‹ Les mystères de l'Ile Saint-LouisChapitre 20 sur 52 · ÉVÉNEMENTS · texte numérisé non relu

ÉVÉNEMENTS

A l'approche de la jeune fille, Pompeo avait remis le médaillon dans son pourpoint et tiré le rideau sur le portrait ;

mais ce mouvement, si rapide qu'il fût, ne put échapper à Mariette.

Dans la galerie où se trouvait alors l'Italien, une palette,

fraîche encore, témoignait assez du travail récent de quel-

(1) Grâce aux études consciencieuses de nos artistes et au goût des belles choses répandu dans le grand monde, le temps actuel n'a rien à envier au tem^s d'autrefois. Les délicatesses des anciens nids palpitent encore sous le ciseau de nos ouvriers; nous citions l'autre jour Froment-Meurice, notre riche orfèvre, si supérieur à Morel, et c'était justice. A l'instant où nous revoyons ces lignes, nous n'apprenons pas sans un secret plaisir qu'un choix auguste a ratifié nos éloges. Froment-Meurice est chargé par la cour de Lucques et madame la duchesse de Berri d'un ouvrage qui va mettre le sceau à sa renommée. C'est à l'occasion du mariage de Mademoiselle avec le prince de Lucques que cette commande a eu lieu.

que artiste à cette toile inconnue, voilée si vite au regard curieux de Mariette.

Pompeo lui avait semblé plongé, devant ce cadre, dans une rêverie extatique. Une mélancolie indéfinissable noyait encore son regard quand il lui dit :

— Ah! c'est vous, enfant; vous m'avez surpris, car je parlais à quelqu'un.

— A quelqu'un? demanda Mariette; mais vous causez donc avec un être invisible?

— Visible pour moi seul, dit Pompeo. Si vous me promettez de ne pas me demander son nom, je vous le ferai voir, Mariette.

— Qui? la dame de ce portrait? car c'est une femme, j'en suis sûre; sans cela, auriez-vous recouvert si vite la toile que voici de son rideau , votre front serait-il si pâle, votre parole si tremblante? Moi qui me croyais dépositaire de tous vos secrets, vous m'en cachez un; c'est mail Je gage que ce sera quelque comédienne de l'hôtel de Bourgogne, que messire Bellerose veut vous faire immortaliser. Laissez-moi l'admirer à mon aise, je vous en prie.

Mariette avait jeté ces paroles à Pompeo d'un air ironique, elle avait peine alors à se défendre elle-même d'un sentiment inquiet de jalousie. L'âge de Pompeo établissait entre la jeune fille et lui une véritable disproportion, et cependant Mariette l'aimait au point de souffrir, à la seule idée d'une femme rivale qui lui eût ravi le cœur de cet homme, qu'elle préférait aux plus riches et aux plus beaux d'entre les seigneurs. Elle se jeta, émue et palpitante, dans ses bras.

— Je serais, dit-elle, si malheureuse de vous perdre, moi qui ai déjà perdu Charles !

Pompeo la releva, tout en l'attirant doucement hors de la galerie où se trouvait le portrait voilé. 11 la fit asseoir sur un riche sofa incrusté de nacre, et lui demanda ce qui 1'*" menait. Mariette tremblait, elle mit quelque temps à se rassurer, puis elle reprit :

