LE RENDEZ-VOUS
Cependant l'hôtel de l'île (tel était le nom qu'on lui donnait) s'élevait comme un palais enchanté sur l'emplacement choisi par Bellerose ; sa façade nouvelle étonnait le naïf bourgeois, bien qu'elle n'étalât ni bossages ni mou-
lures; ses hautes croisées s' ouvrant sur la Seine laissaient apercevoir un monde étincelant de dorures, de coupoles et de corniches; le cristal des lustres éblouissait, un air de grandeur et de majesté régnait partout.
Le soir était venu, et ses larges ombres drapaient la Seine...
Dans une pièce reculée dont les panneaux représentaient des oiseaux des îles, des fruits, des satyres, près d'une cheminée revêtue du plus beau marbre de Sicile, un homme était assis devant une table chargée de papiers; un secrétaire copiait des lettres sous sa dictée, pendant qu'un coureur en jaquette de soie orange et rouge attendait les missives dont le maître allait le charger.
Ce maître était Bellerose...
Le menton appuyé dans sa main, d'un air profond et méditatif, le comédien dictait alors des invitations à Saint- Aman d, type rêveur et paresseux des poètes d'alors, qui faisaient un peu de tout, et recherchaient le patronage des grands seigneui s peur abriter leur indolence habituelle. A chaque tournure de phrase de Bellerose, Saint-Amand hochait la tête comme s'il eût blâmé cette rédaction , qui en effet était passablement ampoulée... Deux énormes candélabres, garnis chacun de quatre bougies, brûlaient sur la table recouverte d'un tapis vert; un flacon de vin de Malvoisie servait à entretenir la longanimité du poète.
Devenu secrétaire en attendant mieux, Saint-Amand suait dans son harnais. Soixante lettres ou billets venaient de se voir expédiés par lui depuis le matin, et chacun avec une formule variée suivant le rang de l'invité.
Ce travail terminé, Bellerose se leva et donna sa correspondance au coureur, en lui recommandant de faire diligence dès le lendemain au petit jour.
Le comédien et le poète passèrent alors ensemble dans une vaste et somptueuse pièce, dont un dais de satin occupait le milieu. Au-dessous de ce dais, un lit exhaussé sur une estrade étalait son fronton empanaché.
Ce sanctuaire, tendu de magnifiques tapisseries de perles frangées d'or, était digne d'une princesse ; deux figures en cariatides soulevaient ses rideaux épais : c'étaient le berger Paris et Vénus. Un prie-Dieu et une toilette étaient renfermés dans la balustrade, sur laquelle six miroirs de Venise aux bras chargés de lumières jetaient alors des lueurs vives et splendides.
Saint-Amand se récria rien qu'en voyant le plafond de cette chambre , qui représentait la Nuit avec son cortège d'étoiles. Des amours sculptés soutenaient la boiserie de la glace principale, des médaillons peints en grisaille retraçaient partout des scènes de la fable. Le canton d'armes placé au-dessus du lit était vide...
— Eh bien ! demanda Bellérose en jouissant de l'étonnement du poète, cette pièce vous parait-elle digne d'être chantée ? C'est la chambre à coucher de la comtesse. De ce balcon, elle peut voir s'éteindre les feux du Louvre ; les bruits de la ville expirent ici, voyez. A peine un sillage de nacelle sur l'eau, à peine un bruit de pas, un silence à faire envie au désert. L'Arsenal, troué de quelques maigres lumières, déroulé à votre droite sa masse noirâtre; les ormes du quai frémissent sous la brise. Ah I c'est une belle nuit. Moi, qui ai vu l'Italie, je puis vous parler sciemment de ce tableau, de ce panorama coupé par le ruban moiré du fleuve. La lune y baigne en paix son disque argenté. N'admirez-vous pas comme moi ces maisons, ces ponts lumineux et leurs grandes ombres? Le comte de San-Pietro ne pouvait choisir un meilleur temps pour arriver; aussi, vers une heure de la nuit, j'attends en ce lieu Son Excellence...
Bellérose, en parlant ainsi, avait ouvert l'une des fenêtres du balcon. Saint-Amand se contenta de lui faire observer deux nuages noirs, dont le corps allongé comme celui de deux phoques semblait vouloir obscurcir la splendeur de l'astre nocturne. Un vent léger s'élevait, et promenait sur le quai sa raffale de poussière.
— Je crains que le temps si vanté par vous ne se gâte,
dit le poète; ce serait vraiment dommage que le comte fût reçu ici par le tonnerre. J'ai ouï dire à la vieille marquise de la Fare, que le soir où elle avait mis le pied dans son château de Bourgogne pour la première fois, la grêle avait brisé les vitres de ses fenêtres; elle redemanda ses chevaux et partit le lendemain*
— Le comte de San-Pietro sera moins superstîtieui que la marquise, mon cher, dit Bellerose en cachant mal un vague sentiment d'inquiétude.
Il revint à la table, où Saint-Amand se versa une rasade copieuse de malvoisie.
— A ses souhaits, dit Saint-Amand en vidant son verre; moi, je vais rejoindre ma chambre près de la place Dauphine. N'oubliez pas, du moins, de lui parler de moi, Bellerose, je veux lui apprendre à rimer, cela est de mise; aujourd'hui on ne parle plus qu en vers.
Le comédien pressa la main du poète; en le reconduisant, il trouva un exprès chargé d'une lettre pour lui.
À peine Bellerose en avait-il brisé le cachet, qu'il laissa échapper un geste d'étonnement; le billet en question était de Pompeo et contenait ces simples paroles :
« Mon cher Bellerose, ma liberté se trouve menacée en ce moment-ci, n'espérez donc pas me revoir avant un temps. Une vengeance mystérieuse me poursuit, ma tête est à «prix, j'ai dû me cacher dans Paris même. Si je souffre de me voir ainsi sujet aux persécutions les plus vives, en revanche une voix si pure et si profonde me console, que j'ai voulu l'enfouir loin de tous les yeux comme un trésor. Ma vie est changée, maintenant, je ne vis plus pour moi seul. Un jour, bientôt peut-être, je vous reverrai et je vous en dirai plus. En attendant, recevez dignement votre noble maître, et pensez quelquefois à son architecte Pompeo. Adieu. »
En parcourant ce billet, la première idée de Bellerose fut que malien avait conquis les faveurs de quelque dame ai puissance d'époux, et qu'il * vait intérêt à lui cacher son
bonheur. Le comédien, par un retour naturel sur lui, se regarda à la glace, en se demandant si Bellerose ne méritait pas une bonne fortune plus que Pompeo.
Bellerose, en s'admirant ainsi d'un air fat, pensait à la comtesse de San-Pietro.
Il ne l'avait pas vue, mais on en parlait tant à Florence, que la curiosité de cette merveille de beauté le préoccupait. Quelle pouvait être cette femme pour laquelle Charles Gruyn avait fait construire un si admirable hôtel? De quelle nature était donc l'empire qu'elle exerçait sur l'ambitieux jeune homme? Bellerose, étendu mollement dans un fauteuil, rêvait encore à ces choses, quand un vent fougueux menaça d'éteindre lefe bougies posées sur sa table de travail ; il se hâta de refermer la fenêtre de cette pièce.
En quelques minutes le ciel, d'abord si limpide, s'était couvert ; des éclairs éblouissants le sillonnaient. Une pluie soudaine, que fouettait encore l'ouragan contre les vitres, inondait le pavé ; l'écho de la foudre roulait au loin.
— Saint-Amand serait-il devin? se demanda Bellerose ; en ce cas, au lieu d'en faire un secrétaire de mes commandements, j'aurais dû lui mettre en main la lunette magique de Nostradamus. Quelle trombe, bon Dieul et par quels chemins la voiture de la comtesse va-t-elle passer!
Bellerose achevait à peine ce monologue, lorsque le roulement d'un carrosse se fit entendre. Presque au même instant, un éclair livide sillonna le parapet du quai d'Anjou ; un cri de frayeur s'échappa du fond de la voiture. La foudre venait de tomber, en décrivant un serpent de feu, sur l'un des chevaux, qui tomba asphyxié.
Ne consultant que son intrépidité, un jeune homme avait ouvert la portière de la voiture, emportant dans ses bras une femme plus morte que vive ; Bellerose, troublé, l'aida bientôt; un vaste salon les reçut.
