‹ Les musées de France--ParisChapitre 7 sur 14 · PREFACE. XV · texte numérisé non relu

PREFACE. XV

conçoit fort bien que le jugement des œuvres d'art appartînt à la foule, lorsqu'elle se composait entièrement d'hommes si éclairés par l'éducation et Texpérience, qu'on pouvait, sans grand danger pour la république , distribuer au sort parmi eux tous les emplois et toutes les magistratures. En politique, en législation, en morale, que la démocratie sagement organisée triomphe et règne, c'est mon vœu le plus cher; mais l'empire des arts, bien qu'il ne connaisse pas plus de frontières que la science, bien que, parlant aussi une langue universelle, il s'étende sur le monde entier , ne peut se gouverner que par une étroite oligarchie. Je crois donc qu'en écoutant avec déférence les avis de ceux qui savent donner raison de leurs avis, on peut se dispenser d'accorder une grande attention aux jugements aveugles et tumultueux que prononce la multitude et (jui font tout au plus la vogue. Dans les arts, la voix publique est celle d'un fort petit nombre, mais intelligente, exercée et passionnée avec désintéressement. Celle-là seule donne aux vivants les récompenses de la réputation ; celle-là seule donne aux morts l'immortalité de la gloire.

Hàtons-nous d'ajouter que, si cette élite de connaisseurs a le privilège de la critique , il ne s'ensuit pas que chacun de ses membres ait le don d'infaillibilité. Loin de là ; elle est comme cette démocratie aristocratique d'Athènes où chaque citoyen n'avait que son vote personnel, et ne pouvait dominer qu'à la condition de convaincre. Comme il n'y a qu'une autorité dans l'empire du bon, la conscience, il n'y a qu'une autorité dans l'empire du beau, le goût. Seulement la conscience parle à tous les hommes le même langage, tandis que

XVI l'KÉl'ACE.

le goùl, au coniraire, même le goûl acquis et foruié, est aussi imiltiple que les lenipérauienls, les passions et les idées. Il varie de pays à pays et d'époque à époque ; dans chaque pays et chaque époque, il varie d'homme à homme, et, dans chaque homme, d'âge en âge.

Qui l'a dit (jifuiie forme est plus belle qu'uue anU-e?

Esl-ce à la lienue à juger de la nôtre? ^

L'ours a raison. Donc , on a beau se faire un devoir de lire tous les livres, d'écouter tous les avis, de consulter des hommes qu'on tient pour plus habiles que soi , d'appuyer son propre jugement de jugements plus sûrs et plus considérables, il n'est permis à personne, dans la critique des arts où manque la règle absolue, de se croire une autorité ; on n'est qu'une opinion.

Cela bien entendu, le critique se met plus à l'aise. Il sait que , même en prenant des formules un peu absolues, et qui semblent peut-être trancher de la sentence, il ne fait qu'exprimer sa propre pensée, et n'engage que son goût personnel. C'est ce que j'ai fait, pour mon compie , dans les précédents volumes , lorsqu'après avoir, par un rare privilège, visité et étudié presque tous les musées de l'Europe, j'ai pu entreprendre et compléter seul un assez grand travail, lui donnant pour principal mérite celui de joindre à tant de variété dans la matière l'unité de goût, d'opinion et de jugement. C'est ce que j'ai fait encore dans ce nouveau volume, auquel je voudrais, comme aux autres, donner pour épigraphe ce mol du vicaire savoyard : « Je n'enseigne point mon sentiment, je l'expose. »

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