‹ Les musiciens célèbresChapitre 15 sur 153 · SIR-INTENDANT DE I.A MDSIQCE DD ROY · texte numérisé non relu

SIR-INTENDANT DE I.A MDSIQCE DD ROY

L’excellent homme qui se présenté icy, ne devoit point estant né en Italie, trouver place dans ce recueil, suivant la loy que nous nous sommes imposée de n’y admettre que des François : mais il est venu en France dans un si bas Age, et il s’y est naturalisé de telle sorte, qu’on n’a pû le regarder comme un eslranger. D'ailleurs, tous scs ouvrages de musique, et le génie mesme qui les a produits ayant e?té formes chez nous, il ne faut pas s’estonner si nous avons crû estre en droit de nous en faire honneur.

LULL1. 33

A son arrivée en France il s'attacha auprès de mademoiselle de Monlpcnsier, mais le roy qui a le goust si exquis pour toutes les belles choses, n'eut pas plustosl oüy des airs de sa composition qu’il voulut l'avoir & son service. Il lui ordonna de prendre soin de scs violons, car il joQoit de cet instrument d’une manière dont personne n'a jamais approché, et mesmo Sa Majesté en créa une nouvelle bande en sa laveur, qu'on nomma les petits-violon-:, qui instruits par luv, égalèrent bien-tost et surpassèrent raesrne la bande des vingtquatre, la plus célébré de toute l'Europe. Il est vrai qu’ils avoient l'avantage de joüer des pièces de la composition de M. de Lully, pièces d'une espece toute différente de celles que jusqties-là on avoit entendues. Avant luv on ne considéroit que le chant du dessus dans les pièces de violon: la basse et les parties du milieu n’estoient qu’un simple accompagnement cl un gros contrepoint, que ceux qui joüoient ces parties composition! le plus souvent comme ils l’cnlendoient, rien n’estant plus aisé qu’une semblable composition, mais M. de I.ully a luit chanter toutes les parties presque aussi agréablement que le dessus ; il y a introduit des Fugues admirables, et surtout des mouvemens tout nouveaux, et jusques-Ià presque inconnus à tous les maislres; il a fait entrer agréablement dans ses concerts jusqu’aux tambours et auxtirabales, instruments qui n’ayant qu’un seul tou sembloient ne pouvoir rien contribuer A la beauté d'une harmonie, mais il a sçû leur donner des mouvomens si convenables aux chants où ils entroient qui la pluspart estoient des chants de guerre et de triomphe, qu’ils ne touchaient pas moins le cceur que les instrumens les plus harmonieux. 11 a sçù parfaitement les réglés de son art, mais au lieu que ceux qui l'ont précédé n’ont acquis de la réputation que pour les avoir bien observées dans leurs ouvrages, il s’est particulièrement distingué en ne les suivant pas, et en se mettant au dessus des réglés et des préceptes. L’n faux accord, une dissonance estoit un écueil où échoüoient les plus habiles, et ç’a esté de ces faux accords et de ces dissonances que M. de Lully a composé les plus beaux endroits de ses compositions par l’art qu’il a eu de les préparer, de les placer et de les sauver.

On ne luv a pas seulement l'obligation d’avoir composé des pièces de musique qui ont fait pendant un très-long temps les délices de toute la France, et qui ont passé chez tous les étrangers ; mais d'avoir donné une nouvelle face A la musique et de l avoir rendue commune et familière à tout le monde. Quand il est venu en France il y avoit près de la moitié des musiciens qui ne sçavoient pas chanter A livre ouvert, la plupart de ceux mesmes qui chanloient chez le roy apprenoient leur partie par cœur avant que de la chanter. Aujourd'huy il n'y a presque pas de musiciens, soit de ceux qui chantent, soit de ceux qui touchent des instrumens, qui n'exécutent sur-le-champ tout ce qu'on leur présente, avec autant de justesse et de propreté que s'ils Taraient csludié pendant plusieurs journées. On admirait un maistre qui sçavoit accompagner sur la basse continué, aujourd’huy une jeune fille qui joué du clavecin ou du theorbe aurait de la peine A s’entendre louer de si peu de chose.