La comtesse de San-Pietro était si pâle, que l'on eût dit alors d'un marbre lavé par la pluie. Le seul trajet de la cour au salon en faisait un véritable objet de pitié : sa
robe, ses cheveux, son voile, ruisselaient sur le parquet; elle était sans voix, frappée d'une étrange et muette stupeur, comme une femme de qui la foudre eût touché le corps. Charles lui prenait les mains, il cherchait à la réchauffer; mais les yeux de Teresina ne s'étaient pas même ouverts.
Insensiblement, cette frayeur horrible se calma; la raison revint à la comtesse ; elle promena autour d'elle un regard lourd.
Bélier ose, à peine remis lui-môme, l'admirait encore dans une sorte d'extase, quand Charles Gruyn lui fit signe de le laisser seul. S'approchant alors de Teresina, le jeune homme se mit à genoux devant elle, attendant qu'elle parlât, ému et palpitant comme s'il eût franchi la distance d'un précipice.
La comtesse de San-Pietro écarta ses cheveux d'une main appesantie, et fixant les splendeurs du lieu où elle se trouvait, comme à travers un voile :
— Où suis-je ? demanda-t-elle en touchant ses vêtements humides de pluie; qui donc est là devant moi?... Oui, continua-t-elle, il m'en souvient... je me suis déjà réveillée une fois, glacée par F eau qui ruisselait ainsi sur mon corps; un homme était aussi à mes pieds... 11 y a un an de cela... Oh I mon Dieu, mon Dieu ! continua4-elle en se voilant le front de ses deux mains, c'était horrible!...
— Teresina , reprit Charles en la voyant ainsi égarée," calmez-vous, je vous en conjure,
— Mais où suis-je donc? demanda-t-elle de nouveau en se soulevant sur le sofa.
— Chez vous , Teresina , cet hôtel vous appartient N'aurait-il pas le don de vous plaire? le trouvez-vous indigne de vous recevoir? Parlez, à votre voix seule ce palais s'éclairera; parlez, et dans trois jours tout ce que Paris possède d'hommes splendides, de femmes nobles et belles, se pressera alentour de vous, mendiant l'aumône de votre regard. La pourpre de Castille, l'orgueil d'Italie, la fierté
LES MYSTÈRES DE L'ILE SàINT-LOIIS 213
railleuse de nos gentilshommes de France, vous les humilierez, chacun se courbera devant votre parole de reine. Rencontre imprévue que celle-ci, direz-vous, étonnement merveilleux! Marbres portés par Jes fées et les génies! Qu'importe , madame la duchesse ! n'ôtes-vous donc pas aussi belle, voyez, que ce portrait délicieux et sévère à la fois du Giorgione, aussi éclatante aussi pure que cette statue amenée des jardins du cardinal Bibiena? Vous porterez ici avec majesté le sceptre de la grâce. Oubliez, Teresina, ce que votre vie eut d'aventureux ou de terrible ; commandez !
Et comme elle se taisait, absorbée par la contemplation de ce qu'elle voyait alors, Charles reprit en lui montrant les tableaux de cette pièce :
— Ne connaîtriez-vous donc pas, madame, l'histoire de Danaé, qu'aima Jupiter ? Ah 1 vous êtes plus belle que Danaé, Vénus ou Diane, plus belle qu'Aréthuse et que Daphné! Essayer de vous»plaire est, je l'avoue, une téméraire entreprise, mais cette entreprise, j'ai dû la icnter; cette demeure sera désormais la vôtre. Comme un pèlerin miraculeusement sauvé consacre à tout jamais, par un monument ou un autel, la mémoire du péril dont l'intervention céleste l'a sauvé, j'ai voulu, moi, au sein de cette ville même, bâtir un temple à mes souvenirs, et le plus profond, le plus cnén, le plus indestructible de ces souvenirs n'était-il pas celui de voire délivrance, Teresinaî Ah ! quand je me suis . trouvé à mon insu acteur dans ce drame sinistre où il s'agissait de votre perte, où tout se liguait contre vous, niAme la nuit, quand sur la grève du passuux je m'agenouillai, il y a un an, n'espérant plus rien que du ciel, pouvez-vous penseï que je n'aie pas adressé aux anges un vœu recueilli d'eux seuls? An milieu de vos cris d'alarme, devant cette mort qui vous disputait à mon amour, j'ai prié, prié longtemps. x. Mais enfin le ciel s'est rendu à mes désirs, il permet que je revoie ce pays où vous avez bien voulu vous abriter sous mon nom
pour déconcerter cette fois vos ennemis. Rassurez-vous, madame, le crédit de Richelieu est usé, Mazarin commence, et avec lui un nouveau règne. Ouvrez votre âme à l'espoir, voyez l'avenir d'un air calme et raffermi. Après ce duel malheureux où mon ennemi est tombé, la fuite me fut conseillée par vous ; si, après avoir erré quelque temps, j'ai choisi la France pour le lieu de votre retraite et de la mienne, c'est' que votre place est en France. Autour de vous déjà je vois la ville et la cour s'empresser d'un air soumis; ôtes-vous d'aventure assez faible pour croire aux présages? L'ouragan s'est dissipé, je reconnais d'ici le fleuve aux rives vertes qui baigne ma ville. Approchez-vous de ce balcon, la nuit est redevenue sereine, le ciel vous sourit, et moi je suis à vos pieds.
La comtesse de San-Pietro venait d'appuyer sa main au fer du balcon ; elle la retira instinctivement, comme si elle eût senti le contact visqueux d'une couleuvre.
— Qu'avez-vous? demanda Charles.
— Rien, répondit-elle, mais tout me trouble, tout m'alarme. Ces Ilots de la Seine eux-mêmes ont une teinte de sang I Je vois s'y refléter tour à tour l'ombre rouge du cardinal et celle de cet homme qui m'a pris le meilleur de ma vie, celle de Samuel, mon persécuteur, murmura la comtesse sans que Charles pût l'entendre.
Charles Gruyn était en effet sous le charme de cette éblouissante demeure, il s'admirait et se félicitait avec complaisance. Pendant que Teresina fermait la fenêtre, il s'était approché d'une sonnette, il la tira, et Bellerose parut.
— Avez-vôus rempli fidèlement mes intentions? demanda Charles au comédien.
— Monsieur le comte, répondit Bellerose, sera satisfait : la fête a lieu dans trois jours.
— Une fête, un bal? demanda la duchesse avec angoisse. En môme temps elle soupirait, elle interrogeait d'un regard tremblant, absorbé, le visage de Charles.
— Bellerose, reprit celui-ci, conduisez vous-même m*-
dame à sa chambre à coucher, elle a besoin de repos» A peine arrivée dans cette pièce radieuse, Teresina se laissa tomber avec accablement dans un fauteuil. Elle ne donna pas môme un coup d'oeil aux riches dorures; ses genoux, sa voix tremblaient..,
— Je veillerai près d'elle cette nuit, dit Charles a son confident d'un air alarmé ; la fatigue de la roule, l'orage peut-être... Tu n'as rien à me remettre?
— Pardon, monseigneur, fit Bellerose en s'inclinant d'un air narquois, à peine arrivé on court après vous. Voici un billet qu'un jeune page, le feutre mystérieusement rabattu sur son visage, m'a apporté. Prenez-y garde l les Italiennes une fois jalouses sont plus à craindre que la tempête de cette nuit, plus cruelles et plus implacables dans leur vengeance qu'un ministre !
— Trêve de paroles, et donne-moi ce billet.
Le comédien obéit, et remit à Charles le papier enfoui soigneusement sous son pourpoint.
— A demain, dit-il, et que votre étoile vous protège 1 Sous ces plafonds d'or, les rêves doivent être de lis et de roses. Votre intendant sera à vos ordres.
A peine Bellerose venait-il de sortir que Charles ouvrit le billet.
a A huit heures du soir, y était-il dit, trouvez-vous, monsieur le comte, à la place de l'ancienne cabane du passeux; je vous y attends. Rappelez-vous votre pacte. ».
Pour toute signature, le billet portait :
« Le cavalier au masque bleu. »
— Voilà qui est étrange, pensa Charles.
% Il se promena à grands pas quelques secondes, repassant en lui-même des souvenirs accablants sans doute, car la sueur commençait à mouiller ses tempes.
— J'irai, s'écria-t-il en se redressant enfin, j'irai l
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LE CHANTEUR DE L'iLE AUX VACHES.
Le lendemain, Charles était exact au rendez-vous.
En abordant ce lieu où s'était passé le drame le plus ; • portant de sa vie, le jeune homme ne put réprimer ,a mouvement de crainte et d'inquiétude.
