ÉGLISES, PALAIS, GALERIES
§ 1er.
Devant les monuments de la Rome antique et moderne, j'ai déjà exprimé le regret de n'avoir ni l'intention, ni le droit de réunir dans cette Revue les trois arts du dessin , de joindre les ouvrages de l'architecture à ceux de la peinture et de la statuaire. C'est le même sentiment que j'éprouve au souvenir de Venise, car on peut dire de cette ville célèbre, étonnante, unique, qu'elle est un musée d'architecture. Les Espagnols appellent Cadix le Vaisseau de pierre, parce que, bâtie en pleine mer sur un îlot de sable, cette cité, merveilleuse aussi, posée aussi sur les eaux comme un nid d'alcyon, entend sans cesse les flots de l'Océan battre ses fortes murailles. Venise, que composent une foule de petits îlots juxtaposés, et dont les rues sont de petits bras de mer qui serpentent au milieu des habitations, Venise doit être appelée la Flotte de pierre.
Ces rues, ces canaux sont comme les galeries du musée d'architecture dont je parlais lout-à-l'heure , et les façades des palais en sont comme les tableaux, dont le spectateur,
nonchalamment porté dans sa gondole, parcourt Tune et l'autre file. Là, se déroulent des merveilles nombreuses et tout orientales. On croirait que les mêmes mains qui ont élevé la Sainte-Sophie de Constantinople et la Mezquita de Cordoue sont venues élever à Venise le Saint-Marc, le palais ducal, et toutes les demeures fastueuses de sa puissante oligarchie. Hélas! un même sort semble achever leur ressemblance. Les Turcs occupent, à Stamboul, le temple des By santins; les chrétiens, à Cordoue, celui des Arabes; à Venise aussi l'étranger règne, et la bannière des hommes du Nord flotte sur ce palais où le vieux Dandolo rapportait les clés de Constantinople asservie, sur les trois Antennes qui représentaient les domaines conquis de Candie, Chypre et la Morée, sur cet arsenal d'où sortaient, avec le Kucentaure, les flottes qui faisaient le commerce du monde. Morte à la vie politique, à la vie morale, Venise se laisse tomber en ruines. Préfecture autrichienne, elle peut bien, et longtemps encore, avoir des maisons; mais de ses palais, qu'en peut-elle faire? où sont ses Orseoîi , ses Foscari , ses Morosini , ses Mocenigo? et, s'ils revenaient à la vie, pour qui le vieux Calendario. Sansovino, Palladio, Longhena, San-Micheli, feraient-ils tailler le marbre en colonnes, en corniches, et dresser d'élégantes galeries entre l'eau et le ciel? Que ceux-là se hâtent, qui veulent voir encore debout les débris de l'antique Venise. Aux pieds de bois de ses palais de marbre, le flot bat sans cesse, et par son travail continuel, auquel ne s'oppose plus le travail de l'homme, la mer, à son tour victorieuse, aura bientôt repris l'empire que l'homme avait conquis sur elle (1).
En attendant qu'une chute fatale ait fait disparaître tant
(1) Il est facile de reconnaître que cette page était écrite avant l'affranchissement momentané de Venise, en 1848, et le long siège qu'elle soutint héroïquement contre les Autrichiens sous Manin et Pépé.
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d'admirables édifices, promenons-nous dans leurs enceintes silencieuses, et recherchons religieusement toutes les belles œuvres d'art qu'ils couvrent encore de leurs toits inhabités. Nous parcourrons successivement les églises, les palais, et enfin l'Académie des Beaux-Arts, où l'on a formé récemment un Musée des dépouilles de plusieurs anciens monuments abandonnés désormais.
Le premier soin d'un voyageur qui aborde à Venise, c'est de se faire débarquer à la Piazzetta, sur le quai des Esclavons. Il passe entre les deux hautes colonnes de granit oriental qui furent apportées de l'archipel grec en 1125; il salue d'un regard, à droite le palais des Doges, à gauche la Zecca (hôtel des monnaies), et, le dos appuyé contre la base du Campanile, qui lui fournira, à cent mètres de hauteur, le plus curieux observatoire, il s'arrête étonné devant la façade de Saint-Marc. Cette façade bizarre, où sont accouplés des styles de toutes sortes, parmi lesquels dominent pourtant Je bysantin et l'arabe pur, porte les quatre fameux chevaux antiques, que les Vénitiens enlevèrent à l'hippodrome de Constantinople, en 1205, et qui, enlevés une seconde fois par le général Bonaparte, en 1797, passèrent dix-huit ans à Paris, où leur fut élevé, pour piédestal, le petit Arc-de- Triomphe de la place du Carrousel. On ne savait précisément, ni l'origine de ces chevaux, car les uns veulent qu'ils soient grecs de l'île de Chio, les autres, romains du temps de Néron, ni de quel métal ils étaient formés, car on a reconnu, à Paris, que ce n'était pas l'airain de Corinthe, mais le cuivre pur. En tous cas, et autant qu'on en peut juger de la place, d'où il est difficile de les voir, ce quadrige antique me semble plutôt un précieux trophée de conquête qu'un précieux monument de l'art.
