Le roi prêlre ou chef de prêtres
L'union, dans la même personne royale, du pouvoir religieux et du pouvoir politique, apparaît couramment dans l'antiquité, en Egypte, en Perse, en Étrurie et ailleurs 1.
Il n'est donc pas surprenant que nous la trouvions dans la Grèce antique 2, à diverses époques.
Chez les Hellènes de l'époque héroïque, le roi est prêtre ou chef de prêtres :
Homère montre plusieurs fois les rois occupés à des cérémonies sacrées : Agamemnon et Priam au chant III de Y Iliade, Achille au chant IX, Nestor au chant III de l'Odyssée, etc.
Chez Eschyle, les filles de Danaos disent au roi d'Argos : « Tu es la cité! Prytane sans contrôle, tu domines l'autel, foyer du pays, par les signes de ton front qui seuls décident, et, sur ton trône au sceptre unique, tu domines tout besoin » (Eschyle, Suppliantes, 370 et suiv).
Chez Euripide, Oreste ayant déclaré : « Il est juste que je domine le pays dans cet Argos pélasgique », Ménélas lui pose ces questions: « Pourrais-tu bien toucher les libations?... Pourrais-tu frapper les victimes avec ta lance? » (Euripide, Oreste, 1600 et suiv.)
Et Philon conserve le souvenir du caractère sacerdotal détenu par les rois antiques : « Les premiers rois me paraissent avoir été en même temps chefs de prêtres » (Philon, fragments, II, 658).
Les rois de Sparte, à l'époque historique, exercent des fonctions sacerdotales :
« Les Lacédémoniens ont accordé aux rois ces privilèges : deux sacerdoces, celui de Zeus Lacédémonien et celui de Zeus Céleste, et le droit de porter la guerre dans le pays qu'ils veulent » (Hérodote, VI, 56).
1. Ce caractère de la royauté est bien attesté en Egypte, en Perse..., il persiste très longtemps au Pérou et en Chine; il se rencontre encore de nos jours au Japon et chez des peuples divers. Voir là-dessus Hocart, Kindship, passim.; Frazer, Origines magiques de la royauté; A. Moret, Du caractère religieux de la Royauté pharaonique; A. Moret, Mystères égyptiens, p. 178, etc.; E. Na ville, Religion des anciens Egyptiens, Ann. du musée Guimel, XXIII, p 243. Les lucumons étrusques étaient à la fois magistrats, chefs militaires et pontifes (Virgile, Enéide, X, 175; Tite-Live, V, 1; Censorinus, 4). Aux îles Pomotou les princes eux-mêmes étaient prêtres en vertu de leur titre princier (A. Ré ville, Les religions des peuples non civilisés, II, p. 77). Aux îles Tonga, il y avait une sorte de pontife qui avait autrefois été maître temporel aussi bien que spirituel (Id. ibid., 79). „ * ' „ ™
2. Le caractère religieux des rois en Grèce, a Rome, en Etrurie, a été bien montré par Fustel de Coulanges, La Cité antique, p. 202 et suiv.
« (A Lacédémone) ce qui concerne les dieux est confié aux rois » (Aristote, Politique, III, 9, 2).
Cf. Xénophon, Rép. des Lacéd., 15, 2, etc.
Il en est de même à Syracuse, Cos, Mitylène, Chio, Téos, Cyrène 1...
Les Athéniens, constitués de bonne heure en démocratie, ont conservé cependant un Roi ou Basileus : FArchonte- Roi qui dirige les cérémonies sacrées, juge les procès d'im" piété, afferme les domaines sacrés... Ils ont aussi les Rois des tribus diverses. D'autre part, les magistrats politiques comme le premier Archonte, le Polémarque, les Stratèges ont des attributions religieuses 2.
Voici quelques textes importants sur ces points; d'abord de Platon :
Platon, dans le Politique (290 d) rappelle que le Roi, à Athènes, a « le privilège des choses sacrées les plus vénérables et les plus aimées des ancêtres. »
Puis d'Aristote :
« (Avant Dracon) le Roi avait ce qu'on appelle maintenant le Boucolion, près du Prytanée, et la preuve c'est que, encore maintenant, l'union de la femme du Roi avec Dionysos, et le mariage, se fait là... » (Politeia des Athéniens, III, 5).
« Le Roi s'occupe d'abord des Mystères, avec les épimélètes que le peuple élit au nombre de deux pour l'ensemble des Athéniens, l'un de la famille des Eumolpides, l'autre de la famille des Céryces; ensuite il s'occupe des Dionysies Lénéennes...; c'est aussi lui qui propose tous les concours de flambeaux » (ibid., 57, 1).