Entre les ajoncs du fleuve où s'élevait autrefois la cabane de maître Gérard était une petite barque à demi défoncée par l'eau ; dans cette barque on avait planté une mauvaise croix de bois noir...
Ce lieu était devenu bien vite un lieu maudit et désert
L'autorité, en relevant le cadavre du passeux, l'avait trouvé d'abord si défiguré qu'elle avait eu peine à le reconnaître... Le feu avait consumé jusqu'aux indices de ce terrible attentat; les papiers de la duchesse contenus dans le coffre étaient devenus la proie des flammes , quand maître Gérard avait cherché à l'entr'ouvrir au moment de l'explosion.
L'opinion publique n'avait donc pu s'expliquer ce meurtre inouï; mais l'édilité avait profité de cette fin sinistre pour confisquer tous les droits du passeux à son profit. Elle avait aboli sa charge et n'avait pas môme répugné à démolir sa cabane.
Ce fait accompli , les suppositions les plus absurdes n'avaient pas manqué de circuler, la légende niAme du passeux de l'île aux Vaches était devenue à Paris aussi vulgaire que celle du moine bourru.
Parvenu en cet endroit, Charles éprouvait donc une sorte de frayeur superstitieuse.
Les saules de la rive penchaient vers lui leur chevelure, humide encore de l'ouragan de la veille; chaque angle de la maison, chaque pierre revotait à ses yeux une forme bizarre, fantastique. 11 était huit heures du soir, et le ciel
roulait de si gros nuages que Charles avait cru prudent de sortir drapé de son manteau. Une rapière italienne, ciselée avec autant d'art que celles de Benvenuto, ceignait son flanc; des éperons damasquinés sonnaient à ses bottines brodées de dentelles; son chapeau, à larges bords, était orné d'un nœud d'émeraudes. Malgré le mauvais temps, Charles avait apporté à sa toilette une recherche véritable ; il calculait peut-être que sa bonne mine en imposerait. Quel était donc ce mystérieux cavalier? que lui voulait-il, et comment avait-il su son arrivée ? Depuis cette nuit où il avait sauvé la duchesse, bien des fois l'image de ce singulier libérateur avait occupé les rêves de Charles ; il se rappelait fort bien le masque bleu qu'il portait et le pacte qu'il lui avait fait signer. La résiliation complète de sa volonté entre les mains de cet inconnu faisait passer en lui des frissons de crainte ; quel intérêt pouvait-il avoir à disposer ainsi de sa liberté, de sa vie ?
Courageux par nature, Charles, cette fois, n'avait pas cru devoir reculer, il attendait son aventureux visiteur avec fermeté. Depuis ce duel fatal où il avait tué Léo Salviati, Charles n'avait pas cru à la possibilité d'une rencontre ; le soupçon d'un guet-apens se présenta alors à son esprit.
— Quelque misérable qui veut transiger peut-être avec ma bourse, pensa-t-il. Il est certain que sans lui je pouvais être pris en ce heu avec la duchesse; peut-être m'a-t-il dénoncé... peut-être ne viendra t-il pas seul à son rendez-vousi Mais avec ce fer, que puis-je craindre? Des ennemis, oh ! je dois m'en être fait; pardonne-t-on jamais à ceux qui s'élèvent? Découvert déjà par cet homme, espionné, reconnu 1 continua-t-il avec dépit. Ah ! s'il ne me promet pas à son tour de ne jamais trahir mon secret, malheur à lui !
Il parlait encore quand une silhouette fine et légère se détacha sur le terrain semé d'ombre où il marchait, et Charles vit bientôt venir à lui un cavalier de moyenne taille...
Il était si coquettement habillé, si leste, si galant dans sa
tournure, que Charles éprouva d'abord, en l'examinant, une jalousie involontaire.
La première fois, il ne l'avait vu qu'en domino, et le visage couvert de son masque; mais il armait à ce second rendez-vous avec une recherche égale au moins à celle de Charles. Des touffes d'aiguillettes voltigeaient à son épaule, son pourpoint était de la meilleure faiseuse, son manteau d'excellente coupe. Ce qui surprit Charles, ce fut son corps frêle et délicat, sa taille comparable à celle d'une guêpe. Etait-ce quelque page ou un écolier que le hasard avait rendu témoin de la fin cruelle de maître Gérard, et qui, dans sa galanterie romanesque, avait offert à la duchesse les moyens d'assurer sa fuite? La jeunesse du cavalier se trahissait par la seule étude de son ensemble, le morceau de velours qu'il portait devait cacher une figure de vingt ans au plus. Charles l'examina dans une surprise silencieuse.
— Je me suis rendu à vos ordres, dit-il, vous le voyez; maintenant, qu'exigez-vous?
— Il doit vous en souvenir, répondit le cavalier.
Le son de cette voix fit tressaillir Charles. Il considéra de nouveau l'inconnu, et il parut chasser un soupçon vague.
— Ces cinq lignes ne vous disent-elles rien ? ajouta le cavalier.
— Oui, je me rappelle, répondit Charles... Il est inutile de me faire souvenir... Cette nuit terrible est encore présente à ma pensée... je n'ai point oublié votre secours, et si de l'or... En voici, poursuivit-il, en dégageant une bourse de son pourpoint et en la présentant à son interlocuteur.
— Vous vous trompez, objecta le jeune homme en repoussant l'offre que Charles lui faisait, ce n'est pas de l'or que je veux... Reconnaissez-vous seulement cette écriture?
En même temps il présentait à Charles le papier qu'il avait signé entre ses mains; en le reconnaissant, une pâleur subite avait couvert le visage du comte de San-Pietro.
— Cette écriture est bien la mienne, monsieur, reprit-il, en jouant le calme. Mais, conlinua-t-il sur un ton rassuré, il a failli le danger que courait alors la femme que j'accompagnais pour me déterminer à ne point marchander votre assistance... Il a fallu cet orage, ce lieu écarté, ce cadavre sanglant et à demi consumé qui gisait dans cette cabane, pour que j'acceptasse vos conditions.
— Et maintenant que le péril est passé, maintenant que vous revenez en France sous un autre nom, vous refusez, n'est-ce pas? répondit le cavalier avec ironie. Ce que c'est que de voyager, ah! l'on oublie vite en Italie!
— Mais qui êtes-vous donc, demanda Charles piqué au jeu, vous qui connaissez tous mes secrets, et qui, cependant, seinblez si jeune? Qui êtes-vous, vous qui prétendez lier ma vie?
— - Quelqu'un, sachez-le, à qui vous aviez promis la vôtre... quelqu'un, ajouta l'inconnu d'un ton de voix altéré, qui n'eût pas hésité à se sacrifier pour vous, et qui cepen dant s'est sacrifié pour sa rivale...
— Sa rivale ! Mon Dieu, mais c'est donc ici à une femme...
— Me reconnaissez-vous, Charles? dit le jeune homme en ne déguisant plus sa voix sous le masque, et en le faisant voler loin de lui.
— Mariette! c'est Mariette!
— Oui, c'est Mariette; Mariette, que vous aimiez avant de rencontrer cette femme maudite, la source de mes chagrins et de mes malheurs! Je n'avais que trop pressenti l'empire que sa beauté funeste exercerait bientôt sur vous, je prévoyais déjà qu'elle ferait de vous un ambitieux, je devinais aussi son orgueil ; mais la distance qui vous séparait tous deux comme une barrière infranchissable me rassurait. Sans cela, Charles, vous eussé-je laissé partir? Aurais-je donc moi-même sauvé cette femme! Oh ! je fus bien folle, cela est vrai, mais vous me suppliâtes, il vous en souvient, avec des larmes !... Vous me la dépeignîtes entourée de mille piégés, elle qui semait déjà la ruse et les ténèbres autour de votre esprit, elle dont je vois toujours les yeux
secs et fixes me regarder à travers les trous de mon masque. Je ne me trompais pas. Oh ! dites, elle vous aura entraîné à sa suite, elle aura fait de vous son intendant ou son écuyer. C'est ainsi, m'a-t-on dit, que les grandes dames vous récompensent d'un service. Un peu d'or, un titre, c'est par là qu'elles gagnent les cœurs les plus loyaux, les plus fiers ! Et c'est là tout ce qu'elle pouvait faire ; c'est ce qu'elle a fait, je le vois. Cette noble dame ne pouvait épouser le fils de maître Philippe; une mésalliance l'eût perdue, n'est-il pas vrai? Après vous avoir promené un an à sa suite, comme un esclave, elle daigne enfin vous rendre à moi, à moi dont elle sait peut-être le désespoir et les larmes ! Voilà qui est noble et magnanime, continua Mariette sur le même ton de raillerie, s'informer de moi, pauvre orpheline, me prendre en pitié ! Ah ! si je savais le lieu qu'elle habite, j'irais la remercier!