— Je ne viens point ici, mon cher Pompeo, admirer de stériles magnificences. Un danger réel me fait accourir vers vous; voici de quoi il s'agit. Depuis qu'on vous sait absent de notre maison, vous qui m'y protégiez par votre seule présence, des gens suspects rôdent jour et nuit à ses alentours. Cette insistance étrange effraye mon père; il existe surtout certain cavalier masqué dont il n'a pu sonder jusqu'ici les intentions. Ce mystérieux visiteur humecte rarement ses lèvres du vin que je lui verse; seulement, doisje vous le dire, son seul regard m'effraye à travers les trous de son masque ; il en veut peut-être à mon honneur, à ma vie. Toutefois, son silence ne me laisse rien entrevoir de ses projets; j'ai remarqué seulement qu'il examinait avec une attention scrupuleuse la porte de la chambre où je dors chez maître Philippe. Le capitaine la Ripaille, retenu chez lui par une blessure dangereuse, n'a point apparu depuis longtemps au cabaret; mais j'ai su de son valet Mardochée que ce damné masque s'étonnait des préparatifs somptueux de cet hôtel, dont vous dirigez l'exécution. Il a ajouté que cet inconnu lui paraissait être de la police, et qu'il craignait bien, pour sa part, qu'au premier jour elle ne vînt faire une descente à la Pomme de pin. Ceci m'a rassurée quelque peu en voyant qu'il n'était pas question de moi, et que ce prétendu séducteur ne cachait qu'un espion... Mais j'avais chez moi certain dépôt... Et tenez, reprit Mariette, en tirant un coffret de dessous sa mante, je vous l'apporte. 11 sera plus en sûreté dans cet hôtel que dans la maison de mon protecteur, de mon père.

En même temps, Mariette remit à Pompeo un coffret de bois de sandal.

— D'où tenez-vous ce coffret? demanda l'Italien dès qu'il en eut vu seulement l'écusson en forme de cœur.

— C'est mon secret, répondit la triste enfant; j'ai trouvé ce dépôt dans des circonstances que je ne puis me résoudre à vous faire connaître. Comme ce coffret avait sa clef, je fus bien tentée de savoir ce qu'il contenait; jugez de mon

malheur ! ce sont des lettres en italien ! J'ai cependant lieu de supposer qu'elles ont quelque importance... Qui concernent-elles? vous le savez peut-être; en attendant, j'ai cru qu'il était prudent à moi de les garder. Je vous dirai plus tard dans quel lieu je les trouvai.

Pompeo n'écoutait plus. Agité d'un tremblement convulsif, il venait d'ouvrir le coffret et de le vider; Mariette avait dit vrai, il ne contenait que des lettres à moitié jaunies par le temps, mais chacune de ces lettres faisait refluer le sang de l'Italien jusqu'au cœur; la joie et la douleur se le disputaient. A la fin, il poussa un cri aigu, un cri de tigre blessé ; puis, laissant échapper le coffret de ses mains froides, il retomba inanimé sur le parquet.

Mariette eut peur, elle était seule ; elle courut jusqu'à la vasque de marbre ornée de tritons qui recevait l'onde cristalline d'un réservoir, près de la grande galerie.

Elle puisa de l'eau dans ses mains tremblantes et la versa sur le front brûlant de l'Italien.

— Qui me rappelle à la vie ? demanda Pompeo d'une voix sourde.

— Moi, moi, votre amie; moi, Mariette, répondit la jeune fille en écartant les cheveux de Pompeo.

Son souille léger s'épanouit bientôt en fluide électrique sur les tempes de cet homme, qui la regarda avec une singulière expression. Une pensée amère, absorbante, déchirait le cœur de Pompeo ; il se releva d'un bond en ramassant le coffret. Après y avoir renfermé les lettres, il en prit la clef, et la serrant dans sa poitrine, il dit à la jeune fille :

— Ces papiers, Mariette , renferment un secret qui me regarde moi seul ; vous les avez remis sans le savoir à leur adresse... Un mot seulement : vous m'avez promis de me dire où vous les aviez trouvés ?

— Dans la cabane de maître Gérard le passeux, répondit Mariette.

— C'est bien cela, reprit Pompeo d'une voix brève. Gérard m'avait dit qu'une femme lui avait confié ce dépôt...