Les Vénitiens, dans leur vieux Saint-Marc, imitèrent la construction du dôme de Sainte-Sophie à Constantinople, c'est-à-dire qu'ils y introduisirent l'emploi des pendentifs
qui soutiennent la voûte du milieu. Ce fut ie premier usage de cette forme en Italie, qu'imitèrent ensuite, dans de plus vastes proportions, Brunelleschi à Florence et Michel-Ange à Rome. Semblable au dehors, à une mosquée turque, par ses petits dômes arrondis et couverts de plomb, par ses aiguilles en minarets, par sa façade courte et pointue, l'église Saint-Marc, au dedans, ressemble aussi bien plus à un temple musulman qu'à un temple chrétien. Elle est petite, basse, obscure, et ses nefs étroites, au lieu de se terminer en ogives légères et élancées, sont écrasées sous de lourdes voûtes. Mais ces voûtes, revêtues d'or, sont portées par cinq cent six colonnes des plus précieuses matières, marbre blanc ou noir, marbre veiné, albâtre, bronze, serpentine, vert antique, et le pavé qu'on foule est de jaspe et de porphyre. Les arabesques, les ciselures, les bas-reliefs, les statues, sont d'ailleurs répandus avec profusion dans le temple, où se confondent, par un amalgame bizarre, les ouvrages de l'antiquité, de l'art bysantin, de la Renaissance; enfin toutes les parties des voûtes et des murailles où ne brillent pas l'or et les pierres précieuses, sont occupées par de riches mosaïques des deux époques les plus intéressantes, celle du début et celle de la perfection. Celte profusion désordonnée, ces richesses de toutes sortes amassées comme dans un trésor commun, presque sans choix et sans goût, ces parties hétérogènes d'un tout qu'on ne saurait nommer un ensemble, mais qui a pourtant ses beautés, sa grandeur, et qui réalise les songes féeriques des conteurs orientaux, tout cela fait de Saint-Marc un monument aussi étrange, aussi singulier, aussi unique parmi les monuments, que Venise Test elle-même parmi les autres villes du monde.
Lorsque après les premiers regards de surprise et d'éblouissement, l'on entre dans le détail des objets, voici, je crois, ceux qui appartiennent plus spécialement à l'art, et qui méritent une plus sérieuse attention. Parmi les orne-
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ments de toutes sortes, en y comprenant les bas-reliefs : le candélabre, dit de Saint-Marc, — toute la chapelle où se trouve le mausolée du cardinal Giam-Battista Zeno, — un autel antique, orné de sculptures grecques, qui soutient le bénitier, fait en porphyre dans le quinzième siècle, — et surtout la magnifique porte en bronze de la sacristie, derrière l'autel, ouvrage étonnant, auquel travailla, pendant trente années, dit-on, le célèbre architecte-sculpteur Sansovino (i). Dans les ciselures de cette porte, que l'on peut comparer sous plusieurs rapports aux portes du Baptistère de Florence, par Ghiberti, Sansovino a placé son buste en relief entre ceux de ses amis Titien et l'Arétin. Les statues sont en marbre et en bronze. Il faut distinguer, parmi les premières, la Madonna dë Mascoli, dans la chapelle de ce nom, puis la Vierge, le Saint Marc et les douze apôtres, rangés sur l'architrave qui sépare le chœur du reste de l'église. Ces quatorze, statues furent exécutées, vers la fin du quatorzième siècle, par Pietro Paolo dalle Masegne et par les frères Jacobello, Vénitiens, mais sortis de l'école qu'avait fondée Nicolas de Pise. Il faut distinguer, parmi les statues de bronze, les Quatre Evangélistes, de Sansovino, qui sont dans le chœur, le Saint Jean -Baptiste, deFrancesco Segala, qu'on a placé sur le Baptistère, et, dans la chapelle Zeno, le Saint Jacques et la Vierge, appelée délia Scarpa, parce qu'elle porte des souliers. Ces deux dernières sont l'ouvrage de
(1) Né à Florence, en 1479, Jacopo Tatti fut surnommé Sansovino, parce qu'il était élève du sculpteur Andréa Contucci da Monte-Sansovino. Appelé à Rome, sous Jules II , il quitta cette ville après te siège de 1527, et alla se fixer à Venise, retenu par le doge Andréa Gritti. Il y mourut en 1570, laissant dans sa patrie adoptive une foule de grandes œuvres comme statuaire et architecte, il a formé de nombreux élèves dans les deux arts, entre autres TAmmanato.
Pietro et Antonio Lombardo et de Leopardo, trois artistes qui s'étaient partagé le travail de la décoration de cette chapelle.
Quant aux mosaïques , elles sont de deux espèces , comme de deux époques. Les plus anciennes remontent à la fondation même de la basilique , et à la première introduction de cet art en Italie par les Bysantins, qui avaient bien envoyé déjà dans l'Occident quelques-uns de leurs ouvrages, mais qui n'étaient point encore venus travailler eux-mêmes aux édifices catholiques , schismatiques pour eux. Saint-Marc fut fondé à la fin du dixième siècle, par le doge Pietro Orseolo. Dès le siècle suivant, les mosaïstes grecs y commençaient leurs travaux, qui furent continués encore pendant le douzième siècle , alors que d'autres mosaïstes grecs travaillaient aux églises de Monreale, de l'Ammiraglio , de Cefalu, élevées en Sicile par les princes normands. De cette époque primitive date la Pala d'oro (la Pelle d or), qui forme une espèce d'abside au-dessus du maître-autel, et qui, toute composée de plaques d'or et d'argent sur émail, offre un bel exemple de l'art r iche des Grecs du Bas-Empire. C'est encore à la même époque qu'appatiennent le Baptême du Christ , Jésus aux Oliviers, et toutes ces vieilles mosaïques si reconnaissables par les types et les caractères bysantins , dont j'ai plus longuement parlé en traitant des origines de la peinture.