Charles écoutait Mariette avec une stupeur égale au moins à sa tristesse. Le secret de sa vie, son secret le plus terrible et le plus cher, remis aux mains de cette imprudente enfant, l'épouvantait. Il était loin d'ignorer la décision de la jeune fille; ces habits de cavalier eussent suffi pour lui prouver ce qu'elle tenterait au besoin. Ce pacte signé de son nom l'inquiétait; il voulait parler, et la parole mourait sur ses lèvres immobiles. La beauté d'une femme s'accroît souvent de l'impression du cadre qui l'entoure. Le lieu où se trouvait Charles était silencieux et terrible, nous l'avons dit ; quelques pentes d'herbes et de marécages s'y trouvaient alors éclairées par les rayons d'une lune blafarde... la Seine étincelait au loin comme une glace limpide; mais sur la rivière aucune barque, aucun chant, aucun flambeau. Charles ne voyait alors devant lui que deux choses : la croix noire élevée au passeux de l'Ile aux Vaches, et cette jeune fille qui venait réclamer de lui une parole sacrée.
— Je suis à vous, lui dit-il, à vous, comme autrefois; parlez.
— Oh ! j'étais bien sûre de votre cœur, reprit la naïve Mariette; vous pouviez devenir ambitieux, jamais ingratl Oui, je savais bien que vous alliez revenir, vous êtes revenu. Jusque-là j'aurais pu douter de vous ; mais je vous ai vu, vous m'avez parlé, vous avez été bon, généreux comme autrefois. Non, ce n'était point un rêve que votre présence mystérieuse dans la maison de votre père, l'autre nuit; ce n'était point un rêve que cette voix tendre et repentante, ces pleurs fraternels que vous versiez, ce serment que vous me faisiez de ne plus quitter à l'avenir notre toit modeste I 11 est temps d'y revenir, d'abandonner, Charles, cette vie qui peut vous être fatale. Pensez-vous donc abuser cette noblesse envieuse? pensez- vous briller impunément aux yeux de ceux qui vous ont connu? Et quand cela serait, ne retrouvez-vous pas ici deux cœurs brisés, le mien d'abord, et celui de votre père, pauvre vieillard qui vous pleure? Vous le reverrez, vous l'embrasserez, et moi, votre amie, moi, votre sœur, vous me rendrez la place que j'avais dans votre cœur, n'est-il pas vrai? Cette femme, — si elle est ici, avec vous, — vous la quitterez, vous aurez ce courage, oh ! vous l'aurez. Ce n'est que pour elle que vous nous avez quittés, pour elle que vous courez cette mer d'aventures et de périls ! Encore une fois, quittez-la, je vous le demande, je l'exige môme au nom de votre bonheur! Voilà quel était l'objet de ce pacte, voilà les conditions terribles que je vous imposais, ajouta Mariette en souriant. Suis-je donc, dites-moi, un créancier si exigeant, si farouche?
— Vous êtes un ange, répondit Charles, résolu plus que jamais à ne point déchirer trop vite le cœur de Mariette devant l'aveu ingénu et passionné d'un tel amour ; vous serez toujours ma sœur, mon amie I Oui, je suis un ambitieux, un fou... Mais je vous aime, Mariette!... Absente ou présente, je vous retrouve; allez, je n'ai rien oublié de nos joies d'enfance; je vois toujours notre petit enclos aux branches vertes, et votre fenêtre aux grappes pendantes. Je
vois et je touche le petit sachet qu'on vous avait mis au cou, j'entends votre mandoline envoyer le soir, à la Seine, de folles bouffées de musique... Nous étions heureux, nous nous aimions! ajouta Charles avec un soupir, et cependant le ciel ne nous avait point faits l'un pour l'autre t
— Que voulez-vous dire ?
— Qu'il y a deux hommes en moi : l'un enfant rêveur, simple et candide comme vous, que la passion ride à peine comme l'eau du lac, et qui cependant frémit de trouble à la seule pression de votre main, qui se surprendrait de longues heures à vous entendre gazouiller comme l'oiseau ;
* l'autre un composé de marbre et de fer sur lequel découle ' l'ambition en lave fougueuse, et qui, une fois échauffé par elle, devient inaccessible à tout autre contact qu'à celui de ses pensées dominatrices. Voudriez-vous de cet hommelà, Mariette? comprendriez-vous ses ardeurs dévorantes, ses insomnies, son martyre ? Ne serait-il pas plutôt le fantôme ennemi de votre sommeil, l'ennemi juré de votre vie? Et c'est à un pareil être que vous proposeriez de reprendre une existence stérile l Mariette , je vous aime ; mais je ne puis, sachez-le, jouer mon rôle d'autrefois. Revenir dans la maison de mon père, essuyer de nouveau les dédains de ces seigneurs ! Y pensez-vous ? Et que diriez-vous de moi?
— Je dirais , Charles , qu'il est doux au voyageur de se reposer après une journée de feu et de fatigue ; je dirais que c'est une grande tristesse que votre bonheur si vous l'achetez au prix de votre repos ! Mais j'ai foi dans vous, dans vos souvenirs, vous m'aimez, vous êtes libre. Qui pourrait, répondez, vous détourner maintenant de la voie du devoir? qui pourrait vous faire une loi de m'oublier?
— Rien, répondit Charles; aussi je ne t'oublie pasl Ta seras toujours, enfant, ma meilleure, ma plus constante pensée l
— Cependant, Charles, cette femme...
— Cette femme, reprit Charles embarrassé, cette femme
mva protégé, cela est vrai; maintenant nous sommes quittes, ajouta-t-il avec un effort.
— Bien vrai ? dit Mariette en pressant la main de celui qu'elle n'avait jamais cessé d'aimer.
Charles allait répondre et tromper de nouveau la tendresse de Mariette, quand une nacelle, un fanal au front, glissa sur le fleuve au milieu des ténèbres... La chaleur était intense, le ciel était devenu de plomb; une main souleva les draperies de l'embarcation légère, et se plaça ensuite sur les cordes d'un luth... La voix du chanteur laissa tomber les stances suivantes :
Que fais-tu, beau gentilhomme , Qui viens de Parme ou de Rome?
Reviens, ta femme t'attend.
Ne crains-tu pas qu'on te suive?
À minuit sur cette rive L'ombre du passeuz descend.
Elle descend sous les saules, Le sang couvre ses épaules, L'ombre a des gémissements.
Beau cavalier, que t'importe?
Toi que l'ivresse transporte, Toi qui promets et qui mens!
La nacelle avait ralenti sa marche comme si le chanteur eût craint de n'être point entendu. Elle fut bientôt hors de portée, et, virant de bord, elle glissa de nouveau comme une flèche sur la Seine. Charles demeurait fixé à la place qu'il occupait, les bras pendants, le cerveau plein de vertige. Mariette, effrayée de sa pâleur, lui en demanda la cause.
— Je ne sais pourquoi cette chanson m'a troublé, murmura-t-il. Mariette, quittons-nous; plus tard je te reverrai !
— Qu'avez-vous donc? demanda la jeune fille.
— Rien, Mariette ; tu ne connais pas la voix qui chantait cette chanson?
— Quelque seigneur ou un marinier, dit Mariette. La nuit est sombre, cependant, et on ne chante guère en ce lieu-ci.
— Mariette, reprit Charles, je dois partir; laisse-moi regagner l'hôtel de l'île, on m'attend.
— Je ne vous quitte plus, répondit Mariette; non, je dois tous suivre,. m' attacher à vos pas! Cet hôtel, vous ne pouvez l'habiter. A quel titre? Oh! revenez, ami, revenez à moi; je tremble, je ne sais pourquoi, de vous laisser seul. Les paroles de ce chanteur inconnu m'ont toute glacée. N'avezvous pas hâte, d'ailleurs, de revoir votre bon père? Vos larmes, vos remords, les foulerez-vous à vos pieds? Répondez-moi ! Jugez de sa surprise ; il ignore votre retour, il a fallu qu'un mystérieux avis me prévînt que vous arriviez ici sous un autre nom. Je ne lui dirai rien de cette entrevue, je vous le promets.