— Mariette, continua-t-il en déposant un chaste baiser sur le iront de la jeune fille, je t'ai promis de te faire voir une femme dont tu ne peux connaître ni l'histoire ni le nom. Cette femme, je l'ai connue belle et jeune comme toi; cette femme, je l'ai aimée... Maintenant, Mariette, si tu veux que je te présente à la fois le plus parfait miroir de la beauté et de la douleur humaines, regarde cette figure dont je soulève le voile. Cette femme était mère; cette femme, un misérable l'a privée de son enfant ! Cet homme infâme, il faut que je le trouve, que je le provoque, qu'il menre ! Car, si tu le veux savoir, Mariette, c'est ma fille qu'il a tuée, ma fille, le seul bien qui m'eût rattaché à la vie ; ma fille que j'aimais, et dont tu ne peux toi-même à présent me tenir lieu ! Je le jure ici devant ce portrait, Mariette, je tuerai cet homme ! 11 me rendra compte du sang versé, en quelque lieu qu'il se trouve. Mariette ; Mariette! peux-tu bien comprendre l'étendue de ma douleur? Je sais le nom de cet homme, les lettres que tu m'as remises me Font appris. Et cependant, je suis là, immobile et foudroyé. Je regarde, ainsi que toi, ce portrait avec des pleurs dans les yeux ! Ah ! ce ne sont pas des pleurs, c'est du sang, c'est ma vengeance qu'il me faut ! Mariette, adieu ! lorsque je te reverrai, tu pourras te dire : Pompeo a puni celui que Dieu n'avait pas encore puni, il a écouté les voix de son cœur! Insensé que je suis, je croyais à la mort naturelle de ma fille ; je ne soupçonnais ni la perfidie ni le crime. Mais il en est temps, mais cette nuit môme les abords du Palais-Cardinal me sont frayés. Laisse-moi sortir, laisse-moi voler à la vengeance. Tu pâlis, enfant, tu considères cette beauté froide et sans voix! Celle que j'aimais est morte aussi!... Va, laisse retomber sur cette image ce rideau comme un linceul... Encore une fois adieu, suismoi du regard et ne trahis pas mon secret. Qu'as-tu donc ? tu trembles, tu te détournes et tu pleures? Ton cœur déborde-t-il comme le mien, Mariette? toi, pauvre orpheline, songerais-tu donc aussi à ta mère ?

Le cœur de Mariette était brisé, en effet, et de longues larmes brûlaient ses joues... La femme que retraçait ce portrait avait à peine vingt années; elle était si belle, que sa beauté frappa la jeune fille d'admiration et de douleur. Elle comprit bien vite que Pompeo l'eût aimée; mais en apprenant l'odieux forfait qui l'avait privé de sa fille, la ressouvenir amer de ses jeunes années, sur lesquelles un abandon fatal avait pesé, lui revint. Ce portrait qu'elle avait alors devant les yeux semblait l'attirer par un regard magnétique; Mariette en vint à le considérer comme celui d'une sœur. La personne en question était peinte en Diane partant pour la ebasse ; sa grâce et sa noblesse éblouissaient. Lorsque Mariette laissa retomber le rideau sur le cadre, il lui sembla entendre un soupir étouffé, comme celui d'une âme qui se plaindrait.

— Ohl s'écria-t-elle, j'ai peur; partons de ce palais inhabité, partons viteî

Dans sa frayeur, elle chercha Pompeo, mais Pompeo avait déjà fui... Mariette regagna la maison de Philippe Gruyn d'un pas chancelant... Elle trouva le vieillard inquiet de son absence, elle le rassura par de bonnes et douces paroles... Saint-Amand et la RipaHle entraient en ce moment au cabaret, tous deux s'entretenaient dii bal que Son Eminence le cardinal de Richelieu croyait devoir donner ce soir même à l'occasion des- Catalans qui venaient de se soumissionner au roi, après s'être révoltés contre Philippe V.

Le capitaine la Ripaille, relevant alors de maladie, ne ressemLlait pas mal à feu le vicomte de Jodelet; sa pâleur devenait plus saillante en raison du vieux pourpoint de satin noir éraillé dont il s'était revêtu ; ce satin, véritable repaire de mites, le digne Amilcar l'avait acheté, le matin, au pilier des halles. Le capitaine, éloigné longtemps du cabaret de maître Philippe par le plus malencontreux coup d'épée, avait alors la luette en feu.