Les mosaïques que l'on peut , par opposition, appeler modernes , furent commencées dans les dernières années du quinzième siècle. Elles sont dues principalement aux deux frères Zuccati , Francesco et Valerio, fils du peintre Sebastiano Zuccati, de Trévise , qui donna à Titien enfant les premières leçons de dessin. Ils furent aidés dans ces travaux longs et considérables par Annuité Zuccati , fils de Valerio, par le Bolonais Bozza, et par les frères Bianchini, qui devinrent ensuite leurs ennemis acharnés. Les Zuccati exécu-
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laient ces mosaïques à la facondes fresques, c'est-à-dire sur des cartons que dessinaient les meilleurs artistes du temps. Titien, Tintoret, n'ont pas dédaigné de leur en fournir. Parmi leurs ouvrages , qui ornent principalement le vestibule de l'église , et qui comprennent une foule de sujets sacrés, on remarque deux archanges sous les figures desquels les deux frères Zuccali se sont, à ce qu'on assure, mutuellement représentés. On peut dire de ces ouvrages qu'ils marquent le point le plus élevé de l'art du mosaïste, car, pour en trouver de supérieurs, il faudrait recourir aux mosaïques de Saint-Pierre, à Rome, qui ne sont plus que des copies de tableaux, exécutées à peu près comme les tapisseries des Gobelins.
Je crois qu'après la basliique de Saint-Marc, il n'y a pas de plus riche église , au moins en objets d'arts , parmi toutes celles dont Venise abonde , que l'autre basilique , appelée San-Giovanni-San-Paolo , des noms réunis de ses deux patrons. Sur la petite place latérale est la satue équestre du fameux chef de condottieri Bartolommeo Colleoni , de 13ergame. Modelée par le florentin Andréa Verocchio, — qui fut peintre , sculpteur, graveur, orfèvre et musicien , et qui mit le premier en usage l'art de mouler en plâtre les mains et les bras , et le visage des morts, — elle fut coulée en bronze par Alessandro Leopardo, auteur aussi de l'élégant piédestal corinthien qui la supporte. Voici l'éloge que fait Cicognara de cette célèbre statue équestre : « Le cheval semble vouloir descendre de son piédestal. Ses mouvements sont pleins d'énergie, sans être exagérés (1). Le cavalier est majestueux, et, bien que vêtu d'une armure de fer, il ne saurait être assis avec plus d'aisance et de souplesse. Nous ne croyons pas faire in-
(1) Si ce cheval semblait un peu gros, un peu massif, il faudrait se rappeler que Phidias ayant pris pour modèles de ses chevaux dans les frises du Parthénon les chevaux de Tliessali;*, ce type est demeuré classique, jusqu'à nos jouis, dans la statuaire équestre.
jure au progrès en doutant que, depuis, on ait jamais produit quelque œuvre plus belle en ce genre. »
On trouve ensuite dans l'église une quantité de ces riches tombeaux, de ces mausolées splendides, qui prouvent que les races patriciennes luttaient de faste dans ia mort comme dans la vie. Ceux de trois doges de la famille Mocenigo, ouvrage d'une autre famille, les Lombardo, — celui du doge Andréa Vendramini, élevé par l'école de Leopardo, — celui de l'orateur Alvisio Micheîi , — - celui enfin du vaillant et malheureux Marco Antonio Bragadino , que les Turcs écorchèrent vif pour le punir d'avoir si longtemps défendu contre eux une bicoque de l'île de Chypre , sont les plus renommés. Quant aux tableaux, l'église San-Giovanni-San-Paolo est un musée véritable. On en compte au moins trente, dignes d'être vus et mentionnés. Ce sont, entre autres , un tableau en neuf compartiments de l'un des vieux peintres Luigi ou Bartolommeo Vivarini ; — une Vierge glorieuse , de Bellini, malheureusement bien dégradée; — le Christ cm milieu des Apôtres , de Rocco Marconi ? artiste peu connu dont c'est peutêtre le meilleur ouvrage ; — une Résurrection et la Vierge couronnée dans le Ciel , de Jacopo Palma ; — la Manne , de Lazzarini; — un Saint-Domique calmant ia tempête, du Padovanino; — ia Sainte -Triniiè et trois ou quatre autres compositions de Leandro Bassano ; — la Madeleine chez le Pharisien , de Bonifazio; — une charmante Nativité, de Paul Véronèse ; — deux Mises en croix, de Tintoret , dont la plus grande est l'une de ses œuvres les plus célèbres;— deux Vierges du même maître, qui sont représentées, Tune distribuant des couronnes à saint Dominique et à sainte Catherine, l'autre recevant les hommages de quelques sénateurs mêlés parmi des saints; — enfin, un curieux tableau de son fils Domenico Robusti, qui représenfe la Sainte- Ligue , c'est-à dire l'alliance faite contre les Turcs parle pape PieV, le roi d'Espagne Philippe II et le doge de Venise Alvisio
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Mocenigo , ligue qui amena la célèbre et stérile victoire de Lépante.