On n’a gucres veu que ceux qui ont excellé dans les chants profanes ayent eu le mesme avantage A composer des chants d'Eglise, cependant il a réussi parfaitement dans ces deux genres de musique, et quand il a fait chanter des Tenebrcsdcsa façon, on ne Ta pas moins admiré que dansl'exéculion de scs plus beaux opéra, parce qu'il a eu l'art d'entrer également bien dans l'esprit de ces

musiques differentes. C’csl ce qui porta le roy 4 le faire sur-intendant de sa musique, charge qu’il meriloil souverainement, cl à laquelle il joignit peu de temps après celle de secrétaire du rov. Il mourut à Paris, le 22 mars 1687, dans la cinquante-quatrième année de son Sge; il est enterré dans l’église des Petits-Pères Augustins Déchaussez, où il a fait bastir une chappelle, et où sa veuve luy a fait élever un très beau mausolée. 11 a laissé six enfants, trois garçons et trois filles.

Rien n’est comparable à la beauté de tous les opéra qu’il a faits. Comme dans ces ouvrages il a joint ù la force du génie de sa nation, la politesse et les agrémens do la noslrc, l’Italie n’a presque rien qu'elle puisse leur opposer. C’est une variété inconcevable de modulations et de mouvemens. Ce sont tous airs qui sans se ressembler ont cependant un caractère de douceur et de noblesse, qui marque leur commune origine. Il est vrny qu’il a eu le bonheur de trouver un poète dont les vers ont esté dignes de sa musique, et tels qu’il pouvoit les désirer pour bien mettre en leur jour toutes les beautez et toutes les délicatesses de son art, mais ce bonheur luy csloil deu afin qu’il ne restas! rien à desirer à scs ouvrages.

Ajoutons à ce témoignage celui de M"' de Sévigné, rendant compte en ces termes des obsèques du chancelier Séguier en 1672 :

« Pour la musique, c’est une chose qu’on ne peut expliquer; « Baptiste avait fait un dernier effort de toute la musique du roi. Ce « beau Miserere y était encore augmenté. Il y eut un Libéra où tous « les yeux étaient pleins de larmes : je ne crois point qu’il y ait une « autre musique dans le ciel. »

Les traits de Lulli ont été aussi maltraités après sa mort que sa réputation. Faute de recourir aux documents contemporains, les artistes se sont contentés de copier le méchant buste de Colignon, sculpteur de la fin du dix-huitième siècle, dont Cochin a donné un dessin gravé par Saint-Aubin, en 1770. Or, ce buste a été fait longtemps après la mort du compositeur, pour être placé sur son tombeau ; c’est la seule œuvre connue du statuaire, et, médiocre en elle-même, elle est en complet désaccord avec tous les autres portraits de Lulli, portraits admirables, peints par Rigaud, par Mignard, et gravés par Boullet, par Edelinck. Il existe même au cabinet des Estampes de la Bibliothèque Impériale un dessin gravé de Bonnart, fort intéressant, et représentant le musicien en pied dirigeant un petit orchestre. Tous ces portraits se ressemblent et donnent à Lulli une physionomie assez belle.

STRADELLA

STRADELLA

NÉ VERS I6t5, MORT VERS «6...

