LA VIE
L’Ariége est un des départements les plus pilloresques des Pyrénées. Ses montagnes ne profilent pas les plus hautes cimes de la chaine qui sépare la France de I’Espagne, bien qu’elles atteignent et dépassent 2.800 metres ; mais ses vallées ou alternent prairies et foréts verdoyantes, donnent une sensation de fraicheur délicieuse. Situé au confluent de lAriege et de PArget, le chef-lieu, Foix, érige sur un monticule les fitres tours, ronde et quadrangulaires, du chateau des comtes de Foix, silhouette féodale plus imposante peut-étre que la Cité de Carcassonne dont la base est moins élevée.
Bati dans la plaine, au nord de Foix, Pamiers comple une population plus nombreuse, mais offre au touriste un aspect moins intéressant; d’une butte plantée @arbres et transformée en jardin public, qu’on appelle Le Castéla, on a vue surl Ariége, torrentueuse encore a Foix, qui s’étale ici dans un plus large lit et donne la vie aux Forges alimentées par le minerai de fer de la contrée. Une dérivation formant canal arrose les jardinets qui bordent le Cours du Millam.
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L’auteur d’une Description abrégée du département de l’Ariége, éditée a Foix en Van IX, Mercadier, dépeint ses habitants comme « vifs et courageux et propres aux Sciences et aux Arts qu’un petit nombre de citoyens y cultivent avec succes ». Gabriel Fauré, né a Pamuers en 1845, devait étre !une de ces exceptions.
Ses ancétres étaient ariégeois, de condition fort modeste ; ils exercaient la profession de bouchers. Tel était son grand-pere prénommé comme lui Gabriel. Il est curieux de remarquer & cette occasion, que les deux musiciens les plus raffinés que la France ait produits, Debussy et Fauré, étaient d’assez humble extraction.
Les noms en é sont fréquents dans l’Ariege ; celui de Fauré est porté & Foix, & Saint-Girons; un des hotels de Foix s’appelle ’ Hotel Fauré; il a vue sur la riviére que longent la route et le chemin de fer. Frédéric Soulié était originaire de Foix ; son nom a été donné a une rue de la ville. Celle-ci n’a pas encore rendu le méme honneur au musicien; mais Pamiers a précédé le cheflieu dans cette sorte d@hommage. Une plaque commémorative a été posée sur la maison natale de Fauré, 17, rue Major, pres des Halles. Un buste, ceuvre d’un jeune sculpteur local, M. André Méric, a été érigé le 4 septembre 1927, en présence du fils du compositeur, M. Philippe Fauré-Frémiet, du préfet et du député de PAritge, M. Cazals et de M. Raynald, sénateur. Il est placé dans une rocaille du Castela.
C’est le 12 mai 1845", quest né Gabriel-Urbain Fauré,
1. Et non le 18, comme l’ont dit certaines notices. Le 413 est la date de lacte de naissance. Le baptéme se fit & Notre-Dame du Camp.
sixiéme et dernier enfant de Toussaint-Honoré Fauré, agé de trente-six ans et de Marie-Antoinette-Héléne Laléne, son épouse, agée de trente-sept ans.Ce mariage avait été célébré le 29 novembre 1829, a Gaillac-Toulza, petite commune de la Haute-Garonne ot Toussaint Fauré, — né & Foix le 8 octobre 1810, fils de Gabriel Fauré et de Marguerite Mesplié, — exergait l’emploi modeste d’instituteur primaire. La femme quil épousa, Vapres l’acte de naissance, était « fille de Germain Laléne, capitaine retraité et de Marie-Anne-Guillemette Troy, mariés, demeurant a Gaillac-Toulza »; sur cet acte, le pere du marié est qualifié de « propriétaire ».
L’enfant fut envoyé en nourrice a Verniolles (entre Pamiers et Vareilhes); il quitta Pamiers a Page de quatre ans lorsque son pére, sous-inspecteur de Vinstruction primaire, fut nommé a Foix, directeur de ['Keole normale de cette ville, par arrété ministériel du 27 mars 1849; il occupa ce poste jusqu’en 1859.
Cette école était placée a Montgauzy, faubourg situé au sud et & moins d’un kilometre de Foix, installée dans un ancien couvent désaffecté, vendu comme bien national en 1791 par le département de l’Aritge, racheté en 1840. Sanctuaire dédié & la Vierge et tres fréquenté avant la Révolution comme lieu de pelerinage, Montcauzy, ombragé de grands arbres, est dans un site riant dont M. Philippe Fauré-Frémiet a donné la description. Le regard embrasse, en effet, d’un coté, la vallée de VArigge qui traverse Foix, de lautre, celle de la Barcuillitre ou. coule l’Arget.