— Çà, mon garçon, disait-il au sommelier, puisque j'ai

eu le bonheur d'échapper à TAchéron et aux médecins, humecte-moi. Saint-Amand, vous voyez cet habit ; il est, je l'espère, assez galant 1 Allez, mon cher poète; ah! vous en verrez bien d'autres I Comme vous l'avez dit vous-même dans votre ode à monseigneur le duc d'Enghien :

Battre le fer tant qu'il est chaud, Est un des points de ma science, Et mon courage noble et haut, Brûle toujours d'impatience !

Eh bien, oui ! je brûle d'impatience, mon cher Saint- Amand. Tel que vous me voyez ici, je suis peut-être au plus près de la faveur. Vous ne pouvez avoir oublié que je me suis battu pour un vers de Mirame. Le gendarme de la reine qui m'a blessé avait un rude poignet. Tant il y a que j'ai gardé le lit un bon temps, et que j'eusse pu faire vingt tragédies de la force de celle du cardinal pendant cette longue maladie... Toutefois, comme je ne m'étais battu, vous le pensez bien, que pour plaire à ce grand homme , je me disais à part moi : Voilà un bélître ! Savoir qu'un brave de ma trempe s'est battu pour soutenir un de ses vers , et ne pas lui envoyer de quoi rafraîchir son admiration, c'est d'un plat gueux! Mais, ventre-saint-gris! vous allez voir que le cardinal a bonne mémoire...

— Pour ses vers, dit Saint-Amand, cela est possible.

— Pour ses amis... Écoutez... Cette nuit, et comme je m'en revenais, la mine piteuse, à mon garni du Bras d'argent, j'ai trouvé devant ma porte une sorte de grand escogriffe vêtu de noir, masqué, renfrogné, capuchonné, ■en un mot, toute la mine d'un vrai sbire. Rien qu'en le voyant, j'avais mis la main à la garde de mon épée.

— Vous êtes, m'a-t-il dit, le brave capitaine Gaston de la Ripaille?

— Pour vous servir, monsieur, ainsi que le roi, répondis-je.

— Il ne s'agit pas du roi, mais du cardinal, répliqua-t-il.

Demain, il y a fête au palais de Son Imminence; j'en sortirai à minuit. Ne manquez pas de vous trouver alors à la petite porte basse qui donne sur la rue des Bons-Enfants; j'ai à vous y entretenir d'une chose .qui peut faire votre fortune.

— Cela dit, il me quitta et se perdit bientôt dans l'ombre des ruelles qui entourent ma demeure. Je ne pense pas que le quidam ait voulu se jouer de moi. Mort et sang ! si je le savais!...

— Remettez-vous, capitaine, dit Saint-Amand avec ironie, le cardinal veut sans doute réparer ses torts... Allez à ce rendez-vous de la petite porte, vous serez là plus en sûreté que dans le bal môme.

— Pourquoi cela?

— Parce qu'à ce bal on pourrait bien dire des vers du Richelieu. Je vous vois lancé. Ce que c'est que d'applaudir à propos l

— Oui, parlez-en à votre aise; que Ton m'y reprenne! J'ai gardé le lit six mois.

— Je parie que le cardinal vous fera l'intendant de son théâtre. Si cela est, mon cher capitaine, conseillez-lui donc de le brûler.

Comme l'heure avançait, Saint-Amand engagea le capi-, taine à se hâter; car Jes violons de Tiberio devaient, disaitil, commencer déjà la sarabande.

Brossant alors une dernière fois son feutre, et relevant les deux crocs de sa moustache capricante, la Ripaille sortit en serrant la main du poëte de M. le duc de Retz, lequel demanda à Mardochée , son valet , de l'encre et une plume, puis se mit à composer incessamment la satire du Poëte crotté. Saint-Amand y dépeignait l'équipage de maint auteur de son temps, traînant par les rues un roquet de bouracan rouge en guise d'habit, une plume de coq et des grègues trop longues d'une aune par un côté. La Ripaille, avec sa broche et son costume, n'était guère mieux mis, mais il ne, tarda pas à voir s!ouvrir devant lui le Palais-

LES MYSTÈRES DE L'iLE PAINT- LOUIS 193

Cardinal, où brillait, sur la porte principale, lVcussori de Richelieu surmonté du chapeau rouge.

l'homme de la petite toute.