Mais tous ces ouvrages sont effacés par l'un des grands chefs-d'œuvre de Titien, le Meurtre de saint Pierre, martyr. Ce sujet est la mort dïm moine dominicain, nommé Pierre de Vérone, qui fut assassiné dans un bois en revenant, avec un autre moine, de je ne sais quel concile. On le canonisa, et sa fin tragique prit place dans les légendes les plus accréditées. Nul genre d'honneur n'a manqué à ce tableau de Titien. D'abord, un décret spécial du sénat défendit, sous peine de mort, aux Dominicains, possesseurs de l'église San- Giovanni-San-Paolo, de le vendre jamais; puis, Dominiquin eu fit une répétition, que nous avons vue à la Pinacothèque de Bologne, et qui, malgré ses beautés éminentes, n'a pas atteint la hauteur de l'original ; enfin, il est venu à Paris, après la conquête de Yenise par nos armées républicaines, et c'est là qu'une opération hardie et heureuse lui a rendu une nouvelle vie et tout l'éclat de la jeunesse, en le faisant passer d'un bois vermoulu sur une toile neuve et plus durable. Tant d'honneurs sont pleinement justifiés et mérités. La mystérieuse horreur du paysage, l'effroi du compagnon qui s'enfuit, la sainte résignation du martyr qui, tombé sous le couteau, voit s'ouvrir les deux, l'arrangement naturel et bien entendu de la scène, son effet puissant et pathétique, relevé par cette incomparable vigueur de coloris que le nom de Titien porte avec soi, tout concourt à faire de ce tableau une œuvre grande, supérieure, et à justifier le mot de Vasari: « Jamais, dans toute sa vie, Titien n'a produit un morceau plus achevé et mieux entendu. » L'on aurait dû, pour lui donner sa place, le transporter à l'Académie des Beaux-Arts. Est-ce que le gouvernement de l'Autriche, qui a pu faire enterrer dans cette église, parmi les vieux héros vénitiens, un obscur gouverneur allemand, comme pour étendre sa conquête jusque sur les tombeaux, se croit soumis à l'ancien dé-
cret du sénat, et n'ose point faire enlever le tableau de Ti* tien pour le réunir aux autres chefs-d'œuvre de l'École ?
Il serait trop long , et d'ailleurs hors du cercle étroit que je me suis tracé , de parcourir ainsi tous les temples de Venise , qui ne sont pas moins nombreux que ses palais. Ce peu de mots sur San-Giovanni-San-Paolo suffit pour donner une idée des décorations de toutes les autres églises. Je me bornerai donc à indiquer rapidement les meilleurs ouvrages de peinture que l'on peut y trouver.
Aux Jésuites : le Martyre de saint Laurent, autre grande et admirable toile de Titien , jugée digne également défigurer au Louvre ; une Circoncision et une Assomption de Tintoret, la Prédication de saint François-Xavier par Liberi, une Vierge glorieuse et Y Invention de la vraie Croix par Palma le vieux , etc.
A Santa-Maria dell' Orto , vaste et antique église qu'on laisse tomber en ruines depuis que la foudre en a renversé , il y a quinze à vingt ans, l'élégant clocher oriental : une Madone de Bellini , un Saint- Jean-Baptiste de Gima da Conegliano , quelques Saints de Palma , et enfin une véritable collection d'ouvrages de Tintoret , Sainte- Agnes ressuscitant le fils da préfet Sempronius , magnifique tableau qui avait accompagné ceux de Titien à Paris ; Saint-Pierre devant la Croix , la Présentation de la Vierge, reconnue pour un chef-d'œuvre , et qui est accrochée , sans cadre , contre un pan de muraille humide ; Y Adoration du Veau (Cor, les Prodiges précurseurs du Jugement dentier, deux compositions de jeunesse, très vastes, pleines d'une vigueur peut-être exagérée , et d'une fougue qui passe quelquefois les limites de la raison.
A Santa-Maria-della-Salute : la Descente du Saint-Esprit, la Mort d' ' Abel , le Sacrifice cï Abraham , David tuant Goliath, Saint-Mare entre quatre Saints, les quatre Evangelistes et les quatre Docteurs , treize ouvrages de
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Titien ; les Noces de Cana , sujet affectionné des Vénitiens , par Tintoret ; la Naissance, la Présentation et Y Assomption de la Vierge, par Luca Giordano, etc.
A San-Giorgio-Maggiore, dernier ouvrage de Palladio, qui mourut sans l'avoir achevé : six tableaux de Tintoret , la Cène, la Manne, la Résurrection, le Martyre de saint Étienne , un autre Martyre , le Couronnement de la Vierge.
A l'église dcl Redentore , autre ouvrage de Palladio , qu'on a si bien nommé le Raphaël de l'architecture , mais ouvrage achevé celte fois, et dans tous les sens du mot : deux autres Tintoret, Y Ascension et la Flagellation , un Baptême du Christ par Paul Véronèse , une Descente de Croix par Palma , trois Madones de Bellini.
A Sanla-Maria-del-Carmine : une Présentation de Jésus au Temple , par Tintoret, d'un style doux et délicat; Saint- Libéral , du Padovanino , Saint-Nicolas, de Lorenzo Lotto, une Annonciation et deux autres composi lions de Palma , etc.
A l'église de' Tolentinî : deux tableaux de Padovanino , sept de Palma , trois de son élève Peranda , une Décollation de Bonifazio, un Saint-Antoine et un San-Lorenz-o-Giitstihiani du Cappucino , une Annonciation de Luca Giordano , etc.