C’est la que jusqu’a neuf ans, vécut Gabriel Faure.
Un de ses biographes a raconté que, pris en affection par le curé de Rieucros, il se plaisait aux sons de Vharmonium et s’efforeait d’en manier les touches; on aurait inféré de ce fait Vindice d’une vocation musicale. Il n’y a la probablement qu’une de ces légendes sur les débuts des musiciens célébres, inspirées de la précocité des Mozart et des Saint-Saéns. Quel est le bambin de quatre a cing ans qui n’a soulevé le couvercle du clavier pour patouiller sur le piano des mixtures cacophoniques? Que le petit Gabriel ait manifesté ses dispositions musicales de cette maniere ou de toute autre, elles furent remarquées par une dame qui conseilla aux parents de les développer et prononca devant eux le nom de l’Ecole de musique religieuse récemment fondée a Paris par Niedermeyer. Fermé a Vart musical, le pere hésita d’abord, puis se décida a écrire au directeur de I’Ecole. Celui-ci répondit qu'il profiterait d’une tournée dans le Midi pour examiner le sujet. Il vint & Foix, se rendit compte des dons innés de Gabriel Fauré et l'accepta comme éleve. L’enfant fut done amené a Paris, & Page de neuf ans, pourvu dune bourse du département.
Au lieu des larges horizons de l’Aritge, de la vue des Pyrénées, des beaux ombrages de Montgauzy, ce fut la réclusion dans les batiments mesquins d’une école privée située pres du boulevard de Clichy, au pied de Montmartre, rue Fromentin, l'étude du solfege, du plain-chant, du piano et de lorgue, les devoirs d’har-
monie et de contrepoint. L’Ecole Niedermeyer était une sorte de séminaire musical.
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Soumis & Vinternat, les éleéves y menaient une vie conventuelle, « baignée de musique », mais qui comportait en outre une surveillance religieuse et une instruction littéraire confiées au clergé de Saint-Louis d’Antin. Louis Dietsch, — organiste de Saint-Eustache, — y enseignait lharmonie; Clément Loret, éléve du célebre Lemmens, avait la classe d’orgue. Quant au directeur, il s’était réservé l’enseignement du chant grégorien et la classe supérieure de piano. Dans leurs promenades, les enfants chantaient. des chansons en parties, des chaurs a cappel/a des compositeurs des xv° et xvi® sitcles, car Niedermeyer s’eflorcait de faire revivre ces compositions des vieux maitres et d’épurer le répertoire des maitrises.
C’est dans ce milieu que le brun pyrénéen Gabriel Fauré se liaavec son condisciple, le blond Lorrain Eugéne Gigout, d’une amitié indissoluble. Directeur du Conservatoire, il devait lui en donner une preuve éclatante en le désignant pour la classe d’orgue & la mort de Guilmant et en pronongant une allocution lors de Phommage rendu a Gigout le 21 mars 1923, par ses amis et ses éléves, pour célébrer ses soixante ans de services d’organiste. Dans la circonstance, Fauré eut la coquetterie de rappeler que lui-méme avait été, & l’Ecole Niedermeyer éléve de son condisciple, nommé tres jeune professeur de solfege et de plain-chant, aprés avoir obtenu toutes les récompenses.
Dans ses jeunes années, l’éléve Gabriel Fauré était d'un naturel indolent; ses progres ne furent done pas rapides, tout au moins pour le piano. Pour expliquer
ces défaillances, on est convenu que le professeur se montrait sévére : la physionomie rechignée qu'il a sur ses portraits, le donne a penser. La nature du suisse Niedermeyer était froide, mais loyale et droite et méme susceptible de générosité, car, au bout d’un an d’internat, Toussaint Fauré se refusant a payer la pension de son fils, le directeur avait consenti a le garder gratuitement. Fauré n’a jamais oublié ce bon procédé et il a témoigné publiquement de son estime artistique pour Niedermeyer.
Malade, Louis Niedermeyer dut abandonner la direction de ’'Keole; il mourut le 14 mars 1861, Camille Saint-Saéns lui avait succédé l’année précédente, comme professeur de piano. Il prit en affection ses éleves : Gigout, Fauré, Périlhou, Ed. Marlois, Adam Laussel, Julien Koszul dont plusieurs devinrent des organistes renommeés. Et ceux-ci lui demeurérent toute leur vie reconnaissants d’avoir complété leur éducation artistique. Sous son impulsion intelligente et sympathique, le zile de Fauré se développa puisqu’au bout de quelques années, il obtint tous les premiers prix el un second prix de I’Kcole’.