La figure de Stradella est restée poétique et intéressante par suite de ce penchant des esprits à accepter volontiers les légendes pittoresques. Le musicien, devenu dans l’imagination populaire un héros de roman, a paru sur la scène plusieurs fois, notamment dans deux opéras composés par MM. Niedcrmeyer et de Flottow. Au demeurant, l'histoire de sa vie n’est rien moins que sûre, et la même incertitude plane sur l'authenticité des ouvrages qui lui sont attribués. Dans ces derniers temps, les travaux de MM. Richard et Angelo Catalani sont parvenus à dissiper une partie des ténèbres condensées autour de cette personnalité plus fameuse que bien connue ; mais que de choses ne reste-t-il pas à découvrir sur lesquelles la lumière ne se fera probablement jamais 1 Alessando Stradella passe pour être né à Naples, vers ICio, maison n’a point de renseignements sur ses premières années ni sur ses études. Il était à Rome lorsqu'il s'attira le mécontentement du cardinal Cibo, dont il aurait forcé le neveu à épouser une courtisane. Ce fut probablement pour se dérober aux conséquences de sa conduite qu’il se retira h Venise, où on le trouve, en 1G77, engagé pour composer des opéras. C'est là que lui arrivacetteaventure qui l’a rendu célèbre, mais dont toutes les circonstances ne sont pas bien connues. Le médecin Bourdelot qui l’a racontée le premier y a ajouté des détails romanesques, quidoiventêtreécartéssil'on s’en rapporte aux récentes recherches de M. Richard. Nous nous contenterons de dégager de cette relation les faits qui s’accordent avec les documents mis au jour par ce savant. D’après les témoignages les plus concordants, un membre de la puissante famille des Contarini aurait chargé Stradella de donner des leçons de musique à sa maîtresse. Le maître eut le tort de tromper la confiance qu’on avait mise en lui et de se faire aimer de son élève. Tous deux, redoutant les effets de la jalousie vénitienne, s’enfuirent à Turin, où l’artiste fut assez heureux pour faire agréer son talent à la cour de la duchesse régente. Mais les fugitifs ne furent pas longtemps sans être inquiétés. Contarini vint bientôt réclamer sa maîtresse à la tête d’une suite de quarante serviteurs ou clients. Il comptait sur un effet d intimidation qui n'eut point lieu. Madame royale (c’est ainsi

LES Ml'SICIENS CÉLÈBRES.

qu’on appelait la régente de Savoie) avait accordé sa protection au musicien, et facilité à sa compagne l'entrée provisoire dans un couvent. Déçu dans ses projets, le noble vénitien eut alors recours à une vengeance assez conforme aux mœurs italiennes de ce temps. Il expédia à Turin deux hravi chargés de maltraiter Stradella, et qui, leur coup fait, devaient chercher lin refuge dans l’hôtel de l’ambassadeur de France, M. de Villars. L’envoyé de Louis XIV près de la république de Saint-Marc, l’abbé d'Estrades, ignorant le fond de l’affaire et trop jaloux de maintenir les privilèges de son droit d’asile, avait poussé la complaisance vis-à-vis des Contarini, et de leurs alliés les Delfmi, jusqu’à faire remettre aux deux sicaires une lettre de recommandation pour son collègue de Turin. Nantis du précieux papier qui leur assurait l'impunité, les assassins prirent leur temps et, au bout d’un mois de séjour dans la ville, assaillirent le musicien à coups de couteau en pleine place publique. Après avoir ainsi satisfait aux ressentiments de leur patron, ils se retirèrent à l’ambassade de France. Madame royale voulut que Injustice suivit son cours, et, sur le refus de M. de Villars de livrer les misérables, qui lui avaient été recommandés par l'abbé d’Estrades, elle fit faire des représentations à Louis XIV par son ministre à la cour de Versailles. De son côté, le marquis de Villars écrivit à son gouvernement pour lui expliquer sa conduite, alléguant qu’il avait cru devoir, en cette occurrence, faire respecter le vieux droit d’asile inhérent à l'hôtel des résidents français à l’étranger. Il en résulta une correspondance diplomatique des plus curieuses. Le ministre des affaires étrangères, M. de Pomponne, répondit, de la part du roi, en protestant de l’horreur du monarque pour les méchantes actions. Mais si dans l'espèce il regrettait l’application du droit d’asile faite au profit de deux assassins, il approuvait qu'on maintint l'honneur et les privilèges attachés au représentant de la couronne de France. Sur ce chapitre, en effet, Louis XIV n’entendait pas raillerie : on en eut la preuve dans la conduite qu’il tint à Rome à l'égard du pape Innocent XI, qui avait songé à supprimer ces franchises surannées et abusives. Dans le cas présent, la réponse du ministre était un encouragement donné à M. de Villars. Ce fut ainsi qu’il le comprit, et, comme la régente avait fait entourer de gardes l’hôtel de l’ambassadeur, il fit évader les criminels en les cachant dans son propre carrosse. Cette affaire eût peut-être reçu une autre solution, si le musicien, cause bien involontaire de tout cet imbroglio diplomatique, était mort de ses blessures ; mais il guérit, et Contarini en fut quitte pour s’engager à ne plus jamais attenter à ses jours.

STRADEU.V.