Cependant Pompeo n'écoutant que sa douleur et sa vengeance , venait déjà d'atteindre le seuil du palais de Richelieu.

Elevé sur remplacement des hôtels de Rambouillet et de Mercœùr, le Palais-Cardinal devait à son architecte, Je Mercier, le dédale de ses issues; ce dédale était de nature à dérouter les plus habiles.

Outre les escaliers des boudoirs, de la salle de bal, de la salle de spectacle, de celle des gardes et de la chapelle qui ouvraient sur plusieurs rues, une infinité d'autres sorties se croisaient jusqu'à l'hôtel de Sillery, situé vis-à-vis le palais, et qui n'en était séparé que par la rue Richelieu. Le ministre s'occupait alors de faire démolir cet hôtel pour en former une place digne de l'édifice qu'il venait de se construire.

Pompeo se heurta d'abord à tous ces échafaudages, il se tira du mieux qu'il lui fut possible des litières et des valets; arrivé enfin sous les arcades entre les bandeaux desquelles figuraient des galères sculptées (i), il s'arrêta.

Tout le monde se pressait alors devant la façade de la première cour, cet endroit était plus libre.

Cependant l'Italien ne l'avait atteint qu'à grand'peine; sa marche rapide, haletante, se trouvant gênée ici par un carrosse , plus loin par un flot de gens empanachés qui , précédés tous de pages munis de torches, se rendaient chez le

(1) Le cardinal de Richelieu était amiral, et ces sculptures an nonçaient sa charge résumée par le titre de grand maître chef et surintendant général de la navigation et commerce de France (Gemiaui Biuce, t. Ie», p. 196).

cardinal, force lui avait été d'écarter de temps à autre, avec sa rapière, des manants ou des oisifs ; aussi lorsqu'il se trouva sous les arcades, il s'éventa complaisamment avec la longue plume de son feutre.

En ce moment , et comme il prenait ses aises sous la colonnade, un laquais s'en vint lui demander ce qu'il faisait là, et s'il n'était pas, d'aventure, l'un des gens de M. de Lu y nés.

Dans la disposition d'esprit où il se trouvait, cette demande ne pouvait manquer de déplaire à Pompeo ; il toisa le laquais à le faire rentrer cent pieds sous terre.

— Insolent faquin ! s'écria-t-il, je suis ici parce qu'il me plaît d'y être. Arrière !

Puis, cette première fureur calmée, l'Italien comprenant qu'on allait peut-être lui faire un mauvais parti, céda aux remontrances de cet homme, et regagna la rue des Bons- Enfants.

Il n'y était pas depuis un quart d'heure à s'y prer^ener de long en large, roalant mille plans de vengeance dat£ son esprit, quand un personnage enveloppé comme lui dans son manteau jusqu'aux yeux, et traînant sur le pavé une rapière formidable par sa longueur, se mit à arpenter le terrain, tout en ayant l'œil de temps à autre sur une petite porte basse attenant au palais, devant laquelle l'Italien marchait à grands pas san3 y donner la moindre attention.

— C'est lui, plus de doute, murmura le personnage.à la rapière. Diable 1 il est à l'avance, il m'avait dit : A minuit !

Et s'approchant de Pompeo avec une obséquieuse précaution, le nouveau venu s'excusa de s'être laissé prévenir par lui au rendez-vous.

— De quel rendez-vous voulez-vous parler, monsieur? demanda l'Italien d'une voix brève.

— Mais... monseigneur... reprit l'homme à la rapière, de celui que vous m'avez donné hier soir. Vous ne pouvez, je pense, l'avoir oublié; ne me reconnaissez-vous pas? je suis le capitaine la Ripaille...