— Et de qui donc était cet avis? demanda Charles troublé, en s'acheminant dans la direction de l'hôtel avec Mariette, qui cherchait en vain à le retenir.
— D'un ami, sans doute. Hélas! je n'en ai qu'un; oh! tous le verrez bientôt.
— Mariette, reprit tout à coup Charles Gruyn, laissezmoi ; n'apercevez-vous pas ce page en livrée qui vient à nous?
— Il est facile de voir, à son pas et aux oscillations de sa torche, qu'il marche vite.
— Oui, il a sans doute à me parler. Je le reconnais, c'est Cesara !
Cesara, le page de la comtesse, s'approchait en effet de Charles; son visage portait l'empreinte de l'inquiétude, son cœur battait si vite qu'il ne put d'abord parler.
— Accourez vite, monsieur le comte, dit-il enfin, la comtesse de San-Pietro vous attend !
— La comtesse de San-Pietro! murmura Mariette d'une toix faible. Marié, il est marié !
Et elle appuya sa main défaillante sur le parapet du
quai, pendant que Charles suivait Cesara à travers la cour de l'hôtel, en toute hâte.
DM AMT.
Mariette demeura ainsi quelque temps absorbée dans sa stupeur.
Un coup si terrible et si imprévu brisait ses forces ; tout ce qu'elle put faire fut de se traîner d'abord jusqu'au bout du quai ; arrivée en ce lieu elle pensa défaillir...
A cet ir.stant môme, une inspiration soudaine vint traverser son esprit; celte idée lui rendit une partie de son courage. Retourner chez maître Philippe, déchirer le cœur de ce vieillard qui l'avait recueillie elle-même, pauvre orpheline, lui paraissait trop cruel; elle se résolut à ouvrir son âme au seul homme qui pût comprendre sa douleur. Cet homme était son unique ami ; elle s'achemina vers la demeure de Pompeo.
— A lui seul, pensa-t-elle alors, je dirai tout; d'abord parce qu'il est moins sévère que maître Philippe ; puis, n'at-il pas souvent promis de me protéger, moi, faible enfant? n'a-t-il pas compati bien des fois à mes chagrins? Souvent, il me l'a dit, il a ployé sous la main de fer des événements ; il m'apprendra, lui, comment on souffre! Ah! je le sens, j'ai laissé sur le seuil de cet hôtel ma vie et mes espérances; mes yeux roulent tfes pleurs; je ne lui ai pas môme caché combien je l'aimais!... Il l'aura épousée dans ce pays dont Pompeo m'a entretenue tant de fois, où le bal et les palais ne sont que folie, où les volcans eux-mêmes sont une image du cœur ! A demain ! m'avait-il dit dans ce rôve menteur, et demain est venu, et ce jour m'apprend que je ne lui suis plus rien I
En marchant et en parlant ainsi, Mariette ne s'apercevait
pas même de l'heure avancée ; tantôt elle s'arrêtait et présentait aux brises de la Seine son front brûlant, puis elle reprenait sa course rapide comme sa pensée. Encombré d'obstacles, le chemin n'était guère facile, car on bâtissait alors une partie de ce quai appelé le quai des Ormes. Quelques journaliers, la veste sur le bras, rentraient chez eux en chantant. Le vent avait fraîchi, et il agitait les têtes touffues des arbres, les baissant et les relevant tour à tour comme un djin capricieux; mais les murmures de la ville s'éteignaient peu à peu, l'obscurité étendait partout son voile. Mariette, avec son chapeau de muguet rabattu sur son visage, se trouva bientôt dans l'une de ces ruelles si communes à la grande ville, et principalement au Palais» Cardinal, qui alors en comptait beaucoup; elle avait pour nom la ruelle 'du Chapeau-Rouge.
C'était, à vrai dire, une rue de méchant renom. Mariette leva la tête, et à travers les vitres verdâtres d'une chambre située au quatrième étage d'une maison de gothique aspect, elle aperçut un jet de lumière.
— 11 est chez lui, se dit-elle, et sa main tinta la clochette du logeur chez lequel Pompeo avait pris gîte.
L'Italien n'avait élu domicile en ce quartier que pour être à même d'espionner, à son tour, l'homme du Palais- Cardinal, qu'il avait tant d'intérêt à retrouver, l'homme qui lui avait promis SamueL
Au bruit de la clochette, Pompeo ouvrit sa lucarne. Mariette l'appela; il ne la reconnut qu'à sa voix.
— Que veut due ceci? pensa-t-il; Mariette, c'est Mariette. Il descendit, sa lanterne en main» et la posa d'abord sur
Tune des marches de l'escalier pour examiner la jeune fille. Elle était si belle, malgré sa pâleur, que Pompeo ne put réprimer un cri de plaisir et de surprise. L'italien lui* même s'arrachait sans doute à d'accablantes pensées, car il essuya du revers de sa manche ses yeux humides de larmes.
— Vous ici? dit-il en souriant, vous sous ces habits. Ma-
riette? Par la Vierge l vous ressemblez à quelque beau page de la reine Anne 1 Quel bonneur en résultera pour moi aux yeux de maître Orio, qui me loge par charité?
Maître Orio était Milanais, en effet, et à ce titre il avait ouvert son gîte à son humble compatriote. La chambre où Pompeo fit entrer la jeune fille était loin de briller par l'arrangement ou le luxe : une table de chêne et un lit la décoraient. A la muraille nue pendait la guitare de Pompeo à côté de sa rapière.
Mariette promena sur cette cellule un regard d'attendrissement. Le costume de Pompeo était misérable, lorsque son manteau ne le drapait point surtout; sa fraise seule était recousue en vingt endroits. Il s'en aperçut le premier, et il lui dit :
— Pardonnez-moi, Mariette, ce n'est pas ici le palais du comte de San-Pietro, ce nabab inconnu qui nous arrive de la Chine ou de Florence. L'avez-vous vu seulement, ce noble comte? Est-il digne des murs où je me suis épuisé à lui complaire?
— Oui, je viens de le voir, répondit-elle d'une voix tremblante, je viens de le voir, il m'a parlé. Ce billet par lequel on m'annonçait sa venue n'était donc pas de vous, mon ami?
Et Mariette tendit à l'Italien une lettre soigneusement pliée qu'elle tira de sa poitrine.
— Malheur 1 malheur sur moi ! ou plutôt sur lui ! s'écria Pompeo^ en considérant cette écriture avec des yeux qui taillaient dm feu de la rage.
— De qui voulez-vous parler?
— De l'homme qui vous a fait parvenir cet avis , reprit Pompeo avec un rayonnement de joie ; cet homme est mon ennemi, cet hûinme, voilà seize ans que je le cherche l Ah ! il est ici, et il vous prévient que le comte arrive l Et ce comte étrange, ajouta Pompeo avec un rire sardonique, ce csmift de San-Pietro est le fils de maître Philippe le cabaretierl Par la Madone 1 ceci devient curieux I
Pompeo s'arrêta en voyant les yeux de celle qui l'écoutait s'obscurcir de grosses larmes...
-7 Qu'avez-vous donc, enfant ? lui demanda-t-il d'un son de voix pénétré; qu'est-ce donc? que vous a-t-on fait? Le misérable qui vous a écrit, l'avez-vous vu? vous aurait-il sali de son aspect, vous la seule fleur qui ne doit être visitée que par les anges? Ahi je jure par cette épée...
— Arrêtez, dit Mariette, ce n'est pas de cet homme, votre ennemi, de cet homme qui m'est inconnu que je viens ici vous parler.
— Et de qui donc?
— Du comte de San-Pietro... je veux dire de Charles Gruyn, répondit Mariette avec un soupir.
— De Charles Gruyn, avez-vous dit? Eh bien, qu'a-t-il fait pour que je vous voie ainsi en larmes? Vous l'aimiez, je le sais, ma pauvre Mariette, et cela était tout simple. Vous aviez été élevée avec lui, il vous avait dit qu'il vous aimait. Maintenant qu'il s'est fait de son plein droit comte et seigneur, il ne vous aime plus, n'est-ce pas? c'est le train du monde. Voilà ce que vous veniez me dire sans doute, 6 ma gentille et douce Mariette 1 Rassurez-vous, il était indigne de lant de bonheur.
— Oui, mais moi je l'aime toujours, reprit la naïve enfant, je l'aime et il m'a brisé le cœur!
— ■ Que vous a-t-il dit? Contez-moi cela, poursuivit Pompeo en se rapprochant de Mariette avec intérêt.
