La chute
Que l'âme ait été autrefois au milieu d'un chœur bienheureux, qu'elle soit tombée dans le monde de la genèse et ait été attachée à un corps, Platon l'a dit dans le Phèdre. Et le commentateur de Platon, Hermias, nous atteste qu'il y a là une réminiscence des Mystères d'Eleusis :
« Alors il leur était donné de voir une beauté brillante, lorsque, dans un chœur divinement conduit, elles contemplaient une vision et un spectacle de félicité, les unes, comme nous, suivant Zeus, les autres suivant un autre dieu, et elles étaient dans l'initiation qu'il est permis de dire la plus heureuse; alors nous fêtions en de' saints transports, étant holoclères nous-mêmes et exempts des maux qui nous attendaient pour plus tard, étant mystes et époptes, des apparitions holoclères, simples, ne donnant aucune crainte, d'un bonheur divin, nous tenant purs dans une clarté pure, et n'ayant pas la marque de ce que nous portons maintenant autour de nous, et que nous appelons le corps, auquel nous sommes attachés à la façon de l'huître » (Platon, Phèdre, 250 b-c).
« Il a dit jj.uoujjt.svot et Ituotctsjovtîç, — étant mystes et époptes — en empruntant les mots aux télétés d'Eleusis » (Hermias, Comment, sur le Phèdre, 250 c).
« Nous-mêmes étant holoclères : Platon parle véritablement de ces célèbres mystères comme un épopte. — Holoclères signifie parfaits — -réXetot — • Ce qu'il a dit dans la suite, c'est que la communauté avec le corps est cause de la chute de l'âme » (id., ibid.).
Himérius a repris la théorie de Platon en précisant bien les rapports avec l'initiation :
248 INITIATION HOLOCLÈRE
« Voici quelle est l'âme divine et qui commence à s'initier. Elle désire les plus belles et les plus grandes occupations. En effet elle a été la compagne du dieu, et souvent, dans sa course circulaire, a considéré la plaine de la vérité et s'est remplie de la vue des spectacles qui sont là-haut; puis elle eut un accident, ses ailes tombèrent, elle en vint à habiter le lieu qui est ici, s'étant revêtue d'un corps; cependant, même quand elle est tombée pour un peu de temps dans l'adversité, et même quand l'oubli des spectacles qui sont là-haut l'envahit, elle ne reste pas sans ailes jusqu'au bout et ne dépense pas sa vie dans l'ignorance, mais lorsqu'elle voit des choses belles d'ici-bas, elle s'éveille, et la mémoire la transporte vers les choses qu'elle avait vues autrefois, circulant avec les dieux autour du ciel; émue, elle regarde les hauteurs et cherche le lieu qui est là-haut et scrute les choses qui y sont » (Himérius, Discours, XIV, 12).
L'âme qui entre dans la vie reçoit un breuvage d'oubli, c'est-à-dire un breuvage qui lui fait oublier ce qu'elle a vu dans le séjour antérieur, de même qu'elle recevra un breuvage quand elle devra quitter cette vie :
« Quel breuvage d'oubli il y a pour les âmes qui sortent, qu'un autre le dise! Mais, à l'âme qui entre dans la vie, il est tendu un breuvage d'oubli, à savoir l'agrément et la douceur qui se trouvent ici-bas » (Synésius, Des Songes, 5).
L'âme qui pénètre dans le monde matériel, dit Macrobe, reçoit de la matière dans laquelle elle plonge un breuvage qui l'imprègne et l'alourdit, qui l'enivre et lui donne l'oubli; il y a là une chose mystérieuse, symbolisée par le cratère de Liber (ou Dionysos) :
« C'est ce que Platon a marqué dans le Phédon, que l'âme est entraînée vers le corps trépidante d'une ivresse nouvelle, voulant signifier le nouveau breuvage, produit par un afflux de la matière, qui l'imprègne et l'alourdit, puis l'entraîne. Gomme marque de ce secret, il y a le cratère astral de Liber le Père, placé dans la région qui est entre le Cancer et le Lion, signifiant que l'ébriété arrive là pour la première fois aux âmes qui vont descendre, sous l'influence delà matière qui influe sur eux, d'où l'oubli, compagnon de l'ébriété, commence à se glisser insensiblement dans les âmes » (Macrobe, Songe de Scipion, I, 12 el suiv.).
Et Platon, avant ces auteurs, a mentionné « cette chose lourde, terrestre et visible, que telle âme a en elle, et qui
l'appesantit et la tire vers le lieu visible 1... » ou bien « l'âme qui, se remplissant d'oubli et de méchanceté, s'alourdit, et, alourdie, perd ses ailes et tombe sur la terre 2 ».
Souvent les auteurs parlent du « cercle » à l'intérieur duquel les âmes restent enfermées, quittant le corps et montant, puis redescendant, d'après l'ancien logos, c'est-à-dire d'après le mythe relatif à la métemp?ycose :
« C'est un vieux logos que nous nous rappelons, que les âmes sont arrivées là-bas, venant d'ici, et que de nouveau elles arrivent ici et naissent des morts » (Platon, Phédon, 70 c). Cf. ibid. 81 c-d.
Olympiodore, sur ce passage de Platon, a noté : « C'est un logos orphique et pythagorique » (édition Norvin, p. 60).
Et saint Augustin : « Ce cercle nécessaire, auquel ont cru les Platoniciens, de partir des mêmes lieux et de revenir aux mêmes lieux... Credilus a Platonicis quasi necessarius orbis Me ab iisdem abeundi et ad eadem revertendi » (Cité de Dieu, X, 30).
On peut dire que l'âme, pendant qu'elle est dans le corps, subit un châtiment et que nous vivons pour expier des fautes :
«... Nous qui nous tenons tous par nature, ainsi que s'expriment ceux qui disent les télétés, comme pour un châtiment. Car c'est d'une façon divine que les anciens affirment que l'âme subit un châtiment et que nous vivons pour l'expiation de grandes fautes » (Jamblique, Protreplique, VII, 134).
L'homme enchaîné dans la prison n'a plus la vue forte et distincte; il est malade dans le souffle de son imagination, c'est-à-dire ne peut plus se représenter les choses d'en haut; or il faut que ce souffte redevienne divin. C'est encore Synésius qui le dit :
« Celui qui est malade dans le souffle de la phantasia, qu'il ne demande pas des choses claires, ni des contemplations distinctes; mais, quelle est sa maladie, ce qui rend sa vue faible et indistincte, apprends-le de la philosophie secrète, grâce à laquelle ce souffle devient divin... »
(Les mots « philosophie secrète » indiquent bien qu'il est question du degré d'initiation par lequel le souffle qui règle la phanla-