Cf. ibid., 56. 3-5, sur les fonctions religieuses de l'archonte; ibid., 58-1 sur celles du polémarque qui « fait les sacrifices à Artcmis Agrotéra et à Énalyos (ou Ares). »
Voici celui de Démosthène :
«Au commencement, ô Athéniens, il y avait une puissance dominante et la royauté, dans notre cité, royauté appartenant à ceux qui l'emportaient toujours sur les autres parce qu'ils étaient autochtones; le roi faisait tous les sacrifices, et son épouse, comme reine,
1. Frazer, Origines magiques de la royauté, trad. franc., p. 26-29.
2. Voir là-dessus, par exemple, Schwmaim-Galuski, Antiquités grecques, I, p. 48S.
faisait naturellement les plus vénérables et les plus mystérieux. Mais lorsque Thésée eut réuni ensemble les Athéniens et eut fait la démocratie, et que la ville fut devenue très peuplée, le peuple ne choisissait pas moins le Roi parmi ceux qui étaient considérés comme les premiers, votant d'après leur excellence; et la loi disposait que son épouse fût citoyenne, et n'eût pas été unie à un autre homme, mais qu'elle se mariât vierge, afin qu'elle pût. sacrifier les sacrifices secrets aux dieux » (Démosthène, Contre Néère, 74-75, p. 1370).
Et voici d'autres textes, entre beaucoup :
« Le Basileus préside aux Mystères avec les épimélèles, aux Lénéennes et aux concours qui se font avec le flambeau » (Pollux, VIII, 90).
« Basileus : celui qui s'occupe des Mystères » (Hésychius).
D'autres cités ont vu la même évolution qu'Athènes : elles ont conservé leurs* Rois en leur laissant seulement le pouvoir religieux.
A Éphèse, suivant Strabon, des rois héréditaires, descendants d'Androclos, fils de Codros, roi d'Athènes, gardent certains privilèges honorifiques, les insignes royaux et la prêtrise de Déméter :
« Androclos commanda (dit Phérécyde) la colonie des Ioniens , — Androclos fils légitime de Codros roi d'Athènes, — et devint fondateur d 'Éphèse. Voilà pourquoi on dit que la royauté des Athéniens fut établie là, et encore maintenant ceux qui sont issus de cette famille sont appelés rois, ayant certains honneurs, la proédrie dans les concours, la pourpre insigne de naissance royale, le scipon au lieu du sceptre, et les hiéra de Déméter éleusinienne » (Strabon, XIV, 3, p. 632-633).
A Cyrène, Battus dépossédé conserve l'exercice de certaines fonctions sacerdotales (Hérodote, IV, 162).
Partout en Grèce, les sacrifices communs à la cité sont exécutés par des hommes qui ont le pouvoir politique, que Ton nomme suivant les pays, archontes, rois ou prytanes; leur pouvoir vient de la déesse Hestia, et ils gardent le temple d' Hestia :
« Très proche de cette activité est celle qui concerne tous les sacrifices communs : ceux-ci ne sont pas confiés par la loi aux prêtres, mais à des hommes qui tiennent cet honneur de V Hestia
commune : on les appelle ici archontes, là rois, ailleurs prytanes » (Aristote, Politique, VI, 5, 11).
« Car ce que l'on appelle chez eux (chez les Hellènes) des Prytanées, ce sont des temples d'Hestia; et le soin en est confié à ceux qui ont la plus grande puissance dans les cités » (Denys d'Halicarnasse, II, 65).
La royauté a subi une évolution à peu près analogue chez les Romains. D'abord il y eut un Roi, qui était prêtre et chef de prêtres :
« Que ceux qui devinrent plus tard directeurs de la politique romaine aient été d'abord des prêtres, cela n'est ignoré de personne » (J. Lydus, des Mois, I, 37).
A propos de l'expression de Virgile, Rex el Sacerdos, Roi et Prêtre (Enéide, III, 80), Servius dit: «C'était la coutume que le Roi fût Prêtre et Pontife. Voilà pourquoi, aujourd'hui encore, nous donnons aux empereurs le titre de pontifes. »
« Numa songea à créer des prêtres, bien qu'il exerçât lui-même beaucoup de fonctions sacrées, surtout celles qui sont données maintenant au flamine de Jupiter... » {Tite Live, II, 20).
Puis les Rois ont été chassés, il n'est resté que le rex sacrorum ou roi des sacrifices, qui n'a aucun pouvoir politique l.
Cependant les magistrats romains, au temps de la République, eurent fréquemment des pouvoirs religieux. Et, au temps de l'Empire, les empereurs eurent les principales dignités sacerdotales. Après César, tous les empereurs romains furent pontifes : or les pontifes étaient des chefs de prêtres 2.
Et Julien peut insister sur la dignité religieuse du stratège ou du roi :
« Il convient en effet, à mon avis, que le stratège ou le roi, en sa qualité de prêtre et de prophète, ne manque jamais de rendre à la divinité les honneurs qui lui dont dus » (Julien, II, 68 b = édit. Bidez, t. I, p. 139). Cf Lettres, p. 95 et suiv., p. 166, 12 et suiv.
En règle générale, le roi tient sa dignité de ses ancêtres, et diffère ainsi du tyran qui s'empare du pouvoir; mais le tyran peut devenir un roi véritable.