—Au diable ! dit Pompeo, vous vous méprenez, mon cher,

— Pardon, monseigneur, je ne me méprends pas... nous voici bien tous deux devant la porte basse.

— Eh bien ! qu'y a-t-il? que me voulez- vous? Je vous préviens que je n'aime pas que Ton marche sur mes talons.

La Ripaille commença à croire qu'il était la dupe de quelque mauvaise plaisanterie.

— Monsieur, reprit-il, comme la personne qui m'a parlé hier soir portait un masque, j'aurais peine à affirmer que ce soit vous. Cependant vous trouverez bien que je continue à attendre ici, car j'ai affaire.

Disant ainsi, le capitaine se mit à siffler lestement un air de chasse.

— Ce drôle me déplaît, pensa Pompeo. Serait-ce d'aventure un espion du cardinal? Je vais lui faire quitter la place, mordieu! ou alors nous allons voir!

Si le capitaine était furieux de se voir joué, Pompeo, de son côté, trouvait ses allures matamores hors de saison; ils se regardèrent dans les demi-ténèbres comme deux chats courroucés.

— Ainsi, reprit Pompeo, vous prétendez demeurer ici obstinément?

— Ici comme ailleurs, dit le capitaine; la rue est, je pense, à tout le monde.

Et il se remit à se promener sur les chausses de Pompeo.

— Monsieur, dit l'Italien en faisant voltiger quelques étincelles du pavé avec la lame de son épée à coquille, voulez-vous voir, une fois dans votre vie, une lame de Burgos?

— Monsieur, reprit la Ripaille, cette colichemarde que je vous présente, vient du fourbisseur de l'arche Marion. Elle n'en est peut-être pas plus mauvaise pour cela.

— On nomme la mienne la victorieuse, dit Pompeo.

— Et la mienne la gigantesque, objecta le capitaine.

— Êtes-vous de qualité? demanda Pompeo en toisant la Ripaille avec dédain.

— Oui, certes, et je le prouverai, répondit l'autre. Si cela vous agrée, monsieur, et que vous désiriez tuer le temps.

— Comme il vous plaira, dit l'Italien, qui se mit en garde.

Les deux champions venaient de croiser à peine le fer, que Pompeo désarma le capitaine d'un revers élégant et ferme à la fois. La Ripaille, furieux, ramassa la gigantesque et attaqua vigoureusement son adversaire.

Accoutumé depuis longtemps à ces passades, Pompeo se défendait en décochant de temps à autre d'ironiques compliments au capitaine.

— Bien , très-bien ! disait-il ; la main plus à droite, les ongles en dessous. Tudieu, quel brasl vous voulez donc me tuer?

La Ripaille, exaspéré, allait peut-être se ruer à tout hasard sur Pompeo, quand tout d'un coup des casaques rouges des gardes du cardinal apparurent au bout de la rue des Boas- Enfants.

— Alerte ! cria Pompeo, sauve qui peut l

— Par ma foi! voilà qui est un peu fort, s'écria le commandant de l'escouade en se saisissant de l'un des combattants qui venait de rouler sur le pavé; se battre ici malgré les édits, ici même... sous les fenêtres du cardinal! Faites votre devoir, messieurs les archers, et vous, pas un mot, sinon, vous aggravez votre faute, ajouta le commandant au coupable.

Ces paroles à peine dites, l'escouade environna le délinquant et l'entraîna. Pendant ce temps, son rival avait eu le temps de se blottir derrière un pilier dans l'ombre épaisse que formait le cintre de la petite porte basse.

Les ténèbres profondes qui entouraient cet endroit ne permirent pas au commandant des archers de croire que quelqu'un y fût caché ; satisfait de sa prise, il se. contenta de s'éloigner en disant :

— Il faudra bien que celui-ci nous apprenne le nom de son complice.

Sur ces entrefaites, et comme les archers venaient de gagner le bout de la rue, minuit sonna à l'église de l'Oratoire. La petite porte s'ouvrit lentement.