A San-Rocco, dans l'église : l'original du fameux Christ traîné par tin Bourreau , de Titien , si admiré , dès le vivant du peintre , qu'on lui en a demandé quelques répétitions ; Saint-Roch dans le Désert , Saint-Roch devant le Pape , Y Annonciation et la Probatique , de Tintoret ; Sainl-Martin , Saint- Christophe et une fresque de Saint- Sébastien, par le Pordenone , le Père éternel parmi les Anges, de Schiavone, elc.
A San-Rocco, dans les bâliments de la Confrérie : une Annonciation de Titien, une autre vaste et magnifique
Mise en Croix de Tintoret, qui a peint aussi une Visitation et les plafonds de quelques salles.
A Santa-Maria de' Frari (où l'on suppose que fut enterré Titien, après le décret du Sénat qui exemptait son corps de la destruction commandée pour tous les gens morts de la peste) : un seul tableau de ce maître, représentant divers membres de la famille Pesaro, réunis à saint Pierre et à d'autres bienheureux pour adorer la Vierge ; une Madone de Bellini, une autre Madone et un Saint- Marc de Vivariiii, etc.
A San-Zaccaria, la plus ancienne église subsistante de Venise, qu'on croit une fondation de l'empereur grec Léon : la Circoncision et une Madone entourée de quatre saints, de Bellini (ce dernier ouvrage, longtemps célèbre, et porté à Paris, est aujourd'hui horriblement dégradé] ; la Naissance de saint Jean-Baptiste, de Tintoret; un Saint -Zacharie, une Madone et plusieurs autres compositions de Palma.
A San-Pietro : Saint-Pierre et Saint-Paul, de Véronèse; le Marnjre de saint Jean, du Padovanino; les Aumônes de San Lorenzo Giustiniani, par Gregorio Lazzarini ; la V ierge et les Ames du purgatoire, par Lucas Giordano ; une belle mosaïque d'Arminio Zuccati, sur un dessin de Tintoret, etc.
A San-Francesco-della-Vigna (où se trouvait jadis la Cène^ de Véronèse, donnée par Venise à Louis XIV, et qui est maintenant au Louvre) : une Vierge adorant Jésus, du moine Antoine de Négrepont, et datant de la première moitié du quinzième siècle; une Madone de Bellini, deux Madones, l'une entre deux anges, l'autre entre deux saints, de Paul Véronèse; la Flagellation et deux Madones de Palma, le Père éternel et le Christ, par Sanla-Croce, etc.
A San-Sebastiano (où Véronèse, au retour de Rome, exposa ses premières œuvres, et où il fut enterré) : un plafond de ce maître représentant, en trois parties, V Histoire d'Es-
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ther, deux Martyres de saint Sébastien et le Martyre de ses compagnons Marc et Marcellin , encore par Véronèse; le Châtiment des Serpents, de Tintoret ; un Saint-Nicolas , peint par Titien à quatre vingt-six ans, etc.
A San-Marziale : Tobie conduit par F Ange, l'un des premiers ouvrages où Titien i génie tardif, se révélait enfin ; le Saint Titulaire avec d'autres Bienheureux , de Tintoret, etc.
A Santa-Gatarina : un autre tableau de Y Ange et Tobie, attribué à Titien par quelques-uns, mais qui est plutôt d'un de ses élèves; un Mariage de sainte Catherine, par Paul Yéronèse ; Sainte-Catherine ravie au ciel, Sainte-Catherine devant la Vierge, Saint- Antoine et V Avare, par Palma, etc.
Quoique j'aie à peine nommé la moitié des églises vénitiennes, et qu'il n'y en ait pas une où l'on ne rencontre, soit quelques bons tableaux, soit quelques statues, bas reliefs, ornements sculptés en bronze, en marbre, en bois, tous dignes d'attention, et dont je n'ai pas mentionné un seul, je suis déjà fatigué d'une si longue nomenclature. Elle suffit sans doute pour montrer que la visite de toutes ces églises n'offre pas moins d'intérêt à l'amateur des arts qu'au fervent chrétien; elle suffît aussi pour prouver combien il serait facile d'accroître, de compléter le Musée tout nouveau , et encore peu considérable, formé à l'Académie des Beaux-Arts. On n'a qu'à réunir aux tableaux de ce Musée, qui occupe un local bien éclairé, assaini par l'air et le soleil, les plus importants de ceux des églises, qui périssent dans l'abandon . dans l'humidité, dans les ténèbres. Ce serait leur rendre, avec le jour et la vie, leur vraie destination dans notre époque.
Si la basilique de Saint-Marc méritait d'être nommée avant toutes les autres églises, le palais des doges (il palazzo ducale) doit être nommé avant tous les autres palais. Ce n'est
pas que nous ayons à décrire cet édifice non moins étrange, non moins curieux, non moins hardi, non moins imposant, où se trouvent aussi confondus tous les styles, parmi lesquels domine également l'arabe. Bâti par l'architecte Filippo Calendario, qui fut ensuite pendu comme conspirateur, vers le milieu du quatorzième siècle, et sous le doganat de ce Marino- Faliero qui fut décapité pour la même cause, le palais ducal, n'ayant aujourd'hui nulle destination, n'est plus qu'une espèce de curiosité archéologique, comme le Colysée et le Parthénon ; seulement il est encore debout tout entier. On y visite avec intérêt l'escalier des Géants, l'escalier d'Or, la salle du Sénat, celle du Conseil des Dix, la Gueule du Lion, les Puits , les Plombs , le pont des Soupirs , tous ces restes matériels d'un gouvernement qui, comme ceux de Rome et d'Athènes, n'existe plus que dans la mémoire des hommes. Mais de cet édifice, véritable et complet emblème de la constitution vénitienne, de cet édifice qui était à la fois palais, conseil d'Etat, tribunal, prison, lieu de supplice, nous n'avons à mentionner que les objets d'art destinés à la décoration.
