivit des annotations sur les Commentaires de César.
langue d'Homère, des artistes grecs venaient apporter de nouvelles connaissances pratiques à ceux qui, d'après l'assertion de d'Agincourt , « de tout temps avaient existé Italie. » Tel était cet Andréa Rico, de Candie, dont les ouvrages offrent encore un coloris si frais, si vif, si éclatant , qu'on a dû supposer qu'avant la découverte de la peinture à l'huile, il avait employé quelque enduit de cire pour relever et fixer les couleurs à l'encaustique. En grandissant, l'art prenait une dignité nouvelle. Jusque-là réduits à faire partie des corporations de métiers, les peintres, Italiens ou Grecs , se réunissant aux architectes et aux sculpteurs, finissent par se donner des statuts , par former une corporation particulière sous le nom et l'invocation de saint Luc , appelé le premier peintre chrétien.
Les statuts des peintres de Florence , cités en entier par Baldinucci (Notizie de' pmfessori di disegno : tom. I , decen. v. del secolo 2 n ), sont de l'année 13^9; ceux des peintres de Sienne , qu'a publiés le P. Délia Vallc (tom. I, lettera XVI), de l'année 1355, et les autres écoles suivirent cet exemple. Alors, tandis que les seigneurs , les princes de l'Église, les souverains môme ne dédaignaient plus d'avoir avec les artistes des relations personnelles et quelquefois intimes , les grands poètes comme Pétrarque , comme Dante , qui dessinait lui-même, répandaient leur renommée avec leur éloge. Aussi voit-on, avant la fin du siècle, une foule de peintres se presser sur les traces des maîtres que Dante avait^ chantés (1). BufTalmacco, les deuxOrcagna, Taddeo Gaddi, Stefano de Vérone, Antonio de Venise, Gherardo Starnina, Andréa di Lippo, continuent et font avancer l'art du point où Giotto l'avait laissé.
Enfin, le quinzième siècle se lève, et l'art marche à sa perfection. Les papes, revenus à Rome dès l'aunée 1378, avaient
(1) Cimabuè et (Jiollo.
repris leurs travaux d'embellissements. Martin V, Sixte IV, Benoît XI , Urbain VIII , et surtout le savant Nicolas V, qui eut la première idée du nouveau Saint-Pierre, commandèrent à l'envi des travaux d'architecture, de sculpture et de tous les genres de peinture alors en usage, à fresque, en mo-k saïquc , sur verre , en miniature , à l'huile enûn , dès que cette invention fut répandue. Les empereurs ne gardèrent plus sur l'Italie qu'un titre nominal de domination, et l'expédition de Charles VIII à Naples , qui ne dura qu'une année , fut seulement un éclair de règne étrauger au milieu d'un siècle où l'Italie resta plus libre et plus italienne qu'en aucun autre.
Du reste, on voyait grandir et fermenter, entre les différents États qui la composaient, une émulation pour l'empire des beaux arts, qui rappelait Pépoque antique où le Péloponèse, l'Attiquc, la Grande-Grèce, les îles Ioniennes, les villes de l'Asie Mineure , se disputaient la prééminence intellectuelle. A Milan, les Visconti, les Sforza , surtout Louis-le- More , dont la cour s'appelait lleggia dcllc Muse , Atene iVIialia ; à Ferrare, la maison d'Esté ; 5 Venise f les doges; à Florence , enfin , la famille des Médicis , depuis Jcan-lc- Gonfalonier, et Cosmc I er , Père de la Patrie , jusqu'à Laurent le-Magnilique, Père des Muses et de Léon X; tous ces princes séculiers, luttant avec les papes, donnaient le spectacle de cette noble dispute. Les sciences venaient aussi au secours de l'art, et de nouvelles découvertes en aidaient lapratique. Dès les premières années du siècle (de 1610 à 1620), Jean de Bruges inventait, sinon la peinture à l'huile, au moins le véritable usac;e de cette peinture, ainsi que je l'expliquerai plus tard. La gravure sur bois et sur cuivre était trouvée après l'imprimerie, et venait assurer désormais Timmortalité aux arts du dessin, comme l'imprimerie aux lettres et aux sciences. Les groteschi (c'est-à-dire les fragments de peinture antique retrouvés dans les excavations
dans les grottes), copiés, imités, répandus par Squarcione et Filippo Lippi, aidaient aux leçons du bon goût . à la connaissance de la vraie beauté, que donnaient les débris de la statuaire des anciens. Enfin la physique et les mathématiques, qui menaient à la découverte d'un nouveau inonde, et bientôt après à celle des grandes lois de l'univers, prêtaient aux arts un fraternel appui, car c'est avec le secours de la géométrie que l'illustre architecte Brunelleschi , Piero délia Francesca et Paolo Ucello créèrent en quelque sorte la persj>ective.
L'art était donc complet. Il fut alors cultivé avec tant de passion, admiré avec tant d'enthousiasme, que son usage s'étendit à toute chose, et devint aussi commun que le pain et l'air. La peinture ne servait plus seulement à décorer les temples, les palais ; elle pénétra jusque dans les maisons des bourgeois et des artisans, jusqu'aux objets domestiques. On peignait les murailles des appartements, les meubles divers, les coffres qui renfermaient les habits ou les denrées ; on peignait les boucliers de guerre ou de tournoi, les selles et les harnais des chevaux. A Rome , en Toscane , aucune fille ne se mariait qu'on ne mît quelque bon tableau, non-seulement dans ses bijoux, mais dans sa dot, et porté au contrai. Aussi, quelle longue et magnifique liste de peintres se déroule pendant le cours du quinzième siècle ! C'est iYlasaccio, d'abord, effaçant tous ses devanciers ; c'est Masolino da Panicale, qui améliore sensiblement le clair-obscur; ce sont les deux Peselli, les deux Lippi, Fra Angelico da Fiesole , Bartolommeo délia Galta, Benozzo Gozzoli, qui peignit, en deux années, toute une aile du Campo-Santo de Pise , ouvrage immense, et capable, ditVasari, de faire peur à une légion de peintres [opéra terribilisûma y e da métier paura a una lef/ione di pitton) ; Antonello de Messine, qui alla chercher le secret de Jean de Bruges et le communiqua aux Italiens, Andréa del Castagno, Andréa Verocchio, Rafaellinodcl Garbo,
les deux PoJlajuoli, enfin Francesco Francia , les Bellini, Ghirlandajo et le Pérugin. Après eux, et quand on arrive aux dernières années du quinzième siècle, on trouve à la fois Léonard de Vinci, Michel-Ange, Giorgion, Titien, Raphaël, Fra Bartolommeo, Andréa del Sarto. En s étendant sur le seizième siècle", l'art, dans toutes ses branches, atteint sa perfection possible, et nous avons dès longtemps dépassé les limites de notre sujet, qui n'embrasse que les traditions par lesquelles se trouve liée la peinture moderne à la peinture antique.