— Il ne m'a rien dit, reprit-elle, mais je sais tout. D'abord, il est vraiment le comte de San-Pietro, et c'est bien pour lui que vous avez dirigé les travaux de cet hôtel vis-à-vis de notre maison... Un page en belle livrée l'a appelé de ce nom, et devant moi.
— Un page sifflé par lui comme un perroquet, la belle raison 1
— Puis il est revenu en ce lieu avec cette femme... cette femme qu'il aimait, cette grande dame dont je vous ai parlé tant de fois.
— Et elle en aura fait son intendant, comme il a fait le sien de Bellerose.
— Oh non ! c'est impossible , répondit Mariette ; cette femme est la sienne... C'est la comtesse de San-Pietro l
— Encore une fois, Mariette, comédie que tout cela! Le monde est un grand bal, je vous l'ai dit. Comment supposer qu'une femme de naissance...
— Ah! c'est que vous ne savez pas tout, non plus, cher Pompeo. Il l'aimait déjà avant son départ, cette femme, et moi qui vous parle, moi, je pouvais les perdre, je ne l'ai point fait. Tout autre que Charles m'eût voué dès lors sa vie, dit Mariette en pleurant.
— Sauvée, dites-vous, sauvée par vous d'un péril! Expliquez-vous, reprit Pompeo avec insistance. Quel était ce danger? Parlez... ,
L'œil de Pompeo était devenu scrutateur.
— C'est mon secret, reprit Mariette avec effort; non, je ne puis rien vous dire.
— Un secret pour moi , un secret pour votre ami , dit Pompeo en prenant les mains de la jeune fille. Allez, Mariette, je vois bien que vous ne m'aimez pas.
— Vous vous trompez, Pompeo ; mais ce secret, je ne dois le confier à personne, il importe à la sûreté de Charles. Contentez-vous de savoir, ajouta Mariette, que ce n'est pas la première fois que j'ai sauvé cette femme... Un soir que je portais ces mômes habits, il y a. de cela un an, je rencontrai la litière d'une grande dame assaillie par quelques gens de mauvaise mine, près du cabaret de la Pomme de pin* L'effroi les saisit en me voyant fondre sur eux à l'improviste l'épée à la main; ils prirent la fuite. Les rideaux de la litière s'ouvrirent alors, une main me jeta une bourse; cette bourse, c'était celle que je vous prêtai chez maître Philippe ; cette femme, c'était celle que Charles aimait !
— Cela est étrange, dit Pompeo. Et cette dame, vous ne saviez pas son nom ?
— Je l'ai toujours ignoré.
— Eh bien , moi, reprit Pompeo en se levant, je le saurai. J'approfondirai ce mystère, je verrai Charles; aussi bien, nous avons tous deux un compte à régler. Un seul mot de mo» changera la face des choses. Que voulez-vous que j'exige de lui, Mariette? je l'exigerai, il le fera.
— Vous auriez ce pouvoir? vous obtiendriez de Charles ce que mes larmes et mes supplications si tendres n'ont pu obtenir ? Mais il y a donc entre vous quelque lien secret et puissant ? Eh bien ! s'il est encore libre , celui que je crois enchaîné à tout jamais, si l'amour le plus pur, le plus dévoué, peut le déterminer à quitter ce fol amour, Pompeo, dit Mariette en joignant les mains, ramenez-le. Montrezlui du doigt l'abîme qu'il s'est creusé, dessillez ses yeux, faites-en tomber le bandeau ! Si vous ne faites pas cela pour Charles, faites du moins cela pour la pauvre Mariette. Qu'à votre voix , Pompeo , il rentre sous cet abri où son père n'aura pour lui que de doux reproches, où il ne pourra manquer de l'accueillir dans sa facile bonté ! Ne lui parlez pas d'ingratitude ou d'oubli, parlez-lui de son bonheur, soutenez-le de votre expérience et de vos conseils. S'il pleure en vous écoutant , montrez-lui mon silence et ma tendresse comme son refuge, réveillez en lui tous les sentiments endormis du cœur. Retirée dans votre chambre, je vous attendrai, vous me conduirez de là jusque chez maître Philippe. Pompeo, je vous confie en ce jour ce que j'ai de plus cher, le soin d'une douce félicité. J'ai livré à Charles comme à vous la clef de mon âme ; mais telle est ma défiance en l'avenir, que sans vous je désespérerais de lui !
— Et il n'en sera rien, chère enfant, reprit Pompeo; oh! rassurez-vous, je verrai Charles, il faudra bien qu'il m'écoute.
— Vous me le promettez?
— Oui, je saurai de lui si un mariage prochain menace sa liberté ; mais ce mariage, je vous le répète, ne peut être encore consommé. Je suis sûr à l'avance de vous rapporter de bonnes nouvelles. Puisque vous aimez ce jeune homme,
LES MYSTÈRES DE L'ILE SAINT-LOUIS 23i
il ne saurait être tout à fait indigne de votre plus chère affection. Mariette, poursuivit Pompep d'une voix coupée de larmes ; Mariette, c'est pour vous, non pour lui, que j'agis ainsi. Votre désir seul est un ordre suprême pour moi ; je vous aime comme si vous étiez ma fille !... Quand ma triste vie, qui est marquée comme les autres, devra finir, je vous en supplie, Mariette, oh ! ne m'abandonnez pas ! Que ma dernière plainte, ma dernière prière, soient écoutées de Dieu et de vous, et je ne maudirai plus cette existence qui me pèse. Jusqu'ici elle n'avait été pour moi qu'un mauvais rêve ; faites-en un réveil doux et serein ; demeurez près de moi comme le prêtre près du condamné à mort. Pouvezvous m'en vouloir si, en vous parlant, mes larmes coulent, si des pensées douloureuses et sombres plissent mon front? Hélas! vous saurez un jour à quel point j'ai dû souffrir pour ne pas éclaircir vos propres doutes ; quelle contrainte affreuse il m'a fallu m'imposer pour n'être que votre ami... Vous détournez les yeux; je vous afflige, je le vois. Ah ! je me maudirais de vous causer un chagrin, s'il m'était seulement permis de vous donner une joie ; si ce secret qui m'étouffe, je pouvais le verser dans votre poitrine, si tout bonheur présent ne m'était pas interdit. Mais ce secret devra descendre dans la tombe avec le triste Pompeo. 11 est de ces voix de l'âme qu'on doit refouler, comme une digue refoule la mer ; il est de ces breuvages qui font éclater le vase qui les tient ; c'est là, je le sais, une crise affreuse, une crise à devenir fou ; mais le bonheur de l'être qu'on aime, mais sa vie, mais son repos, ne sont-ce pas là descompensations à tant de douleur ? Quand mes larmes coulent, vos baisers viennent ; et dans ce moment, tenez, oh l tenez, je suis heureux !
L'altération profonde du visage de Pompeo semblait démentir alors ce bonheur dont il parlait : son désordre, ses pleurs, tout jetait Mariette dans une cruelle perplexité. Quel était donc le secret de son affection, et pourquoi ce secret devait-il mourir avec lui ? Mariette ne lui répondit
que par des caresses affectueuses; elle posa sur son épaule son front d'ivoire. En ce moment-là, elle avait presque onblié Charles. Elle ne songeait qu'à cet ami rencontré par elle sur sa route, noble cœur si durement éprouvé.
— Pourquoi m'aime-t-il ainsi , se demandait-elle, moi que cependant il connaît à peine? tandis que Charles...
Ce retour involontaire sur son amour plongea la jeune fille dans une rêverie inexprimable. Quelques secondes lui suffirent pour repasser en elle-même toute sa vie depuis le départ de Charles. Elle accusa son rêve comme elle l'avait déjà fait, ce rêve l'avait bercée d'illusions, de mensonges. En cherchant à son cou, par un mouvement naturel, le sachet qu'elle y portait, et en ne l'y trouvant plus, elle se mit à sangloter.
Tout d'un coup, en élevant les yeux à la cheminée de Pompeo, elle vit le sachet suspendu encore à son fil noir.
— C'était lui l s*écria-t-elle, c'était lui!... Je vais savoir... Et elle se dressa sur son séant. Mais l'Italien avait déjà
gagné la porte de la rue, après avoir effleuré le front de la rêveuse enfant d'un triste et furtif baiser.
l'explication»
Onze heures du soir sonnaient à l'église des Célestins, quand Pompeo se présenta à l'hôtel de l'île ; Cesara, le page, lui demanda en langue italienne ce qu'il voulait.