Parmi les ouvrages de sculpture, on peut citer, comme les plus remarquables, les chapiteaux très ornés, très riches, des colonnes de la galerie extérieure, que l'architecte de l'édifice sculpta lui-même pour la plupart; — les fenêtres principales sur le Molo et sur la Piazzetta, dont les ornements en pyramide furent ajoutés, après l'incendie de 1577, par Alessandro Yiltoria ; — les huit statues grecques élevées sur la façade de l'Horloge, entre autres celle qu'on nomme le Philosophe, et celle qui porte une corne d'abondance ; — les statues semi-colossales de Mars et de Neptune, sur l'escalier des Géants, que Sansovino fit dans sa vieillesse, et qui ne sont pas ses meilleures œuvres ; — les belles décorations de l'escalier d'Or, du même artiste; — enfin les statues et les fines arabesques de la grande porte, appelée délia Car ta, ouvrages du maestro Bartolomtneo.
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Quant -aux peintures, elles sont disséminées dans les salles» les galeries et les escaliers du palais. Comme ce n'est pas un inventaire que nous dressons, au lieu d'aller de pièce en pièce, nous supposerons, suivant noire usage, tous les tableaux réunis, et nous rangerons les principaux sous le nom de leurs auteurs.
Giovanni Bellini n'a, je crois, qu'un seul ouvrage, le Christ mort; Giorgion pas un seul, non plus que son illustre élève Sebastiano del Piombo. Ni le premier, mort si jeune, ni le second, chargé d'un emploi public à Rome, ne furent appelés à concourir aux décorations du palais vénitien, Titien luimême n'y est plus représenté que par une figure de Saint- Christophe, peinte à la fresque, et parle magnifique tableau nommé la Foi dit doge Marin Grimant, où l'on voit ce doge agenouillé devant la Vierge et l'Enfant , qui lui apparaissent en vision. Mais il ne faut pas oublier que, chargé après la mort de Bellini de terminer les décorations de la salle du grand conseil, Titien y avait peint F empereur Barberousse implorant le pardon d'Innocent III, et qu'il avait représenté dans ce grand cadre historique plusieurs personnages marquants de son époque. L'incendie de 1577 détruisit malheureusement ce tableau, qui avait valu à Titien le titre bizarre de sensale del Fondaeo de' Tedeschi (courtier de la chambre des Allemands), lequel signifiait, je ne sais comment, premier peintre de la république. La principale fonction attachée à ce titre d'honneur élait celle de peindre chaque nouveau doge, moyennant huit ècus par tête, prix convenu à la fondation de l'emploi. Ce fut en celte qualité que Titien peignit les portraits des doges Andréa Gritti, Pietro Lando, Francesco Donato, Marco-Antonio de T révise etVenerio.
Ce sont principalement Tintoret et Véronèse qui ont dé* coré le palais ducal. Tintoret y a laissé plus de vingt tableaux, sans compter les portraits. La Gloire du Paradis, qui se trouve dans la salle du grand conseil, est assurément l'une
des plus vastes toiles que jamais peintre ait déroulées devant lui. Elle a trente pieds de hauteur et soixante-quatorze de longueur. Quoique ouvrage de sa viellesse, confus dans plusieurs parties, et très malheureusement restauré, ce tableau est encore d'un grand effet. On trouve, parmi les autres, des compositions mythologiques, telles que Mars chassé par Pallas, Ariane couronnée par Vénus, la Forge de Vuicaïn, Mercure et les Grâces ; des compositions historiques, comme Charles-Quint recevant les ambassadeurs à Pavie, la Bataille de Z ara, la Victoire de Vittoré Soranzo sur le prince d'Esté, celle de Marcello sur les Aragonais, etc.; enfin des allégories, comme Venise au milieu des Divinités. Paul Véronèse compte, au palais, une dizaine de grandes compositions, plafonds ou tableaux, et dans les genres divers que je viens d'énumérer. Ce sont Y Apothéose de Venise, le Retour d'André Gontarini après sa victoire sur les Génois, la Prise de Smyrne^h Défense de Sciitari, etc. On regarde comme le premier de ses plafonds, et peut-être comme le plus beau de l'Italie entière (la Sixtine à part), celui peint en grisaille dans la salle du Conseil des Dix, dont il a fait plusieurs compartiments. On regarde comme le premier de ses tableaux au palais, et peut-être de toute son œuvre, le célèbre Enlèvement d'Europe, qui est dans la salle nommée Anti-Collegio. Là, comme dans les Cènes et autres compositions prétendues religieuses, Véronèse habille ses personnages "a la vénitienne. Europe a une toilette splendide ; mais le sujet s'explique assez par l'amoureuse soumission du majestueux taureau blanc. Le séjour qu'a fait ce chef d'œuvre à Paris ne lui a pas été aussi profitable qu'au Saint- Pierre martyr de Titien. Ignorant les procédés du peintre, on l'a nettoyé d'abord, puis vernissé, et cette opération malheureuse lui a enlevé la finesse et la transparence des teintes les plus délicates.