Suivant le récit de Bourdelot, il y aurait eu trois tentatives de meurtre contre l'artiste. La première, à Home, aurait échoué parce que les /•ravi, ayant entendu exécuter une aria di c/iiesa du compositeur, ne se seraient pas senti le courage de frapper l'auteur d’une musique si admirable, et de faire perdre au monde un de ses plus beaux génies. La seconde tentative aurait eu lieu à Turin, à peu près comme nous venons de le raconter, et n’aurait manqué celte fois que par des circonstances indépendantes de la volonté des assassins. Enfin, l'implacable ressentiment des Contarini aurait atteint sa victime sur les remparts de Gênes, en 1G70. Cette dernière date, antérieure de plusieurs années à celle que M. Richard a relevée sur des documents authentiques, suffirait pour rendre plus que suspecte la relation de Bourdelot, si l’invraisemblable miracle opéré à Rome par Varia di c/iiesa ne dérailla faire rejeter par les lecteurs sérieux, quoique rapportée par un médecin contemporain des événements, et qui avait voyagé en Italie.

Stradella survécut donc à l'affaire de Turin : il échappa à la rage de ses ennemis ; voilà qui est un fait acquis ; mais que devint-il ensuite ? Ici le biographe perd sa trace, et il nous est même impossible de dire en quelle année il est mort. Les recherches de M. Catalani éclairciront peut-être l’existence de cet étrange personnage, comme elles ont déjà percé en partie les ténèbres qui enveloppaient ses œuvres.

Stradella était poète latin en même temps que musicien, et il écrivit lui-même le texte de plusieurs de scs compositions religieuses ; il en arrangeait les périodes à l’aide des versets tirés des psaumes et de la liturgie. Outre ses motets, on connaît de lui cinq oratorios ou psaumes lyriques sacrés. Celui dont il est question dans la version de Bourdelot est intitulé : Oratorio di san Giovanni Battista a cingue voci con stromenti delT Alessandro Stradella. Quant à la fameuse aria di c/iiesa commençant par ces mots : pietà, Sirjnnre, air qui aurait sauvé la vie de l’artiste, M. Fétis l’a fuit entendre à ses concerts historiques, en 1832, et il y a obtenu un très-grand succès. Toutefois, il est douteux, malgré l’autorité du savant biographe belge, que cette belle composition puisse être attribuée à Stradella. Depuis on a exécuté ce morceau sous toutes les formes, sur des paroles latines, françaises, italiennes, profanes et sacrées, avec ou sans accompagnement d'instruments, et, qui pis est, enjolivé d’une harmonie moderne qui le rajeunirait d’un siècle au moins, si la mélodie elle-même avait réellement un siècle d’existence.

Les œuvres de Stradella comprennent des cantates, des serenate et des opéras dont la plupart ont été écrits pour la cour de Ferrare. On

distingue parmi ces productions dramatiques : Corispero, Orazio Code sul ponte, Trespolo tutore et niante.

Nous ne pouvons mieux faire, en finissant cette notice, que de transcrire le jugement porté par le savant docteur Llurney sur un maître que Bourdelot appelait de son temps «le plus excellent musicien de toute l’Italie ».

« Ses compositions, toutes vocales, dont plusieurs sont en ma possession, dont j’ai examiné un grand nombre dans d’autres collections, sont supérieures à toutes celles du siècle passé, à l’exception de celles de Carissimi, et peut-être, s’il eût atteint un ftge aussi avancé, n’aurait-il pas été inférieur à ce grand musicien. »

On annonce la découverte d’un grand nombre de manuscrits de cet auteur. Il est présumable que la publication de quelques-unes de ses œuvres ne se fera pas longtemps attendre.

En somme, Slradella était peu estimé à cause de ses mœurs. Les documents anciens le traitent assez mal. Les recherches de M. Richard, sans ajouter un seul trait de nature à rétablir sa réputation, le représentent comme une victime mal protégée par la diplomatie indigène et étrangère. Il est incontestable qu’il a joui de son temps d’une renommée brillante, mais promptement éteinte après sa mort. Aucune de ses productions n’a survécu, et son nom serait tombé dans l’oubli sans le récit plus ou moins exact de son aventure.

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