Un homme masqué en sortit, il posa la main sur le champion assez heureux pour avoir échappé aux griffes du guet.

— Bien, murmura-t-il, capitaine la Ripaille; vous m'attendiez.

Minuit sonne, poursuivit-il. Vous devez bien penser que je ne vous ennuierai pas de longs discours. Je sors du bal, où j'ai vu Son Eminence. Il a été convenu entre elle et moi qu'on vous chargerait d'une commission pressée.*. A l'extrémité de l'Ile Saint-Louis s'élève maintenant un hôtel que se fait bâtir un comte italien du nom de San-Pietro... Vous le savez?

Celui auquel s'adressait l'homme masqué baissa la tête en signe d'affirmation.

— Vous connaissez cet hôtel? L'architecte qui en dirige le travail est un certain Pompeo... Il faudra savoir au juste quand il y entre ou quand il en sort. Demain, à pareille heure, il faut qu'il n'y rentre plus... Vous comprenez, n'est-ce pas?

— Monseigneur sera obéi.

— Le coup fait, vous passerez en Lorraine deux mois seulement. Là j'aurai soin de vous, de votre avancement; je vous le promets.

L'homme masqué s'attendait à une réponse, et paraissait prêt à quitter ensuite la place, quand tout d'un coup il poussa un cri étouffé. Ses mains se voyaient serrées par celles de son interlocuteur comme dans un étau de fer.

— Y songez-vous, capitaine? quel accès vous prend? lui demanda-t-il ; quittez-moi l

— Je ne te quitte plus, reprit une voix qui fit tressaillir l'homme masqué au fond des entrailles. Vaincu par la surprise et la douleur, il n'osait crier. Au lieu de la Ripaille, il avait 'devant lui Pompeo.

— Oui-da! reprit celui-ci, en n'ayant garde de lâcher le

bras qu'il serrait; vous envoyez trop vite les gens dans l'autre monde, monseigneur I

— Que voulez-vous de moi? que demandez-vous? demanda le masque d'une voix éteinte, et cédant à la pression vigoureuse de Pompeo.

— Rien, absolument rien que de facile, monseigneur, que vous me suiviez, voilà tout. Nous irons, si tel est votre bon plaisir, par les quais, jusqu'à la rue des Lions-Saint- Paul. La promenade est peut-être un peu longue, mais nous l'avons déjà faite ensemble... il doit vous en souvenir?

— Oui, certainement... mais lâchez-moi... ou je vais appeler, dit l'homme en se débattant.

— Monseigneur, dit Pompeo, je dois vous prévenir qu'au premier cri de Votre Excellence, un tout petit poignard catalan, que m'a donné, en Espagne, une hôtelière du nom de Pepa, suffirait pour vous faire taire. Nous allons, si tel est toujours votre bon plaisir, causer raison. Vous vous rappelez fort bien ce que vous me fîtes faire, il y a plus d'un an, dans la rue des Lions-Saint-Paul, n'est-ce pas?

— Oui.

— Moi, de mon côté, je ne l'ai point oublié. Je vois toujours cette chambre dont je décrirais le moindre détail, et cette femme voilée que vous me dîtes de jeter en Seine... Mais vous n'avez pas oublié non plus, monseigneur, à quelles conditions je me fis, ce soir-là, v.otre valet, je veux dire votre bourreau... Un homme existait alors à Paris; il y est, il s'y cache encore, je le sais, cet homme; vous promîtes de me le livrer, vous me le promîtes devant Dieu... Vous savez mieux que tout autre ce qui vous a empêché de tenir votre parole. Maintenant, monseigneur, peu m'importent vos motifs; je viens vous dire qu'il me le faut, que vous me le devez, que je le veux sur l'heure, ou bien je vous tue...