Après Tinloret ei Véronèse, viennent naturellement leurs
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fils, Domenico Iiobusti, et Carlo ou Caiietto Cagliari. On a dit du premier qu'il suivait son père comme Ascagne suivait Énée dans l'incendie de Troie, nonpassibus œquis. Il l'imite sans l'atteindre, il lui ressemble sans le remplacer. Deux grandes toiles, la seconde Conquête de Constantinople et la Victoire navale où les Vénitiens firent prisonnier Othon, fils de l'empereur, sont ses œuvres au palais ducal. Quant à celles deCarletto Cagliari, — à qui son père, dont il était adoré, prédisait un talent plus grand que le sien propre, mais qui mourut misérablement, par excès d'application et de travail, à vingt-quatre ou vingt-cinq ans, — ce sont une personnification de Venise, et deux vastes compositions où le doge Cicognaest représenté donnant auditnce à des ambassadeurs. Ces ouvrages remarquables font croire que Véronèse eût pu prédire juste.
Marco Vecelli, l'un des neveux de Titien, et qui soutient le mieux le fardeau de ce grand nom, a fait pour le palais ducal le Congrès de Bologne, où se trouvèrent Charles- Quint et Clément VII , le doge Leonardo Dona adorant ta Vierge, et un plafond représentant la Zecca. Palma le jeune est encore l'un des maîtres vénitiens qui ont le plus contribué à la décoration du palais ducal. Il y a laissé ses œuvres les plus considérables, le Jugement universel , h première Conquête de Constantinople , la Ligue de Cambrai, un Combat naval gagné dans les eaux du Pô parFrancesco Bembo, une Venise personnifiée, etc. Il faut citer encore le Christ chassant les marchands du Temple, sujet un peu épigrammatique à Venise, mais où Bonifazio se montre comme un résumé de toute l'Ecole, en imitant à la fois les styles des différents maîtres, — le Retour de Jacob à Chanaan , le Retour du doge Sebastiano Zani, par Leandro Bassano, — Y Adoration des Mages et la Prise de Bergame, par le Grec Aliense, — le Doge Grimani agenouillé devant la Vierge et saint Marc, par Contarini, — Frédéric Barberousse de-
LES MISÉES D'ITALIE.
vaut Innocent III, par Federico Zuccari, — la Victoire des Dardanelles', par Pietro Liberi, — les six allégories qui ornent l'espèce d'arc de triomphe élevé à la mémoire du doge Morosini, lesquelles, peintes par Lazzarini dans le dixseptième siècle, sont les plus récentes des peintures du palais, — enfin la collection presque entière des portraits des doges, où l'on en trouve plusieurs de la main de Tintoret, de Leandro Bassano et des deux Palma. Cette collection, dans son état actuel, comprend cent quatorze portraits. Le nombre total des doges qui ont gouverné la république étant de cent vingt, il en manque seulement six pour qu'elle soit complète. On sait qu'à la place où devrait être le portrait de Marino-Faiiero, se trouve un ovale noir, avec cette inscription : Hic est locus Marini Falelhri, décapitât i pro criminibus. J'allais oublier, dans cette liste interminable, un bien curieux tableau anecdotique, celui où le Yicentino (Andréa Micheli ) a peint la Réception d'Henri III au Lido. C'est un des nombreux monuments de la visite que ce prince fit à Venise en 1574, lorsqu'après avoir quitté le trône de Pologne, ii allait occuper celui que laissait vacant, en France, la mort précoce de son frère Charles IX. On lui rendit de tels honneurs, que Palladio éleva un arc de triomphe tout exprès pour lui, et que Tintoret fut chargé, par la république, de faire son portrait, qui est encore au palais, dans la salle de' Stucchû
En quittant la somptueuse demeure des anciens doges, il ne faut pas oublier, dans son voisinage immédiat, quelques salles du vaste et bel édifice appelé naguère les Procuratie nuove (parce que les procurateurs de Saint-Marc s'y installèrent après avoir abandonné les Procuratie vecchic), appelé maintenant le Palais-Royal (il Palazzo-Kealc), sans doute à cause de sa ressemblance avec celui de Paris. Dans cet édifice, chef-d'œuvre de Scamozzi, — qui sut réunir au sien un autre chef-d'œuvre architectural, l'élégante bibliothèque bâ-
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lie par Sansovino, — sont dispersés quelques beaux ouvrages de l'école vénitienne, au milieu desquels se trouve, je ne sais comment, le fameux Ecce homo d'Albert Durer. C'est là que Giorgione a laissé une Descente du Christ aux Limbes, — Titien, un Passage de la Mer rouge, ouvrage de jeunesse, fait avant qu'il eût arrêté sa manière, et une Sagesse couronnée, ouvrage au contraire de son extrême et toujours verte vieillesse, — Tintoret, Y Adoration des Mages, Saint Joachhn chassé du Temple, Saint Marc sauvant un Musulman du naufrage, et V Enlèvement du corps de Saint Marc par deux marchands vénitiens, qui, pour emporter ses reliques d'Alexandrie, les cachèrent sous des tranches de la chair immonde du cochon, — Véronèse, une Venise au milieu d'Hercule, de Cérès et d'autres divinités, un Christ au Jardin des Olives, Y Institution du Rosaire, Adam et Eve pénitents, — son fils Carletto Cagliari, un Christ mort sur les genoux du Père éternel, — enfin Paris Bordone, un autre Christ mort pleuré par deux personnages inconnus.