Muni du diplome de sortie en 1865, Fauré accepta, pour gagner sa vie, une place d’organiste a l’église Saint-Sauveur, de Rennes. II l’occupa trois années (a Rennes on m’a indigué les dates de 1865 a 41867, tandis que les notices publiées sur Gabriel Fauré, — méme celle due & son fils — font durer son séjour de
4. En 1857, prix de solfége; 2° prix d’harmonie et 1" prix de piano en 1860; prix d’excellence ea #quo en 1862; prix de composition en 1865.
1866 & 1870, ce qui ferait quatre). Il ne s’accorda pas tres bien avec le clergé paroissial : on lui reprochait d’arriveren retard aux vépres, d’introduire parfois dans la tribune « des personnes qui n’étaient pas du gout de Monsieur le Curé. » M. Alfred Bruneau a raconté W’autres anecdotes, par exemple que lorganiste allait, pendant le sermon, fumer des cigarettes sous le porche. Peceadilles de jeunesse auxquelles il faut étre indulvent; Partiste avait un peu plus de vingt ans. Cette jeunesse elle-méme lui fit tort lorsquil chercha a obtenir des lecons. La bourgeoisie locale, timorée, consentit x lui confier des adolescents, mais non ses filles. Pruderie exagérée peut-étre ; mais Beethoven et Liszt ne sGlaient-ils pas épris de leurs écolitres et le beau brun qu’était le jeune ariégeois aurait bien pu tourner la téle a des jouvencelles bretonnes !
Quelles qu’en soient les raisons : trisltesse du climat, difficultés locales, monotonie de l’existence provinciale, l’artiste ne se plut pas & Rennes « ville nauséabonde », écrira-t-il dix ans aprés, bien quil y ett fait quelques connaissances utiles, entre autres celle de Jules Tannery, le céleébre mathématicien. Aussi ne puis-je suivre M. Octave Séré lorsqu il affirme que ce séjour en Bretagne influa sur le caracttre de sa musique. Fauré en composa d’ailleurs fort peu dans cette période, probablement quelques motets et la petite Messe pour trois voix de femmes, publiée sculement en 1907. Quant au Cantique de Racine, il est encore plus ancien; on le date de 1864, c’est un des essais de composition de Fauré noté & l'Eeole.
A ce séjour a Rennes se rapporte une excursion faite avec Saint-Saéns au pelerinage de Notre-Dame de la Palud et d’ou ce dernier rapporta sa Rapsodie pour orgue sur trois cantiques bretons et une tournée en Bretagne avec M™ Carvalho qui y donna quelques concerts en 1868. Elle avait accepté Gabriel Fauré comme accompagnateur; il était stipulé qu’a titre de dédommagement, elle mettrait sur ses programmes /e Papillon et la Fleur, Vune des premieres compositions vocales du jeune organiste. Celle-ci eut assez de succes pour étre éditée en 1869 par Choudens, qui publia aussi, en 1870: Dans les ruines dune abbaye.
L’accord avec la paroisse de Saint-Sauveur se rompit sans éclat. Délié de ses engagements, Fauré retourna a Paris et trouva un emploi d’accompagnateur a Notre- Dame de Clignancourt, en mars 1870, mais, en juillet, éclate la guerre avec la Prusse; le bouillant Fauré s’engage aux voltigeurs de la Garde d’ou il est versé bientot au 28° régiment de marche. Il se soumet a la discipline militaire, fait vaillamment son devoir, voit le feu @ la bataille de Champigny. Son maitre Saint-Saéns, mobilisé aussi. allait aux avant-postes et donnait des concerts au profit des blessés en uniforme de garde national. Apres l’armistice, l’eflervescence des Fédérés aboutit & l'insurrection communaliste du 18 mars 1871. Menacé de la conscription dans les bataillons insurgés, Gabriel Fauré s’évade de Paris, se réfugie 4 Rambouillet, puis, apres la répression de la Commune, revient a Paris et reprend de l'emploi comme maitre de chapelle a Saint-Honoré d’Eylau, puis quelques années apres,
a Saint-Sulpice. Il exerce ces fonctions jusqu’en avril 1877. Dans le méme temps, il était rentré a ’Ecole Niedermeyer, comme professeur de composition. I] suppléera fréquemment Saint-Saéns a Vorgue de la Madeleine jusqu’au jour ot celui-ci, trop absorbé par lélaboration d’ceuvres théatrales ou symphoniques, par ses voyages 4 l’étranger, renoncera définitivement a la carriere d’organiste. On sait que Théodore Dubois, maitre de chapelle & la Madeleine, prit alors a la tribune la place de Saint-Saéns. Gabriel Fauré eut celle de maitre de chapelle devenue vacante.