— Parler sur-le-champ même à votre maître, répondit Pompeo, il y va pour lui d'une conversation brève mais importante.
— La comtesse de San-Pietro est avec lui, objecta le page, permettez, Excellence, que je prenne d'abord les ordres de mon maître. Vous êtes d'Italie, cela est vrai, mais vous venez un peu tard.
— Trêve de réflexions, reprit Pompeo. Aurais-tu donc la
iangue aussi longue que ma rapière? Allons, dépêche, je n'aime pas à attendre.
Cesara approcha son falot du cavalier, et ne parut pas fort rassuré par sa mise. Pompeo avait jeté à la hâte son manteau sur ses épaules, une collerette délabrée serrait son cou, ses bottines tachées de boue le faisaient ressembler à un courrier. Cesara pensa fort judicieusement que c'en pouvait être un, et il n'hésita pas à l'introduire sous le vestibule.
— Qui annoncerai-je à mon noble maître ? lui demanda-t-il.
— L'architecte de son hôtel, répondit Pompeo. J'ai un compte pressé à régler avec le comte, car dès demain je m'éloigne...
Cesara s'en fut, et revint bientôt d'un air insolent déclarer à Pompeo qu'il eût à écrire à son maître, mais que pour le réveiller, cela était impossible. En disant ainsi, il montra à Pompeo le chemin d'un escalier secret qui abrégeait, disait-il, pour lui le trajet de la cour. L'Italien connaissait mieux que tout autre cette issue encore neuve.
— Il ne sera pas dit, murmura-t-il, que j'étrennerai cette porte de sortie. Mariette m'attend, je lui ai promis d'agir. Que Dieu et les saints m'exaucent , mais il n'.y a que ce moyen.
Déchirant alors une feuille de son carnet, sur laquelle il écrivit trois mots à la hâte :
— Portez ceci , dit-il , au comte de San-Pietro , j'attendrai.
Il s'assit tranquillement sur un banc, Cesara n'ayant osé lui résister, tant son aspect glaçait le sang au cœur du page. Pompeo , en effet, venait d'ôter son feutre : les larges touffes grises de ses cheveux encadraient sa figure comme la crinière d'un lion; sa redoutable épée venait de rendre un coup sec, et l'acier de ses éperons luisait dans l'ombre*
Un quart d'heure s'était à peine écoulé quand Gesara reparut.
— Le comte mon maître, dit-il, consent à tous recevoir dans sa galerie, c'est la salle des portraits, veuillez m'y suivre.
Pompeo suivit Cesarà.
Cette pièce oblongue était celle où Mariette avait, nos lecteurs le savent, surpris Pompeo les yeux attachés sur un portrait de femme, eelui de Teresina Pitti.
Pompeo n'en souleva la gaze qu'en tremblant ; l'image bien-aimée était à sa place. Un rayon de lune glissa sur les lèvres de Teresina; il éclaira le portrait d'une teinte mélancolique. Gesara venait d'allumer deux candélabres et il s'était retiré. Quand Charles parut, l'Italien regardait tristement couler la Seine à travers les larges fenêtres; il se débattait contre un chaos de pensées. Le bruit des pas du comte le fit retourner. Il le salua en ayant soin de se placer près de Tune des bougies. Charles Gruyn réprima un cri et s'appuya contre le chambranle de la cheminée.
— Me reconnaissez-vous, monsieur le comte? lui demanda Pompeo.
— Non, dit Charles troublé, haletant. Qui êtes-vous donc ?
— Excellence, reprit Pompeo, mon billet vous a dit ma qualité. J'ai signé ce billet : l'Homme du pont Marie*.. Voyez.
Et comme Charles Gruyn se renfermait dans un froid silence :
— Après tout, il n'est pas étonnant que vous ne me reconnaissiez pas, lui dit Pompeo. Et cependant, qu'y a-t-il en moi de si changé, monsieur le comte ? Depuis un an et plus je traîne dans Paris le même nom et le même ha* bit. Vous avez été plus heureux que moi, vous qui aves changé d'habit et de nom.
— Prétendriez-vous m'insulter ? répondit Charles.
— Pas le moins du monde ; je voulais dire seulement que tout vous a profité. Quand les chausses sont vieilles, il
en faut de neuves ; quand la futaille est mauvaise, il lui faut un autre cercle. Ce proverbe-là, vous devez le savoir mieux que tout autre, vous.
— Insolent l il ne tient qu'à moi de te faire jeter à la porte par mes valets. Est-ce là tout ce que tu avais à me dire ? reprit Charles avec un mouvement de colère et de dédain.
— Monseigneur, ou monsieur le comte, dit Pompeo en commençant par s'installer dans un bon fauteuil, causons.
— Encore !
— Oui, causons, vous dis-je, c'est pour causer avec vous que je suis venu.
Disant ainsi, Pompeo s'éventa d'un air de prince avec la plume de son feutre. Une terreur secrète liait la langue et les bras de Charles; par un mouvement machinal, luimôme prit un siège et il s'assit.
— Monsieur le comte, ajouta l'Italien, le choix de l'heure est peut-être indu, mais je n'en suis pas le maître. Une simple question. Êtes-vous bien d'abord le comte de San- Pietro?
-— Une pareille demande î...
— Est nécessaire, monseigneur, quand vous saurez vousmême le sujet qui m'amène. J'ai connu, il y a vingt ans, un comte de San-Pietro qui fut pendu... ce ne peut être vous... j'en suis certain. Je vous accorde donc que vous êtes le comte de San-Pietro.
— Monsieur !...
— Attendez... j'avais besoin de savoir cela et de bien m'édifier à l'avance ; la proposition que j'ai à vous faire étant des plus sérieuses...
— Parlez.
— Monseigneur, êtes-vous marié ?
— Que vous importe ?
— 11 m'importe beaucoup, puisque j'ai un hymen en vue pour vous.
2Jfr LES MYSTÈRES DE L'ILE SAINT-LOUIS
— Vous raillez , interrompit Charles avec hauteur, le moment est mal pris pour me parler de sots contes.
— Du tout, monseigneur, car je vous proteste que c'est un mariage très-convenable... Oui... une jeune fille de bonne maison, vous pouvez m*en croire, et son blason est moins frais que le vôtre, il est vrai...
— Est-ce une gageure, monsieur? reprit Charles en se levant, en ce cas je vous préviens...
— Que vous ne la supporteriez pas? Fort bien, cela est d'un brave. J'aime à vous voir dans ces dispositions valeureuses, malgré les édits... Aujourd'hui il y a une foule de gens qui n'osent dégainer dans la crainte du cardinal... Je vous tiens pour homme d'honneur, sans cela je ne fusse pas venu vous offrir un parti que beaucoup de seigneurs vous envieraient...
— Enfin, monsieur...
— Enfin, monseigneur, cette jeune fille vous aime... Amour malheureux, insensé que celui-là , reprit Pompeo sur un ton plus sérieux, puisqu'il n'est point partagé, et cependant, monseigneur, vous l'avez aimée aussi avant de partir de cette ville, vous habitiez alors le môme toit qu'elle; hier encore vous la vîtes à la cabane du passeux...
— Mariette l murmura Charles.
— Oui, monseigneur, Mariette! 11 paraît que dans une circonstance récente où vous ne courriez pas seul un grand péril, cette enfant vous a sauvé; pou? prix de ce sacrifice dont vous êtes loin de contester l'étendue, elle attendait de vous autre chose qu'un froid oubli. Mais vous venez d'entrer dans la voie de l'ambition, vous revenez ici en espérant effacer jusqu'aux moindres traces de votre origine. C'est là votre calcul, n'est-ce pas, et à l'aide de cette grande dame...
— Arrêtez, monsieur; je ne reconnais à personne le droit de me demander compte du présent ni du passé. Si c'est Mariette qui vous députe vers moi, en ce cas, voici ma réponse : Je ne puis être à elle, car je ne m'appartiens pas. Mon esclavage volontaire est mon secret ; nul ne saurait en
sonder le motif sans m'offenser. J'aimais Mariette,Je l'aime encore, il est vrai; mais la fille adoptive de maître Philippe...
— La fille adoptive de votre père! Oui, je comprend, reprit Pompeo avec une amère ironie... Oh ! vous ne pouvez l'épouser et combler ainsi le vœu de son cœur. Mais si elle n'était point orpheline, répondez-moi ; si l'humble fille que vous repoussez...
— Epargnez-vous, monsieur, une peine inutile, se hâta d'objecter Charles; vous allez sans doute me dérouler un de ces romans à la mode du jour, vous allez me dire...