Venise ressemble un peu a Rome par le nombre de ses galeries particulières. Elles ont bien déchu, il est vrai, comme les grandes familles dont ellesornaient jadis les demeures; mais il en reste cependant quelques beaux débris, qui peuvent faire imaginer ce qu'étaient ces galeries dans les temps de grandeur et de richesse. Si la basilique de Saint-Marc est le Saint-Pierre de Venise, si le palais ducal en est le Vatican, on peut retrouver, toutes proportions gardées, l'équivalent des galeries Doria, Sciarra, Borghèse, etc. Celles-ci se nomment, à Venise, galeries Manfrin, Barbarigo, Mocenigo, Capovilla, Pisani, etc.
La galerie du palais Manfrin est certainement la plus considérable et la plus intéressante. On y trouve quelques vénérables reliques de l'art italien naissant, quelques morceaux
de Gimabuë et de Giotto — puis, comme intermédiaires, quelques ouvrages de Mantegna ; — puis, les trois Bellini, un portrait de Pétrarque par Jacopo, celui de Laure par Gentile, et le Christ à Emmaùs par Giovanni; — puis, l'excellent tableau de Giorgion, appelé les Trois Portraits, justement célébré par lord Byron; — puis, enfin, l'un des grands chefs-d'œuvre de Titien, la Descente de Croix , dont il existe deux ou trois répétitions égales, composition noble, vigoureuse, touchante, où le peintre, si mondain d'habitude, et pour ainsi dire si mythologique, se montre chrétien fervent et recueilli. Le palais Manfrin renferme encore d'autres tableaux vénitiens: de Véronèse, un portrait ; de Sebastiano del Piombo, une Circoncision ; du Padovanino, le Sacrifice d> Iphigènie; de Leandro Bassano, Moïse frappant le Rocher; du Pordenone, son portrait au millieu de cinq de ses élèves, ouvrage excellent. Il renferme aussi quelques peintures des autres écoles italiennes : une Présentation au Temple de Jean d'Udine, une Fuite en Egypte et un Ecce homo d'Augustin Carrache, une Lucrèce de Guide ; et enfin quelques ouvrages étrangers, Cérès et Bacchus, de Rubens, un portrait, de Rembrandt, un petit Berger, de Murillo. Gette collection, judicieusement rangéedans un emplacement heureux, mérite d'être visitée par tous les amateurs.
C'est au palais Barbarigo que Titien vécut longues années, et que la peste de 1 576 termina sa vie séculaire. Bien que des bandes impunies de voleurs l'eussent dépouillé durant son agonie, et qu'un indigne fils, le prêtre Pomponio Vecelli, eût dispersé son héritage, le palais Barbarigo à conservé cependant cette Madeleine, dont il ne voulut jamais se défaire, qui fut le modèle de toutes les autres, et de laquelle on connaît au moins six répétitions ; une Venus, qu'on a volontairement gâtée pour en couvrir les nudités, et un Saint-Sébastien, qu'il ébauchait à quatre-vingt-dix-neuf ans. C'est dans ce même palais que se trouve la Suzanne, dont Tintoret, par
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une patience hors de ses habitudes, a précieusement ûni tous les détails, même des animaux et des plantes, ainsi que le groupe de Dédale et Icare, l'un des ouvrages où Canova, tout jeune encore, s'est pleinement révélé.
Le palais Capovilla renferme, au milieu de plusieurs curiosités intéressantes, une collection complète des gravures de Raphaël Morghen, et le palais Mocenigo, l'esquisse terminée de l'immense Paradis de Tintoret, moins restaurée et mieux conservée que le tableau de la salle du grand conseil. Au palais Pisani, le meilleur cadre est celui de Paul Véronèse, représentant la Famille de Darius aux pieds d' A lexandre, sujet traité depuis par Lebrun. Si l'on comparait ces deux compositions en historien, en archéologue, on reprocherait sans doute à Véronèse ses riches costumes vénitiens, son nain bariolé en fou de cour, et tous les détails qui font d'Alexandre un roi du seizième siècle, plus encore qu'on ne reprocherait à Lebrun les longues chevelures de ses héros grecs, assez semblables aux perruques de Louis XIV. Mais qu'on les compare simplement en peintre, et l'on verra que les exigences de l'histoire ne sont, dans l'art, ni les mêmes ni les premières; l'on verra que, pour rendre sur la toile une scène dramatique avec vérité, avec puissance, pour satisfaire les yeux et toucher l'âme du spectateur, l'exactitude historique, respectable sans doute, et qu'il faut soigneusement ajouter aux autres mérites, n'a cependant pas plus d'importance en peinture que l'exactitude des costumes dans un drame représenté sur le théâtre. On fait aujourd'hui, si je ne m'abuse, une trop grande et trop exclusive alïaire de cette vérité historique, de cette couleur locale, comme l'ont appelée sesprôneurs. Pour avoir commis des fautes grossières de costume, Véronèse n'en est pas moins un grand peintre, comme Shakspeare, pour avoir commis d'énormes erreurs de géographie, n'en est pas moins un grand poète dramatique. Se trouve-t-il quelqu'un, parmi les rigides et minutieux
observateurs de la couleur locale, qui se flatte de les avoir surpassés? oui, peut-être; mais c'est seulement clans le costume et la géographie.