La période antérieure & 1870-71 ne peut étre considérée que comme un prologue dans l’existence artistique de Gabriel Fauré. On peut dire les dates et les faits s'accordent a le confirmer) que son activité créatrice commence avec institution fondée par Romain Bussine et Camille Saint-Saéns pour le développement de la musique francaise. La liste des premiers adhérents ala Société nationale de musique, outre Saint-Saéns, comprend Georges Bizet, Massenet, César Franck, Alexis de Castillon, Edouard Lalo et bien d’autres noms d’organistes, de pianistes, d’instrumentistes et de simples amateurs. C’est la que Fauré se lia avec plusieurs des é6liéves de César Franck, Vincent d’Indy, Henri Duparc, Camille Benoit, Ernest Chausson qui ne furent pas moins disposés que les fidéles de Saint-Saéns, a proclamer sa valeur.
Dans un article trop peu connu et trop rarement cité, publié en décembre 19412, par la revue S. J. M.
M. Henri Dupare, qui fut, plusieurs années, l’actif et dévoué secrétaire de ladite société, a raconté aux lecteurs de cette revue ses souvenirs sur la période des douze ou treize premitres années de la Société Nationale et rendu pleine justice & ses promoteurs. Romain Bussine et Camille Saint-Saéns.
Bussine, écrivait auteur de Lénore, était un homme tout a fait charmant et extrémement intelligent; je n’ai jamais entendu dire qu il efit composé!, mais ce que je sais, c’est que ses connaissances musicales étaient trés étendues, surprenantes méme. Je le rencontrais chaque semaine chez Camille Saint-Saéns, qui recevait alors tous les lundis et nous ne tardAmes pas 4 devenir des amis.
« Il allait nous rendre de précieux services » par la formation d’un petit chceur de six a huit voix par partie, de chanteurs bons musiciens qui exécuta des ceuvres comme la Chevauchée du Cid de Vincent d’Indy, certains fragments des Béatitudes, le Madrigal, le Cantique de Racine, la Naissance de Vénus de Gabriel Fauré.
Ce que dit M. Henri Dupare des jeunes compositeurs redevables de leur notoriété & la Société Nationale, s’applique en tout point a Fauré. D’apres la collection des programmes de cette société que M. Pierre de Bréville a offerte & la Bibliothtque du Conservatoire, je pourrais rappeler ici successivement toutes les dates de premivre audition et d’exécution d’cuvres de Fauré a la Société Nationale, soit & l’ancienne salle Pleyel de la rue Rochechouart, soit, pour les concerts d’orchestre,
4. Si; comme d’autres chanteurs, il a publié une quinzaine de romances.
a la salle Herz, ala salle Erard, ou au Théatre du Chatelet, grace a un accord conclu avec Edouard Colonne. Je le ferai du moins pour les principales.
Ainsile 8 février 1873, Saint-Saéns et auteur exécutaient, a deux pianos, des « fragments de symphonie » de Gabriel Fauré. Ges fragments doivent appartenir a la suite d’orchestre qui fut dirigée par Ed. Colonne a la Salle Herz, le 12 mai 1874. Le programme énumere ainsi les morceaux - Allegro, Andante, Gavotte et Finale et leur donne le titre de symphonie. Nous verrons plus loin ce quest devenue cette production de jeunesse restee longtemps inédite.
Dans la méme séance du 8 février 1873, M" Edouard Lalo mettait son timbre de contralto au service de deux mélodies de Fauré : Lamento et les Matelots. D’apres Vanalogie de son registre vocal avec celui de M” Trélat, cantatrice mondaine mariée a un médecin célebre — ces pieces, inscrites sur le programme sous ce titre vague : « deux mélodies », avaient été déja annoncees lannée précédente, le 10 février 1872. Le 18 mai sulvant, la méme cantatrice interprétait : Seude et Vadmirable Lydia. D’autres mélodies de Fauré, parmi celles de la premiere maniere, suivirent : le 32 mars 1873, Mai, Hymne, dites par M. F. Lévy; le 2 décembre 1874, Ici-bas tous les lilas meurent (Sully-Prudhomme) et Sal est un charmant gason (Victor Hugo). chantées par Marguerite Baron. Le 20 mars 1875, M™° de Grandval faisait. entendre la Barcarolle, sur les vers de Marc Monnier; le 12 février 1876, Léonce Valdec, Dans les ruines d'une Abbaye. Au bord del eau (Sully-Prudhomme)