La voix de Pompeo," gonflée par la rage et la colère, acquérait en ce moment une sonorité lugubre ; sa figure, contractée par les passions violentes qui l'agitaient, était devenue si terrible, son geste si fier, que le masque se sentit

prêt à défaillir. Toujours entraîné par la main de fer de Pompeo, il suivait machinalement la ligne du quai qui longe le Louvre, il songeait à donner le change à l'Italien par quelque ruse.

— Monseigneur, reprit Pompeo, j'attends.

Il tira son poignard catalan de son étui, et le fit briller aux molles clartés de la lune.

— Grâce, s'écria l'homme; Pompeo, grâce, dans quelques jours je te livrerai Samuel !

— Non dans quelques jours, sur l'heure môme*

— Je te demande quinze jours.

— Pas un seul, il me le faut.

— Ecoute, Pompeo, si je te rends le plus heureux des hommes, toi jusqu'ici le plus malheureux peut-être, m'accorderas-tu le délai que je te demande ?

— C'est selon. D'abord je veux savoir à qui je parle; je vous ai appelé monseigneur, mais qui ôtes-vous ?

— Ton ami, rien que ton ami, Pompeo, reprit le masque, un homme que tu accuses et qui veut te combler de joie. Ecoute...

— J'écoute, dit Pompeo.

— Tu ignores peut-être que tu avais une fille...

— J'en avais une, oui, cela est vrai... murmura Pompeo d'une voix sourde. Mais ce misérable...

En môme temps, les sanglots l'interrompirent.

— Pompeo, reprit le masque, ne pleure plus... elk vit.

— Elle vit, elle, ma fille ! elle vit, dis-tu ? Ah ! tu ne me trompes pas, qui que tu sois, toi dont je veux bien respecter ici le masque 1 Ma fille existe ! tu sais où elle est, je la verrai 1

— Dès ce soir, si tu veux.

— Ah ! ne te fais pas un jeu de ma douleur, toi qui me parles, ou crains ma vengeance !

— Je ne redoute rien de toi, je ne mens pas.

— Va donc, guide-moi vers mon enfant ! Je prends à témoin ces étoiles, ce fleuve, ces murailles, que si tu me la

montres, il ne te sera rien fait. Ce poignard, je l'attacherai à ton pourpoint quand tu sortiras; cette rapière sera la tienne. Tu me rends ma fille ! oh ! je te bénis, je t'aime ! Mais songe à te hâter; indique-moi vers quel lieu... Je hais bien cet homme, ajouta Pompeo, je hais ce Samuel à payer de tout mon sang un quart d'heure de ma vengeance... eh bien, je la différerai si tu me fais voir ma fille... Mais qui donc es-tu, toi qui connais et remues tant de secrets? Qui donc es-tu , toi qui fais succéder ainsi les voix les plus opposées au fond de mon cœur ?

— Tu me demandes qui je suis? répliqua le masque avec un rire strident, tu veux le savoir, Pompeo ?

— Dis-le-moi I oh I ne fût-ce que par pitié.

— Pompeo, dit l'homme en s'arrêtant, je suis une énigme vivante. Ange ou démon, peu t'importe. Tu vas voir ta fille, frappe ici.

— Ici ! s'écria Pompeo étonné, ici î mais c'est la demeure de maître Philippe, c'est le cabaret de la Pomme de pin! il n'y a ici qu'une enfant, c'est Mariette !

Tous deux étaient arrivés, en effet, vis-à-vis de l'enseigne, qui criait sur sa longue flèche, agitée par le vent des fraîches brises de la Seine. Aucune lumière ne troublait alors l'obscurité de cette vieille façade ornée de grillages de fer.

— Mariette ! Mariette I soupirait l'Italien dont les pleurs mouillaient les yeux.

En ce moment Pompeo avait oublié sa vengeance, il ne se possédait plus de joie, il était fou.

— Mais comment pénétrer à cette heure chez maître Philippe, objecta-t-il à son compagnon. Je vais le réveiller, je vais crier.

— Garde-t'en bien , répondit le masque, je m'en charge. Il ne faut pas que maître Philippe nous voie. Escaladons le mur du petit jardin; une fois là, je me chargerai du reste.

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