— Rassurez-vous. Je vous dirai seulement, monsieur : Vous n'avez jamais aimé! Ce cœur que vous portez sous vos dentelles d'emprunt n'est qu'un morne et triste cœur. Il m'est trop prouvé maintenant que c'est un tombeau ; tombeau lourd et froid, où vous avez enfoui vos plus belles années d'amour, où vous donnez asile à l'ambition, à l'envie! Mais vous ne connaissez donc pas le bonheur d'un amour pur? vous avez donc oublié cette union de deux cœurs qui n'ont pour témoins que la solitude et le silence? Quel délire criminel serait jamais comparable à cette extase chaste et sainte! quel commerce vaudrait la senteur d'un premier aveu ! Oui, -sans doute, en Italie, dans un de ces palais enchantés où l'œil ne rencontre que des merveilles, vous avez dû voir de ces femmes aux voix de sirènes, dont la parole seule est une musique, dont le visage enflamme les peintres, créatures heureuses que tout pousse vers le plaisir. Leurs épaules le disputent au marbre des colonnades, leur front se baigne à Venise dans les brises du golfe de l'Adriatique, le soleil d'Italie épanche ses rayons sur leur poitrine, les songes embaumés descendent sur les citronniers de leurs jardins. Elles ont dû vous plaire, au milieu de la vapeur de l'encens ou des cascatelles, comme autant de fées.descendues pour vous séduire; leurs villas illuminées vous ont reçu, vous les avez aimées, puis oubliées, n'est-ce pas? Comparez un instant cette frénésie d'un jour, ces nuits
folles, brûlantes, à vos souvenirs paisibles et souriants d'autrefois : votre ciel était d'azur, il est troublé à cette heure. Le souci vous ronge ; il étend les rides sur votre front Ces femmes si belles, si divines, ne vous paraissent plus que des courtisanes fanées, dryades complaisantes qui enlacent le voyageur, hôtesses d'un jour qui vous ont hébergé comme tant d'autres ! Vous avez honte de vous et d'elles, j'en suis certain. Moi qui vous en parle ici, j'ai bu à leur coupe, j'ai dormi sous leurs bois de chênes et d'yeuses; elles m'ont, croyez-le, bercé comme vous de douces paroles! Rêves creux que tous ces rêves I J'en suis revenu au seul amour de ma vie, à mon premier, à mon seul amour ! C'était, monseigneur, une fille aussi pure, aussi adorable que Mariette ! elle avait alors son âge. Aussi je l'ai aimée, aimée au point d'en devenir foui Pendant que vous parcouriez cette Italie où je suis né, pendant que vous étiez en ce lieu l'esclave d'une grande dame qui ne peut vous aimer comme la pauvre Mariette, éveillé dès l'aube, songeant à l'idole de ma jeunesse, j'en perpétuais ici même le souvenir... Oui, continua Pompeo, le culte de ma vie, mon culte le plus cher est là... Levez seulement ce voile, et vous le verrez; je ne connais pas encore la comtesse de San-Pietro, mais elle ne saurait à coup sûr être plus belle.
Irrité d'abord contre Pompeo, Charles s'était surpris à l'écouter, tant ses paroles avaient un caractère solennel d'ardeur et de passion ; il souleva d'une main tremblante le rideau qui cachait la toile. Un cri étouffé s'échappa de sa poitrine, il avait reconnu Teresina.
Sa pâleur, son trouble échappèrent à Pompeo, qui, tout entier à ses souvenirs, étreignait encore une fois du regard ce divin portrait comme une lueur qui va s'éteindre. De son côté, Charles ne pouvait comprendre comment un pareil homme avait pu jamais aspirer à la duchesse; il le contemplait avec une rage mêlée de stupeur. Un instant il voulut s'élancer sur lui, mais cette imprudence eût pu le perdre à jamais ainsi que Teresina. Refoulant en son cœur
la voix de sa haine, il se contenta de ramener vivement la gaze sur le portrait, comme s'il eût été jaloux des regards donnés par un autre que lui à cette peinture. Pompeo reprit :
— J'ai donc été, monseigneur, l'architecte de ce palais; oui, je l'ai peuplé des souvenirs de ma jeunesse. Cette femme que vous voyez peinte ici en Diane, c'est celle que j'ai aimée; cette autre en Daphné, c'est elle encore... Mais je m'égare, je le sens, pardonnez-moi; ce n'est pas de moi, c'est de Mariette qu'il s'agit. Encore une fois, accédez-vous à sa prière? répondez, voulez-vous accorder votre repentir à ses larmes? Je vous en conjure par ce portrait, ne faites pas son malheur. Mariette vous aime, songez-y, et la pauvre enfant m'attend.
— Je vous ai dit, monsieur, ce que je devais vous dire; c'en est assez, ce me semble, reprit Charles pressé d'en finir. Laissez-moi.
— Ainsi, monseigneur, tous les souvenirs sont impuissants près de vous, même les miens!... Je croyais pourtant..
— Et que pourriez-vous contre moi, interrompit Charles, que feriez-vous ?
— Rien, oh ! rien, monseigneur, dit Pompeo en élevant alors la voix, si ce n'est de dire à tous qu'il y a un an, près d'ici... au pont Marie...
— Silence ! malheureux l on peut nous entendre; silence ! Une dernière fois, que* voulez-vous ?
— Que vous promettiez à Mariette de ne plus la désoler; que vous abandonniez, cette nuit môme, cet hôtel; en un mot, que vous reveniez près de votre père... Sans cela, je dirai tout.
— Quoi! vous oseriez?...
— Je dirai que vous avez participé au crime commis il y a un .an, que vous m'y avez aidé, en un mot, que vous avez été mon complice...
— Mais c'est une infamie, un lâche mensonge, interrom-
pit Charles; vous connaissez le coupable, ce coupable n'était pas moi. Oh ! Ton ne vous croira pas t
— L'on me croira, quoique vous disiez; je parlerai devant tous aussi haut que je parle ici.
— Silence ! encore une fois.
— Mais personne ne nous écoute, monseigneur; qu'aveîvous donc? Oui, continua Pompeo, en baissant le ton comme par pitié pour Charles, je sais que ce que je vais faire là est d'un lâche, aussi je ne le ferai que si vous êtes vil et lâche envers cette jeune fille... Consentez à me suivre et à lui rendre le repos, à rentrer sous ce toit que vous n'eussiez pas dû quitter, désormais je suis à vous!
— Jamais ! reprit Charles résolu à triompher de Pompeo par une intrépide obstination, jamais l
— Vous aimez donc mieux que je vous déshonore, vous voulez?...
Un cri perçant retentit alors derrière la boiserie de la pièce où cette scène avait lieu; la duchesse était là, glacée, palpitante : elle écoutait. A la pâleur mortelle qui couvrit les traits de Charles, l'Italien comprit d'où partait ce cri dont i se sentit remué lui-môme au fond des entrailles.
— Teresina ! s'écria Charles, Teresina!
Et il se précipita vers la chambre voisine ; il vonlut la fermer sur lui, Pompeo l'en empêcha.
A peine entré dans cette pièce qui formait le boudoir de la comtesse, l'Italien n'y trouva qu'une forme blanche étendue sur le carreau. Teresina venait de s'évanouir. Il la contemplait encore d'un œil égaré pendant que Charles se penchait vers elle , quand une main se posa sur l'épaule de Pompeo.
En se retournant, il vit un homme dont un masque noir couvrait les traits.
— Reconnais-tu cette femme? dit-il à Pompeo en la lui montrant du doigt, c'est Teresina Pitti, la duchesse de Fornaro, que tu as aiméo l
— Teresina ! s'écria Pompeo en joignant les mains et en tressaillant au son de la voix du masque. *
— Toi et ce jeune homme vous êtes complices tous deux d'un crime sur sa personne... Je t'en dirai plus, après-demain, au bal du comte de San-Pietro, où il a oublié de m'inviter...
— Et qui êtes-vous donc , monsieur ? demanda Charles en se précipitant sur son passage, pendant que Pompeo s'agenouillait pâle et brisé devant la duchesse.
— L'homme qui chantait ce soir à l'île aux Vaches. Adieu ! Il lança à Charles un regard flamboyant, courut à l'issue
par laquelle Cesara avait voulu faire sortir Pompeo, et s'abîma dans les ténèbres comme un fantAme... Pompeo, s'élançant après lui, ne put réussir à le joindre.